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Léon BloyMon journal I 1896 -1899 




Pour fairesuite au *Mendiant Ingrat*

*Le temps est un chien qui ne mordque les pauvres.*


LeMendiant ingrat finissait en novembre 1895. Huit ans se sontécoulés et c'est toujours la même chose !

Dansl'intervallece Mendiant a écritDieu sait à quelprix ! une demi-douzaine de livres que ses ennemis eux-mêmes nepeuvent pas mépriser. Son existence entière a donc étéun tel prodige de douleurun pèlerinage si infernal que lesjuges les plus atroces conviennent de l'exagération duchâtiment.

Sans douteil est difficile de trop punir un réfractaire qui a choisi decrever de faim pour Jésus-Christmaistout de mêmecela va bien loin. D'autres pauvres qui le connaissent ne peuvents'empêcher de voir là une contrefaçon del'interminable enferet les quelques riches chrétiensadmirateurs ou soi-disant tels de l'oeuvre de Léon Bloyleurparaissent les démons de cet enfer. Essayezen effetde vousreprésenter l'absurdité monstrueusel'aberrationsatanique délimitée comme il suit.

Une arméequi futautrefoisvictorieuse du monde et qu'on croyait grandeautant qu'invincibleil y a si peu de temps encoreest absolumentvaincue. La trahison ou l'imbécillité des chefs et lareculade continuelle de soldats sans testicules ont amené cerésultat. Le désastre paraît immenseirréparable. Un seul résiste qu'on ne peut pas démolirun aventuriersi on veutun casse-couun gendarme du Vagabonduneespèce de désespéré magnanime. Il n'y aque lui pour dire qu'il ne faut jamais se rendrejamais accepter deconditionsmême honorableseût-on sur la gorgemille couteauxet qu'aussi longtemps qu'un homme résolu peutse tenir sur ses deux piedsDieu est dans cet homme pour toutréparerpour tout sauver.

Eh biencet unique est abhorrémauditreniéconspuéinaperçu. Ceux qui devraient combattre avec luisouslui et pour lesquels il meurt chaque journon contents del'abandonner à l'ennemidressent contre lui des chiensféroces. Et sipar un miracle de Dieuquelques-unsvoyantde loin la générosité de ce combattantsolitaires'arrêtentune minutefixés parl'étonnementc'est pour déclarer bientôt qu'unetelle indiscrétion de courage les met en danger

Pourparler sans métaphore et à la première personneainsi qu'il convient à un chrétien qui est absolumentseulje dis que les catholiques riches sont des bourreauxinexcusables. J'ai trouvé parfois du secours chez des genssans Dieu qui voyaient au moins un artiste en moi. Les catholiquesn'ont pas vu cela ni autre choseet ceuxen grand nombrequiauraient pu si aisément faire ma voie moins douloureuseontété souvent mes plus implacables ennemis.

Onm'assure que je peux compter sur mille acheteurs pour chacun de meslivresce qui permet de les éditersans autre gainil estvraique le vague honneur de publier des ouvrages d'où lafange ne ruisselle pas. Or on peut calculer humblement que toutexemplaire acheté est luen moyennepar trois personnes. Mevoilà doncmalgré l'insuccès brillant etinamovible procuré par l'hostilité silencieuse dujournalismeescorté de trois mille lecteurs qui ne peuventêtre ni des illettrés ni des conciergescar je viserarement au-dessous de la tête et jamais au-dessous du coeur.

Est-ilcroyable quedu milieu de cette fouleil ne me vienne jamais unhomme ? Quelques pauvres m'ont dit en pleurant leur impuissance.Jamais un riche ne s'est montré. Il y en avait pourtant et meslivres leur criaient assez ce qu'il fallait faire. -- Regardemisérablece qu'on souffre pour Dieu et pour toi. Vois cettefamille sans pain et ce père forcé de se détournerde la gloire du Fils de Dieu pour allerdans des tourmentsindiciblesvers la gloire de l'Esprit-Saint qui est de mendier avecune abondante ignominie. Entends aussi le faible râle de cesinnocents qui meurent

«Qu'avez-vous fait pour moi ? écrivais-je dernièrement àun de ces maudits qui m'avait affirmé de la façon laplus énergique son admiration et son amour. Queferiez-vous si je vous appelais à mon aidesi je criais versvous au Nom de Notre Sauveur crucifié ? » Rien de plusdésespérant que ces interrogations jetées tantde fois et tellement en vain.

Jen'imagine pas d'iniquité plus complètement abominableque celle des Pères Augustins de l'Assomption faisant servir àl'abrutissement définitif de la sociétécatholique une influence colossale. En ce sens La Croix et LePèlerindont le succès fut inouïont étédes meules de bêtise incomparables. Pendant vingt ans les âmeschrétiennes en furent systématiquement etobséquieusement aplaties. Jamais le Démonn'avait rencontré d'aussi aimables serviteurs.

Ilssavaient qui j'étaisceux-làm'ayant reçu chezeuxautrefoislorsque ma vie littéraire n'avait pas encorecommencéavant même qu'existassent La Croix etLe Pèlerin. Ils savaientavant tout le monde et mieuxque personnequelle machine de guerre je pouvais être. Ilsdisposèrent bientôt de ressources immenses. Leur devoirstrict eût été de m'armer avec honneurdem'utiliser formidablement. Ils ont trouvé plus expédientde m'abandonnerde me dévouer à la mortde melaisserle tiers d'une viedans l'occasion prochaine du désespoirpréférant à la moelle généreusedont j'aurais pu ranimer ce pauvre monde catholique en agonielesdébilitantes et sentimentales sucreries de leur officine. Etil y avait des âmes qui attendaient de moi leur pain !

« Larègle de notre Ordre nous DEFEND de faire L'AUMONE »m'a ditun jourl'un d'entre eux. Cette parolemonstrueuse déjàdans l'acceptation littéraleentendue au spiritueleststrictement diabolique.

On les abalayés comme de la vermine et on a bien fait. Les affreuxcatholiques de ce temps ont ce qu'ils méritent et ils l'aurontde plus en plus. Après les réguliers les séculiersla fermeture ou la profanation des églisesles enfants livrésaux démonsl'abolition du christianisme. Il y a bien trenteans que je vois cela et j'étais garçon à lecrier si fort que les murs en auraient tremblé. Aujourd'huique faire ? Il n'y a plus de prêtresil n'y a plus d'hommesil n'y a plus de femmesil n'y a plus d'enfants peut-être.Toute ressource terrestre semble dissipée.

N'importeje suis forcé de vociférer jusqu'à la finétantmissionné pour le Témoignage. Nul moyen d'échapper.Dès que je regimbeon m'applique à la questionetsivous voulez le savoirtel est le secret de mon existence littéraire.Chacun de mes livres est un AVEU arraché par la torture.C'est ainsi que mes bourreaux ont obtenu Le DésespéréSueur de Sang et tous les autres sans exception. La Femmepauvreà elle seulea nécessitél'enfoncement à coups de maillet d'un nombre de coins tout àfait invraisemblable. Aujourd'hui je me sens vieux et broyé etla mort me sera douce après une telle vie.

J'ai crubien longtemps qu'à force de souffrir je verrais venir unlibérateur quelconqueun homme de Dieu ou un homme sans Dieuquime voyant seul contre tousprès de périr etm'estimant une force perdueme donnerait simplement ce qu'il fautpour achever mon oeuvre en paixcomme les grandes gens d'autrefoisfondaient des monastères ou construisaient des basiliques pourle salut de leurs âmes. De quels élans désespérésn'ai-je pas appelé cet Inconnu dans les heures d'excessivedéréliction !

Je nel'appelle plusmais je veux espérer que la justice posthumeaccordéemême par les catholiques opulentsauxartistes enterréssera profitable à mes enfants et quemes trente ans de supplice leur vaudrontun jourun morceau depain.

Lagny28août 1903.


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Ceuxqui ont lu Le Mendiant ingrat comprendront sans peine qu'aprèsl'égorgement de la finil ait fallu quelque temps pour meranimer. Pendant des moismon Journal fut presque entièrementinterrompu A peine ai-je pu retrouverpour la première annéesurtoutquelques brouillons de lettresquelques notes rapides etquasi télégraphiques. Je sentais si bien que rienn'était finiqu'il se préparaitau contraireunenouvelle série de tourments et j'étais si profondémentdécouragé !


1896
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Janvier

1er. --Enquête du Mercure sur Dumas fils qui vient de crever.Ma réponse :

Voici mon« opinion » pour le temps et pour l'éternité:

Le filsDumas fut un sot et un hypocrite.

Les pleursignobles de la presse ou les lamentations de quelques gâteuxtels que Coppéen'autorisent pas à supposer que lanouvelle génération littéraire puisse êtreassez basse pour accorder une importance quelconque à ladisparition de ce mulâtre.

28.--Henry de Grouxprovisoirement domicilié à Bruxellesm'apprend qu'un Belge riche donnerait volontiers une somme pour avoirune lettre autographe où je lui dirais ce que je pense del'ignoble article de Zola publié par le Figaro àl'occasion des funérailles de Verlaine.

Fragmentd'une lettre au grand rabbin Zadoch Kahn.

En 92àla suite d'un scandale copieux procuré par M. Drumontj'écrivis le Salut par les Juifs dans undésintéressement infinibien que je fusse torturépar la misèreuniquement pour la justice et pour rendregloire à Dieu dont les promesses à Israël sont inæternum et ne peuvent effacées. Ce livreconçudans le sens des oracles de l'Ecrituredevait allersous peine denéantjusqu'au fond des choses. Il me fallut donc adopter laméthode recommandée par saint Thomas d'Aquinlaquelleconsiste à épuiser d'abord l'objection avant deconclure. Méthode excellente et d'une grande loyautéphilosophiquemais qui me fit malvenir de ceux même que jeprétendais honorer comme nul chrétien ne l'a faitjecroisdepuis dix-neuf siècles. On ne voulut voir que mesprémisses en négligeant d'observer que leur violenceétait calculée pour donner toute sa force à maconclusion Vous-même

[Cettelettrenaturellementresta sans réponsele destinatairen'étant pas homme à consentir à la révisiond'un jugement injuste ou imbécile].

Février

1er. -- A.M. E. Marlierà Bruxelles :

Chermonsieuravec une joie parfaiteje vais donc vous dire ce que m'afait éprouver la chose de M. Zola déposée lelong du Figarole 18 janvier dernier. J'ai souvent parléde ce gros individuet quelques-uns de mes articles ont assezretenti pour que les gens littéraires ne puissent ignorer lanature de mes sentiments. Mais je suis tellement copieux quand ils'agit de ce « solitaire » qui veut présentementnous la faire au sanglierqu'il me semble toujours que jen'ai rien dit.

Comme toutle mondej'avais lu le Figaroet mon premier mouvement avait étéde répondre par une engueulade confortable dans le Mercure.Aussitôt malheureusementje calculai que le numéro defévrierdevant être imprimé déjàma prose ne pourrait être insérée que dans celuide marset l'énormité du retard me dégoûta.

Lecataplasmecependantm'était resté sur le coeuretje me précipiteaujourd'huivers l'occasion de l'expulser.

Si Zolaétait écrivain-- ce que Dieuj'en conviensauraitpu permettre -- une ou deux pages lui eussent amplement suffidepuislongtempspour empiler toute sa sécrétionintellectuelle. La petite couillonnade positiviste dont il s'est faitle Gaudissart n'est vraiment pas une Somme philosophiquetrès-encombrante et peut aisément s'abriter sousn'importe quoi. Les quatre cents lignes nauséeuses que leFigaro nous étalase réduisent en fin de compteà la trouvaille peu transcendanteà la truffe modesteque voici : Tout écrivain qui ne gagne pas d'argent est unraté. Je défie qu'on trouve autre chose.

PauvreVerlaine au tombeau ! Dire pourtant que c'est lui qui nous a valucette cacade ! Pauvre grand poète évadé enfin desa guenille de tribulation et de péchéc'est lui quele répugnant auteur des Rougon-Macquartenragé de sesentir conchié des jeunesa voulu choisir pour se l'opposerdémonstrativement à lui mêmeafin qu'éclatassentles supériorités infinies du sale négoce de lavacherie littéraire sur la Poésie des Séraphins.Il a tenu à piafferà promener toute sa sonnaille debrute autour du cercueil de cet indigent qui avait crié mercidans les plus beaux vers du monde

« --Te voilà donc une bonne fois enterré ! semble-t-ildire. Ce n'est vraiment pas trop tôt. A côté detoije ressemblais à un vidangeur et mes vingt volumestombaient des mains des adolescents lorsqu'ils entendaient tes vers.Maisà cette heureje triomphe. Je suis de fermoije suisde granitje ne me soûle jamaisje gagne quatre cent millefrancs par anet je me fous des pauvres. Qu'on le sache bienquetous les peuples en soient informésje me fous absolument despauvres et c'est très-bien fait qu'ils crèvent dansl'ignominie. La forcela justicela gloire solidela vraienoblessel'indépassable grandeurc'est d'être riche.Alors seulement on est un maître et on a le droit d'êtreadmiré. Vive mon argentvivent mes tripes et bran pour laPoésie ! Je suis le plus adorable génie des siècles».

Si onpouvait douter que Verlaine ait été véritablementle plus haut poète contemporainle porphyrogénèteet l'enfant-roi de la Poésie égaré parmi lescrapulesquel témoignage plus certain que cette rage durichissime potentat des mufles ?

Admironsle flair de cet incomestible pourceau. On a pu braire deslamentations sur la charogne du fils Dumas ou de tels autres bonzesdu succès facilesans qu'il intervînt. La fin prochainedu glabre Coppée ne le troublera pas davantage. Ceux-làne le gênent ni ne le condamnent. Mais Verlainec'est autrechose.

Ils'élance alors comme un proprio furibond sur un locatairemalheureux qui déménagerait à la cloche de bois.

« --Un instantgueule-t-ilvous oubliez qu'il y a Moi et que je suisMoi et que tout ici appartient à Moi. Le garno littéraireest mon exclusive propriétéet je ne laisserai riensortir. Je suis un travailleurMOI ! j'ai vendu beaucoup de merdej'en ai fait encore pluset je vitupère les rêveurs quine paient pas leur loyer.

«Ayant été infiniment plus cochon qu'aucun homme nel'avait jamais étéayant aviliavec un succèsincomparabletout ce qui pouvait être avilije veux qu'onreconnaisse en moi le patronle chef absolule califeet j'enappelle à toute la racaille bourgeoise dont les suffragesm'ont exalté. Je suis l'Uniqueet c'est un désordreinsoutenable que quelqu'un soit admiré sans mon ordre ou mapermission ».

C'est laqualité des suffrages que subodore infailliblementZola. Il a un instinct de vieux Juif pour discerner la bonne monnaied'avec la mauvaisequepour son compteil reçoit toujourset dont il est forcé de se contenter. Les raisonstrès-soigneusement dissimuléesde sa fureurapparaissentmalgré luidans l'ostentation de ses «Haines ». Quoi qu'il fasseil se sent goujatet il estinconsolable de ne traîner derrière lui qu'une goujatemultitude.

Verlaineraté ! Barbey d'Aurevilly raté ! Villiers del'Isle-Adam raté ! Il y en a peut-être un quatrièmedont le nom est à l'extrémité de sa plumemaisil ne l'écrira pasparce que le titulaire est encore vivantet que cela pourrait lui faire un bout de réclame. Parbleu !ceux-là régnèrent et règnent encoresansargentsur l'aristocratie de la jeunesse que dégoûtele mercantilisme populacier du croquant de lettres. Et voilàce qui ne se pardonne pas.

Tout demêmeavouons-lec'est une chose un peu stupéfiante quele dédain de ce compilateur assommant et malpropre pour detels artistes. J'ai connu surtout d'Aurevillydans l'intimitéde qui j'eus l'honneur de vivre plus de vingt anset je me rappellel'espèce d'agonie du très-haut et très-magnanimeécrivainquand ses fonctions de critique l'obligeaient àlire un roman de Zola. Imaginez un aigle captif dans une fossed'aisancesne fût-ce qu'une heureun quart d'heureuneminute mêmequi lui semblerait les siècles des siècles!

Etmaintenantcher monsieurvous allez me demander sans doute commentil est possiblemalgré toutque Zola ait commis la gaffed'un article aussi insolent et aussi grotesque. Mon Dieu ! la réponseest simple. Zola est un sot. Porté par le caprice de laFortune à une situation littéraire inouïeil estdevenupar excellencele « mime » de cette déessesuivant l'expression de Juvénal. Demain ouaprès-de-l'Isle-Adam raté ! Il y en peut-être unquatrième mainpeut-êtreelle le précipiteradans un abîme d'ordures. Mais le malheureux qui eût puêtre un honnête savetier de plume et que son élévationprodigieuse a complètement soûléne s'en douteguère et se croit certain d'avoir conquispour l'éternitéson scandaleux triomphe.

Mesurantson propre mérite à la toise de son succèsselon la méthode des bourgeois dont il est le jus de viande leplus concentrémaiscomme euxtrop faible pour porter uneprospérité colossaleil en est venu à se croirel'Oraclele Père des lumièresle Parangon del'entendementet la notion du ridiculesi elle exista jamais enluis'est anéantie.

Que penserd'un pontifeoublié comme une vieille chaussettequand onenterrait Verlaineet quifurieux des éloges un peu tardifsprodigués à ce grand lyriquepousse l'insoupçonde la rigolade jusqu'à pleurailler ceci :

*Eh ! quoivraimentparmi les maîtres de notre jeunesserien que desfoudroyésdes inconnus et dés incomplets ? (VerlaineBarbeyd'AurevillyVilliers de l'Isle-Adam). Pas un homme quiait eu quelque chose à dire à la foule et que la fouleait entendu ? (Zolapar exemple). Pas un homme aux idéesvastes et clairesdont l'oeuvre se soit imposée avec latoute-puissance de la véritééclatante comme lesoleil ? (Idem). Pas un homme sainfortheureuxetcVraimentcela est bien extraordinairece choix exclusif des géniesmalades. A maîtres inconnus qui NE SE VENDENT PASdisciplesobscursexcusés de ne pas se vendre Pour moilesolitaire est l'écrivain qui s'est enfermé dans sonoeuvre (Il y a quelqu'un !) libre de toute influence et qui nefait littérairement que ce qu'il veutinébranlablesous les injures.*

Inébranlablesous les injuresje le veux bien. Le dernier cheval de fiacre endirait autants'il était doué de la parole et il ledirait peut-être en meilleur style. Se vendre ou ne pas sevendretel est le monologue de cet Hamlet. Je crois très-fortqu'il n'y a que deux choses qui pourraient agir sur Zola la trique oule manque d'argent. Riche et bien portantle drôle estinexpugnable.

Nousn'avons pas même le bénéfice de son étonnantesottisetrop dense pour être comique. Cette sottise est toutle secret de l'effroyable ennui de ses livresoù nul ne putjamais découvrir un seul trait de cette aimable bonhomiefrançaise qui fait pardonner jusqu'au pédantisme et quipeut mêmequelquefoisfaire oublier un instant les plussalopes entreprises contre l'âme humaine -- pour laquelle Jésusest mort et qui vit éternellement.*

Sans date.[Vers cette époque et pour l'unique fois de ma vieje me visforcé d'accepter le travail de mise en ordre et en françaisdu journal de route d'un commis-voyageur transatlantique. Inutiled'ajouter que je fus complètement roulé. Cette besogneintitulée Sous les Tropiquesdevait être publiéeen volume avec cette préface qui sera révélatricepour quelques personnes bienveillantesinexactement informéesde mes vilenies].

OuiMesdames et Messieursje suis un voyageur de commerce et mêmeun commis-voyageurcomme on disait du temps de Balzac. Je ledéclarenon sans faste et sans délices. Je suiscommis-voyageurcomme on est artiste ou cyclopegénéralou toréadoret j'ose me flatter de n'être pasabsolument le dernier des caporaux dans l'armée toujoursactive de ces agiles conquérants de l'univers. Qui pourrait mefaire un crime de n'être pas étranger au secret orgueild'avoir dompté la Cordillièrefoulé la Pampabravé les fusillades et les mitraillades en permanence danstoutes les villes en feu de l'Amérique du Sudde Pernambouc àBuenos-Ayresde Buenos-Ayres à Valparaisode Valparaiso àGuayaquil et de Guayaquil à Panamadans le pacifique desseind'assurer du fil aux Brésiliennes et aux Patagones ou de parerde nos soieries les plus raresles beautés somptueuses duPérou et de l'Equateur ?

Ah ! jel'avoueplus d'une fois je fus tenté de me prendre pour unhéroset il m'est arrivé de gémir sur ladésolante petitesse de ce globe où Juvénaltémoigne qu'Alexandre le Grand ne trouvait pas le moyen derespirer. Mon Dieu ! ouij'eusse aimé à escalader lefirmamentà négocier dans la Luneà créerdes tournées dans Mars ou dans Jupiterà étonnerde mes offres le mélancolique Saturneà populariserquelques-unes de nos maisons de nouveautés jusque dans lelointain Neptune.

Réduità la circonférence médiocre de notre planèteje me suis appliqué du moins à noter attentivement mesimpressions ou observations d'une plume candide arrachée avecdouceur à l'aile symbolique du pied de Mercure

Le publicjugera-t-il exorbitante cette ambition d'un représentant decommerce quinon satisfait d'obséder l'Orient et l'Occidentde ses échantillonspousse l'audace professionnelle jusqu'àétalersous forme d'essai littérairel'outrecuidantavis de la présence d'un rayon de nouveautés dans lachevelure flamboyante d'Apollon ? Pourquoi pas ? Je me suis laissédire que la littérature -- comme autrefois l'empire de Byzance-- était tellement avilie que tout le monde pouvait yprétendreet la plus ombrageuse critique ne m'interdit pasd'espérer que je suis au niveau de tout le monde.

Qu'importe? d'ailleurssi mon livrefût-il écrit en thibétainou botocudos et parût-il excogité par une vache duBrahmapoutre dont la queue serait demeurée aux mains d'unsectateur expirant de Çakya-Mouni-- ah ! ouivraimentqu'importe ? sitout de mêmeil est utile àquelques-uns et s'il peut avancer du pas d'un insectele triompheuniversel de notre industrie.

Mars

26. --Lettre d'un très-jeune homme richemarseillais et bien promisaux lettresme déclarant qu'il est protestantmais que «la religion importe peu ». Encore un qui ne marche pas dansl'Absolu. Annonce de sa visite prochaine. Il sera bien reçus'il me vante les beautés du protestantisme !

Avril

4. --Visite du très jeune homme qui déjeune chez nous.Engloutissement par ce penseur de quelques provisions très-maigressur lesquelles on comptait pour subsister demain. Il est juste assezbien élevé pour ne pas parler de son protestantismemais il nous entretient avec un tact provençalde ses voyagesen Angleterre et de l'agréable confort de sa vie.

5. --Dimanche de Pâques. Commencement d'un nouveau carême plusrigoureux.

8. -- «Faut-il que Dieu m'aime pour que cette faveur de vous rencontrerm'ait été donnée ! » Lettre d'un autreMarseillais moins jeuneami du précèdent [et appeléà devenirquelques mois plus tardle plus somptueux de meslâcheurs].

Mai

20. -- Jesuis forcéce matinde conduire notre petite Véroniquechez un amipour que cette enfant puisse manger.

30. --Mise en vente de la Chevalière de la Mortrééditéepar le Mercure de France. C'est mon premier volume depuis lesHistoires désobligeantes.

Juin

3. --Aujourd'huifête de sainte Clotildema chère Jeannepassant rue d'Amsterdama été tout à coupenveloppée d'un énorme jet de vapeur brûlante etde flammes sorti d'une chaudière d'asphaltequi l'a rendueinvisible une seconde. C'était de quoi tuer plusieurs hommeset les témoins la croyaient morte. Elle n'a eu aucun mal ets'en est alléeprofondément amoureuse de Dieu. LeMiracle est simple comme la Substance.

10. --Dédicace de la Chevalière à l'excellentartiste Marcel Schwobqui m'a envoyé sa Croisade desenfants : « J'en ai deux tout petits qui sont allésà Jérusalemet je vous aime pour avoir contéleur pélerinageDomine infantiumlibera me ».

12. --Repris aujourd'hui la Femme pauvre interrompue et quasi abandonnéedepuis 91. Il fallait_ le torrent de douleursl'incroyablesaturation de colères et d'amertumes qui a remplil'intervalle.

19. --Reçu en deux heures trois lettres d'un seul imbécile.Il est vrai que c'est un imbécile de Marseille et mêmeun avocat. J'ai de ce jeune fantoche mentionné plus haut8avrilune masse de lettres peu écrites que je garde comme lacollection documentaire la plus précieuse pour une Psychologiedu Pharisien que j'écrirai.

23. -- Unbout d'article sur la Chevalièredestiné auJournal et non publiém'est envoyé en épreuvespar Jean Lorrain m'informant d'une consigne qui ne permet àpersonne de parler de moi. Le drôleheureux d'avoir àme faire une telle communication et qui n'a peut-être écritces quelques lignes que pour qu'on les refusâtse venge ainside ma dédicace : à Jean Lorrain qui est un bien jolimonsieur. « Comme l'homme n'existe pasdit-ilje déchirela dédicace ». Une question de SEXE élevéepar Jean Lorrain ? Ce serait énorme.

Juillet

24. --Edmond de Goncourt est mortje ne sais plus quel jourlaissant sixmille francs de rente à chacun des écrivains quiallaient régulièrement chez lui le dimanche et quiparconséquentétaient les seuls écrivains. Autemps du Chat noirj'aurais appelé cela « lesdernières plumes d'un vieux dindon ». Académiedécemvirale dont Huysmans est le doyen ou le président.

Août

23. --J'attendais de l'argentDieu sait avec quelle violence de désir! Le facteur m'apporte une lettre recommandée que j'ouvre encriant de volupté. C'est le portrait de cette charogne deWagner que de Groux m'envoie de Bayreuthoù il est captif deson logeur qu'il ne peut payer.

24. --Travail impossible. A force de peinesla tête ne fonctionneplus et le coeur est vide. Mon art me harasse. Je suis si lasd'interroger ou de combiner « les signes qui ne donnent pas lavie ! »

Septembre

24. --Lâchage de mon petit avocat marseillais. Son truc mérited'être proposé. Exaspérer un homme à forced'insolences jusqu'à le forcer à répondreviolemment. Alorsécrire une lettre de rupture d'une dignitéinsurpassable. On a ce qu'on mériteje l'ai beaucoup dit.Pourquoi ai-je si facilement accordé le pied d'égalitéà tant de petits bonshommes qu'il aurait fallu laisser sur monempeigne ? Celui-là s'estimait mon supérieur etne dédaignait pas de m'arroser de ses conseils. Voirsur ceprécieux garçonle Mendiant ingratnote de lapage 412.

Octobre

1er. --Lettre à de Grouxtoujours à Bruxelles. Je lui suggèrede noterchaque jourles vilenies ou les sottises belges qu'ilobserveraen vue d'une brochure que nous signerions tous deux etdont le titre serait : L'annexion de la France à laBelgique.

5. --Ignoble folie des fêtes franco-russes. Toute la France est sousla botte du jeune Tsar. Ça nous met loin de la Moskowa et mêmede Sébastopol.

7. --Forcé de courir à l'autre extrémité deParisje suis puni durement de n'avoir pas suivi le conseil quim'était donné de prendre le chemin de fer de Ceinture.Je trouve un mur de cinq cent mille hommes qui barre Paris dans sonmilieucomme à l'enterrement de Victor Hugo. Me voilànoyé deux heures dans la foulesouffrant d'un pied maladeaucomble de l'indignation. Le Tsar a passé tout près demoi avec toute la chie-en-litsans que je passe l'apercevoirtantla haie de viande patriote était compacte entre moi et cetavorton.

Onrevenait de l'Académie française où le Moscoviteperspicacepersuadécomme tous les étrangersinstruitsque les Académiciens font quelque choseavaitcommandé une séance de dictionnaire. Le vieuxCoppéeinvesti du premier rôle dans cette farcea étéadmis à baiser la main de la Tsarine !. C'est effrayant desonger à ce qu'il y a de liquide sous une Francerépublicaine.

Entendu lecri : Vive Hanotaux ! qui est bien certainement le cri le plusétonnant du siècle.

Alliancefranco-russe. Ab aquilone pandetur malum super omnes habitatoresterræ (Jérém. 114).

13. -- AMme de P. :

Madamevous êtes parfaitement gracieuse d'avoir bien voulu m'écrireet en de tels termes. Mais j'en suis heureux surtout pour ma chèrefemme qui me charge de vous exprimer sa gratitude. Songez quedepuishuit ans que Dieu l'a placée sur mon cheminelle n'entend etne lit que des malédictions ou des paroles dédaigneusesà l'adresse de son mari.

Or jevenais d'écrire un nouveau chapitre de la Femme pauvrequi l'avait transportée. Une fois de pluselle s'étaitindignée de l'injustice exceptionnelleinexplicablehumainementdont je suis victime. Votre lettre a étépour elle une sensation exquiseun rafraîchissement délicieux.

Vouscomprendrez sans douteMadamele sentiment d'équitéqui me fait vous parler ainsi du premier coup de l'admirable compagneà qui je dois de n'être pas mort. Dès le premierjourme voyant pauvreexténué de chagrinsprèsde succomberelle a tout quitté. Elle croyait voir en moi dela grandeur et voulut me sauver à tout prix. Nous avonssouffert ensemble à peu près tout ce qu'on peutsouffriret notre vieen si peu d'annéesa étéun tel poème de douleur qu'il nous suffit de regarder enarrière pour pleurer ensemble.

Enfinc'est pour elle surtout que j'écrisc'est sonintuition merveilleuse qui me guideet si je mérite leslouanges extraordinaires dont vous m'honorezc'est qu'il m'est donnésouvent de traduire avec bonheur ses idées ou ses sentiments.

18. -- Autrès-jeune homme dont il fut parlé plus haut26 marset 4 avril :

Qui nonest mecum contra me est. Si vous « n'avez jamais étémon ami »ce que j'ignorais la dernière fois que jevous ai vuvous êtes nécessairement mon ennemiaussibien que M. de Saint-J. dont vous épousez les sentiments. Ilest donc inutile de m'écrire désormais. Mon temps estprécieux. Je vous ai fait l'honneur de vous recevoir àma table. Plein de gratitudevous vous êtes honorévous-même en me faisant hommage de quelques vêtementssans la facture. Nous voilà quittes.

La lettrede M. de Saint-J. est d'une rare hypocrisie. Il ne veut pas me rendrema correspondancedit-ilpas même les deux lettres dont ilfut comblé par ma femme. Ceci est d'un beau goujatismemarseillais. Je comprends maintenant la quittance qu'il m'a envoyée.Il voulait acheter ainsi mes autographes. Bonne combinaisoncommerciale. Il y a des gens qui les ont payés plus chermêmedans le monde juif. Mais voilà. Je tiens à rester sondébiteuret je lui renvoie son papier en deux morceaux.

Ausurplusdites à ce monsieur que je suis parfaitement sûrqu'il abusera de mes lettres autant qu'il pourra s'il ne l'a déjàfait. J'ajoutepour finirque je garde les siennes jusqu'au jour oùil aura opéré la restitution que j'exigefort en vainsans doutecar ce n'est pas précisément à ungentilhomme que j'ai affaire. Les lettres de M. de Saint-J. sont peuprécieusesil est vrail'auteur n'étant pas doué.Mais elles peuvent être utiles à un romancier et surtoutà un proscrit ayant à se défendre contrebeaucoup d'ennemis ignobles.

A Henry deGroux :

Mon cherHenry. Quoique nous soyons loin de Noëlje pense qu'il nefaudrait pas attendre un jour de plus pour saigner les bêtes.Dites à notre ami qu'il est temps de tuer tous les cochonsqu'il peut avoir sous la main. La chair savoureuse de ces animaux estextrêmement demandée et attenduechaque jouravec uneimpatience que vous ne pouvez concevoir.

20. --Carte postale d'Henry de Grouxillustrée d'un très-beaupourceau. Il est plein de bonne volonté (Henry de Groux)maisil n'a pas de bêtes sous la main à l'instant même.Il paraît qu'il y a très-peu de cochons en Belgique.

30. --Après une démarche douloureuse et sans résultatje m'aperçoisen redescendant un escalier qui me semble celuide l'abîmeque j'ai perdu un bijou de peu de valeurmaisprécieux par le souvenir. Ayant invoqué désespérémentsaint Antoine de Padouel'objet fragile et intact m'est aussitôtmontré par terreen un endroit où cinquante personnepassent par minute. C'est comme si Dieu me disait : « Ne crainsrienje suis avec toi. »

Novembre

6. -- A unmédecin de banlieue :

Chermonsieurj'ai reçu hier soir votre noteavec toute larésignation qu'on peut attendre d'un homme qui vient de payerdifficilement son terme. C'est vrai qu'il y a un an déjàj'en suis confondu. Il est vrai aussi que le temps passe très-vitemême quand on ne s'amuse pas. Je reconnais donc volontiersqu'il serait juste de vous satisfaireet je m'y préparecourageusement. Mais je m'étonne du prix de 5 francs parvisite. Ce taux ne me semble pas du tout exagéré pourles dignes commerçants retirés des affaires aprèsavoir vendu à faux poids pendant vingt ans ou pour les anciensdomestiques devenus propriétaires ou notables du GrandMontrouge ; mais je pense qu'un artiste devrait être traitéavec moins de rigueur

10. -- Lecélèbre bibliophile Edmond Deman consent àéditer le Mendiant ingrat. De Groux l'a beaucoupsollicitérelancépersécuténon sansviolence parfois. Ils ont failli se prendre aux cheveuxce qui eûtdonné à celui des deux qui n'est pas peintre unincontestable avantage. Mais enfin Deman s'exécutema foi !très-noblementà tel point qu'il m'expédieparmandat télégraphique et avant livraison du manuscritdeux cents francs sur mes droits d'auteur. Par mandattélégraphique ! Les anges rapides qui voient lamisère et la douleur savent sur quelles portes éblouissantesces deux humbles mots sont écrits.

18. --Fragment d'une lettre à un très-malheureux homme :

J'arrivemaintenant à votre « hydrostatique » Vous meparlez d'une mer où les riches vont en yachtsoù leshumbles rament sur des barquesoù enfin les pauvres nagent ouse noient. Eh ! bienmon cher amice n'est pas ça du toutet je ne veux appartenir à aucune de ces trois catégories.

Vous savezce que mon admirable femme est pour moi. Voici donc ses propresparoles à la lecture de ce passage de votre lettre : «Notre ami se trompe. Il oublie que les Amis de Dieu marchent surl'eau ».

29 -- AuDr CoumétouParis-Montrouge :

Mon cherdocteur et amine vous dérangez pas pour moi. LéonBloydit Caïn Marchenoirest radicalement guériet saguérison a commencé trois heures environ aprèsvotre visite. Ainsi s'est réalisée « l'exception» peu probable dont vous m'offrîtes l'espoirincrédulement. Moi j'y ai cru tout de suiteet c'est pourcela que j'ai été guéri. La Foic'estl'accomplissement mêmeFides substantia rerum sperandarum_.Les médecins dignes de ce nom ne sonten sommeque desespèces d'exorcistespuisqu'ils opèrent parsuggestion.

Exorcistessans le savoiroh ! bien entendu. Mais pourquoi ne seriez-vous pasun de ceux-làsurtout lorsque vous exercez votre pouvoir surun client tel que moi ?

J'ajoutececi. Il y a des médecins dont la seule présence tueles maladesc'est connu. A leur aspectl'affection de simplementhostile devient enragée. Il en est d'autressemblables àvousqui n'ont qu'à se montrer pour que le mal prenne lafuite. Espèce de prodige qui n'est réfutable nivérifiable par le moyen d'aucune expérimentationphysiologique. Cela se passe dans le monde spirituel et invisiblehors duquel il n'y a que des conjectures et des fantômes.

30 -- Aucapitaine Bigand-Kairedédicataire de la Femme pauvreinachevéelequel s'agite déjà pour préparerà ce livre de la publicité et de la réclame :

Je vous ensuppliemon cher amilaissez là vos démarches.Comment est-il possible que vous ne compreniez pas que je ne doisêtre présenté par personne ? Ce seraitmonstrueux. Et cette habileté de débutantloin de meservircomme vous pensezme crèveraitindubitablement.

A quoi meserviraient des années de souffrances effroyables procuréespar une attitude qui n'a pas changé un seul jour et qui estmon unique raison d'êtresià mon âge decinquante ans et pour le plus important de mes livresje doisquémander le suffrage d'un inférieur ou solliciter desfrontispices dont le meilleur ne vaudrait certes pas la fièrenudité d'une couverture d'éditeur ? Rodin ! le fauxgénieadoré -- prenez-y garde -- de tout le mondeet de l'atelier de qui je suis sorti comblé d'ennui et mêmelégèrement pénétré d'horreur ! ypensez-vous ?

Un beau etgrand livreje le crois du moinsvous est dédié. Aunom de Dieune vous mettez pas en peine du reste. Les hommes nepeuvent rien pour moi. Rien.

Décembre

1er. --Lettre remarquable de mon nouvel éditeur :

«Décidémentje ne vous demanderai pas de changer un mot à cet angoissantjournal. Comment pourriez-vous y consentir ? Votre vie a ressemblépeu à celle des autreset vous devez sentir et parlerautrement qu'eux. J'estimeau surplusque ma mission est simplementd'éditer le moins mal possible la pensée de l'auteur.Je me ferais scrupule de sortir de ce rôle et de souhaiter quevous faussiezne fût-ce que par omissionce que --sincèrement -- vous jugez devoir être dit.

«Edmond Deman ».

17. --Demande de secours à un ami de Bruxelles :

L'annéea été rude comme tant d'autres. Recherche atroce dupain de chaque jour courses horriblesdémarches vainesexpédients douloureux enfin temps perdu et travaux sans cesseajournés ou interrompus La Femme pauvre devait êtrelivrée à l'éditeur en octobrepuis en novembrepuis en décembre et maintenantbien qu'à force depeine et de labeur cette oeuvre touche à sa finje ne peuxespérer d'être prêt avant les premiers jours defévrier. Encore faudrait-il que les six semaines qui nousséparent de cette époque ne fussent pas gaspilléescruellement.

Le momentparaît unique. D'un côté la Femme pauvrele plus important de mes livresl'oeuvre de ma pleine maturitéattendue avec impatience et curiosité par beaucoup de gensm'assure-t-ondevant paraître au printemps. D'autre partleMendiant ingratjournal de ma vie qui ressemble àtrès-peu de viesje vous en répondslongue plainteagressive et vengeresse qu'aucun libraire parisien n'osait publier etqui sera éditée â Bruxellesvers la mêmeépoquepar M. Deman.

Sentez-vouscher monsieurl'importance pour moi de la publication simultanéede ces deux livres ? Mais il faut qu'on m'aide Pour l'amour de Dieuou pour l'amour de l'artfaites quelque chose


1897
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Janvier

1er. --Reçu 500 francs de l'ami imploré le 17 décembre.

2. --J'apprends que la détermination de cet homme a étél'effet d'une lettre véhémente d'Henry de Groux.[L'effortd'ailleursn'a pas été renouvelé.J'ai sudeux ans plus tardque mon bienfaiteur fut guérisoudainement de tout besoin de me venir en aide le jour où ilapprit que mon catholicisme était autre chose qu'uneattitude littéraire.]

Pour nerien changer â un certain ordre établile Mercure deFranceveut supposer que l'Académie françaisecomposée de quarante membreset l'Académie deGoncourtformée de dixs'entendent pour ramener àquarante le chiffre total des Immortelsd'où cette question :Quels sont les dix Académiciens à éliminer ?Ma réponse :

Je votepour l'élimination totale de l'un et l'autre paquet. A peineexcepterais-je M. Victor Cherbuliez qui sait le suisse et J.-K.Huysmans qui écrit assez proprement le hollandais.

Il y aaussi Paul Bourget Mais depuis qu'on l'a fait duc de Broglieilm'épouvante.

7. -- Reçuarticle d'un monsieur sur la Chevalière de la Mort. IIest dit que ce livre est « démenthystériqueordurier » Ce n'est pas si loin qu'on pourrait croire de cejeune Suisse qui me conseillaiten 92d'écrire pour «les jeunes filles nobles ». (Voir le Mendiant ingratp.91.)

8. -- Moncher monsieur Demanje suis un peu humilié d'avoir étédevancé par vous. J'allais précisément vousannoncer la nouvelle dont vous me félicitez. J'avais écrità Marlier que je connaissais déjà et quim'envoya 500 francsl'année dernièreen paiement d'unautographe commandé. Je l'avais prié de m'aider àfinir mon roman. C'est à cette prière qu'a réponduson nouvel envoi de même somme.

Certesjamais argent ne vint plus à propos J'ai donc fait violence àmon ingratitude coutumièreet j'ai immédiatementremercié aussi bien que j'ai pu.

Cependantje vous doisà voustoute la vérité. Il auraitfallu le double pour que ma chienne d'existence fût équilibréetant bien que mal jusqu'à l'achèvement de la Femmepauvre et du Mendiant. Fournisseurs et propriétairesont déjà presque tout avalé. Vous savez commentje vis. Pas un centime de revenu et ma plume seule pour subsister. Jene peux raisonnablement compter que sur Dieu et sur les hommesconnus ou inconnusdont Dieu dispose le coeur pour moi. Dans unetelle situationqui implique le miracle continuelil est tropévident qu'un secours faible est toujours dévoréd'avance Mon cher Demanabusez de votre situation àBruxelles. Quêtez pour moi . Vous le savezil m'esttout à fait égal de passer pour un mendiantpuisquej'ai la ressource de l'ingratitude.

12. --Chapitre XVdeuxième partie de la Femme pauvre. Essaide caricature grandiose.

21. -- Unsouffle de mort a passé sur notre maison.

25. --Remarquéau verset 14chapitre IX des Acteslegérondif « alligandi »qui donne toutsaint Paul. Hic habet potestatem ALLIGANDI omnes.

30. --Jour triste comme tous les jours de notre vieille misère. Onpeut vivre à peu près aujourd'huimais aujourd'huiseulement. Puisdes échéances du démon. Et ilfaut travailler avec cela !

Février

18. --L'historien de NaundorffOtto Friedrichsperdu de vue depuis desannéesm'écrit que le Roi du Fumier des Lys acessé de faire la noce -- si on peut dire que le pauvre hommel'ait jamais faite -- et qu'il serait équitable de ne pasrééditer cet opuscule formant appendice à laChevalière de la Mort. J'en conviens sans difficultéet je le prie de venir. Qui sait sipar luije ne pourrais pastrouver les fonds nécessaires à la confection d'unlivre sur Naundorff ? Depuis des annéesje songe à cetincomparable drame.

19. --Achevé le chapitre XXIIIdeuxième partie de la Femmepauvre. J'avoue m'estimer autant pour ce morceau que Napoléonpour la grande manoeuvre de Ratisbonnedont il se disait si fier.

20. -- Al'occasion des affaires de Crètele loyal serviteur du sultanet de quelques autres potentatsHanotauxest universellementconspué. Quelle injustice ! Comme si Gabriel était unhomme de génie et comme s'il était moins salaud que laprocession !

Lettred'un propriétaire de province qui me parle du divin Maîtreen se demandant à lui-même s'il ne doit pas jeter dansla rue de très-pauvres gens pour qui je l'ai imploré.

27. --Quelle idée magnifique pour le chapitre XXVI ! L'incendie del'Opéra-Comiquetransposé en délire d'amourdivin dans l'âme de Clotilde ! J'y ai travaillé cettenuit avec ivresse.

Mars

2. -- Finde la Femme pauvre.

-- Vousdevez être bien malheureusema pauvre femmelui disait unprêtre qui l'avait vue tout en larmes devant le Saint Sacrementexposé et quipar chanceétait un vrai prêtre.

-- Je suisparfaitement heureuserépondit-elle. On n'entre pas dans leParadis demainni après- demainni dans dix anson y entreaujourd'huiquand est pauvre et crucifié.

-- Hodiemecum eris in Paradisomurmura le prêtre qui s'en allabouleversé d'amour.

On me ditque cet endroit est irrésistible. A la condition d'êtrechrétienj'imagineet d'avoir besoin du Paradis.

3 --Visite d'Otto Friedrichs à qui plaît l'idée d'unlivre de moi sur Naundorff. Il promet de chercher immédiatementles fonds.

9. --Naissance de Madeleinema seconde fille. L'Homme étantimmortelchaque naissance est un nouveau gouffre. Gouffre sur Dieusur le Paradissur l'Enfersur l'Irrévocablesurl'Irréparablesur l'Absolu Je me suis amusé àconstater que notre petite Madeleine est née à neufheures et demie du matinsous l'influence directe de Saturne et audéclin de Jupiter. Que ces démons soient éternellementconfondus !

10. -- AHenri Provinsauteur du Dernier Roi légitime de Francedeux volumes qu'il vient de m'envoyer avec une lettre d'encouragement:

Monsieurj'ai reçu ce matinen même temps que vos lignes siobligeantesles deux volumes que vous avez bien voulu m'envoyer.Notre ami Friedrichs m'avait informé hier de votre adhésiongénéreuse à notre projet. Dieu fasse qu'il seréalise. Il y a plus de dix ans que j'y songe.

Il esttemps de parler aux âmes. Jusqu'à ce jouril mesemble qu'on ne s'est adressé qu'aux intelligences et la causede Louis XVII est désormais suffisamment instruite. Ilfaut maintenant qu'un artiste indépendant et fort fasse entrerdans les coeurs cette vision de magnificence morale et de douleur. Jene sais rien de plus grand dans ce siècle ni dans aucunsiècle.

J'ai osérêver d'être cet artistecet écrivain. Vosexpressions me prouvent que vous ne me jugez pas trop téméraire.Vous savez peut-être que ma situation d'écrivain estparfaitement unique

(Ici unhistorique exactmais trop servi).

J'ai eu lesalaire que je pouvais attendre. On m'a calomnié tant qu'on apuon m'a fait endurer la plus dure misère. Enfin on aassassiné deux de mes enfants. Cependant on n'a pas pu medémolir et le livre qui va paraître fera bien voir queje suis vivant. Si j'avais voulu faire de la prostitution comme tantd'autresje serais richec'est bien certainet je n'aurais pasbesoin qu'on me vînt en aide. Il est vrai que je ne songeraisguère à Louis XVIIqui fut un mendiant sublime.

11. --Baptême de notre petite Madeleine. Parrain et marrainedeuxagonisants. [La marraine a été enterrée deux ansplus tard. Le parrainHenry de Grouxn'a pas étéenterré. Une nuit d'été de 1900il égorgeasa pauvre âme qui se traînait à ses pieds ensanglotant ; mais lui-même paraît vivre encore. J'écrisceci le 15 septembre 1903.]

13.--Enquêtedu Spectateur catholique d'Anvers. Au directeur :

Monsieurpuisque je suis à vos yeux un « penseur européen» et que vous m'accablez de l'honneur d'une consultationvoicien aussi peu de mots que possiblema réponse àvos trois questions :

I. LesNations chrétiennes sont-elles solidaires les unes des autres?

Assurémentet incontestablement. Elles sont solidaires du même crétinismedu même goujatismede la même lâchetédela même férocitéde la même avaricede lamême bicyclette et de la même ignominie.

II. Lesintérêts de la civilisation chrétiennepeuvent-ils être sacrifiés au souci de maintenir la paixà tout prix ?

-- Laquestion ainsi posée est absolument inintelligible. Mais peuimporte. Je suisavant toutpour la barbarie chrétienne.

III. Ya-t-il deux moralesune morale de l'individu et une morale de l'Etat?

-- Il n'yen a plus aucune.

14. -- AHenry de Groux :

Au nom dece même Dieu dont je parle sans cessene vous emballez pastrop sur les Grecs. Il n'y a pas au monde un peuple moinsintéressantet tout le bruit qu'on fait autour d'eux n'estqu'une vile blague. Je refuse absolument de compatir à cesschismatiqueshabitants d'une terre vouéedepuis trois milleansà tous les démonset dont les ancêtres aumoyen âge ont fait rater toutes les Croisades. Leur histoiren'est qu'une traînée de pourriture et de sang.

L'attitudeactuelle de l'Europe est parfaitement infâmesans doute ; maisne remarquez-vous pas que tout ce potin grec est surtout en vue defaire oublier l'Arméniedont l'épouvantable massacren'a ému aucun de nos chevaleresques étudiantsquiparlent aujourd'hui de se faire tuer pour la Grèce et quiseraient fort embêtés si on les prenait au mot ?

Pourtantsavez-vous ce que c'est que l'Arménie ? C'est le pays le plusmystérieux du mondele lieu choisi pour la Réconciliation.C'est là que le déluge prit fin et que recommençala multiplication humaine.

Depuis unedizaine de sièclesau moinsil n'y a jamais eu qu'uneQuestion d'Orientquestion à triple face et à tripletour. Extermination ou du moins expulsion des Musulmansextermination des Grecs et conquête du Saint-Sépulcre.Tout le reste est imbécillité ou mensonge.

Mais quepenser de ce Pape qui s'occupe de politique parlementaire pendantqu'on débite par petits morceaux deux ou trois cent millechrétiens en Arménie ? Ah ! il faut avoir une foirobuste et ne vraiment compter que sur Dieu !

20. --Henri Provinsmécontent du Fumier des Lys qu'il vientde lirene veut plus m'aider à faire mon livre sur LouisXVII. Réponse :

Monsieurj'interromps la lecture de votre très-intéressantouvrage pour répondre à la lettre bien imprévueque vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. C'est àl'occasion du Fumier des Lys que j'ai renouéconnaissance avec Friedrichsperdu de vue depuis longtemps. Luiaussi m'exprimamais d'une tout autre manièresonmécontentementme priant de ne pas rééditer cepetit pamphlet dont il me montrait l'injustice. Sur-le-champ je luirépondisen substanceque j'y consentais volontierset queje le priais de venir me voirayant à lui faire unecommunication dont il apprécierait l'importance. Il vint eneffet chez moi et je l'entretins de mon projetancien déjàd'un livre sur Louis XVIIprojet que les difficultés d'uneexistence exceptionnellement malheureuse ne m'avait pas permis deréaliser.

Laquestion se posait ainsi. Tout ce qui pouvait être écritpour démontrer que le fils de Louis XVI n'est pas mort auTemplemais que son effrayante vie s'est prolongée jusqu'en1845a été écrit par vousFriedrichset pard'autreset il n'y a plus à y revenir. Nul plus que moi n'estpersuadé du fait de la survivancenul autant que moi n'estpénétré de la beauté surnaturelle de cemystère de propitiation et d'iniquité. Je croismême qu'il est difficile de s'exprimer à cet égardavec plus de force que je ne l'ai fait précisément dansle Fumier des Lys.

Mais voiciune suite bien incontestable de ce mystère. C'estl'indifférence de la multitude. Le fait de l'évasion etde la vie errante de Louis XVIIavec toutes ses conséquenceshistoriquesest et demeureaujourd'hui comme il y a cinquante ansle secret d'un petit groupe que ses prétentions politiquesexposent à l'hostilité de tous les partis et quecertaines individualités ont compromis ou compromettenthorriblement.

Or il estprofondément injuste et partant contraire à la gloirede Dieuqu'une grande chose qu'il a vouluesoit inconnue ouméprisée. Existe-t-il un moyenun expédientpour que cela change ? c'est-à-dire pour que la grandiosemisère de Louis XVII soit authentiquementnotoirement etuniversellement restituée à l'histoire ? Je n'enconnais qu'unmais j'y ai confiance.

Supposezdisais-je à mon visiteurqu'un romancier vigoureuxconnaissant cette merveilleuse histoirel'eût dramatiséeà sa manière. Elle serait depuis longtemps connue etdes sympathies sans nombre eussent été l'effet certaind'une pareille révélation. L'imagination est l'arc detriomphe du coeur de l'homme. C'est aussi une porte que les artistesseuls peuvent ouvrir. Si donc vous me croyez telvoici l'occasion.Je viens précisément d'achever une oeuvre qui me tenaitcaptif. Pourquoi ne profiterais-je pas de ce loisir pourentreprendreavec votre secours et celui de vos amisle seul livrequi manque encore à la cause de Louis XVII ? Seulement cesecours est indispensable. Vous avez bien comprisn'est-ce pasHenri Provins ? que je ne demandais pas un salaireni une aumônemais uniquement le moyen matériel de faire un livre.

Friedrichsme répondit avec une grande simplicité qu'il trouvaitcela très-juste et me donna à entendre qu'une telleouverture lui plaisait fort. Il me promiten conséquencedefaire les démarches nécessaires. Pour ce qui est duFumier des Lysce fut un point réglé d'avancequ'il n'y avait pas à revenir sur ce sujet et que j'auraisuniquement en vue de réhabiliter la mémoire du grandInfortuné sans me préoccuper le moins du monde de sadescendance. Quelques jours aprèsil m'informa qu'il s'étaitassuré de votre adhésionet je vous écrivisd'une manière que je croyais suffisamment explicite. J'étaisdonc fort éloigné de prévoir le scrupule quivous arrête aujourd'hui.

Vous medites que vous croyez à la solidaritéà laréversibilité des douleurs de l'innocence au profit descoupablesau rachat par le sang. Assurément il est impossibled'être chrétien sans y croireet j'ai écritplusieurs volumes pour ne dire que cela. Mais vous ajoutez qu'il y ade la témérité à prétendre que lesBourbons soient à jamais rejetés. Hélas ! jecrains qu'il n'y ait une grande imprudence à prétendrequ'ils ne le soient pas. Les catholiques sonten consciencetenusde croire aussi à I'Infaillibilité papaleet il estbien incontestable que le sacre de Napoléon par Pie VII est unfait historique en même temps qu'un acte vraiment papalprenez y garde ! un acte intéressant la disciplinesinon de l'Egliseau moins de la chrétienté.

Vous ditesencore que Louis XVII aurait du mourir au Templesi sa raceavait été rejetée. Et pourquoi ? Il me sembleau contraireque la destinée terrible de ce prince errant etmalheureux est bien plus concluante que n'eût étésa mort obscure à l'âge de dix anset qu'on voit ainsimille fois mieux la main de Dieu sur une race qui a tout faitdepuisl'Edit de Nantes et la légitimation des bâtardspourdétruire la foi chrétienne dans le royaumetrès-chrétien.

Certesladynastie napoléonienne ne paraît pas moins rejetéeet pour des crimes du même genrecar il n'y a pas une grandevariété de prévarications parmi ceux qui règnentsur la terre. Faudrait-il en conclure que Napoléon IV est mortnécessairement au Zoulouland ? Celui-là aussi a sonacte de décès légal autant que britanniqueetje voudrais bien savoir quel est l'homme d'Etat qui oserait lecontresigner en toute sûreté de conscience.

Ausurplusmonsieurje suis convaincu très-profondémentque les démocraties ne sont pas plus viables aujourd'hui queles monarchies et qu'au fond tout est rejetéparce quenous touchons à une époque mystérieuse oùDieu veut agir tout seul comme il lui plaira. J'ai dit celarépondant d'avance à votre objectionàplusieurs endroits de la Chevalière de la Mortet monnouveau livre eût été une occasion meilleure dele dire.

Ah ! ouice livreje l'avais rêvé pour la Gloire de Dieuexclusivement. Vous pouvez en croire un écrivain pauvrequi accepta les pires souffrances pour la vérité et lajustice. Celui qui repose dans le cimetière de Delft m'auraitcomprislui qui ne voulait pas être roi et qui neréclamait à la France que le droit de porter le nom deson père. J'avais rêvé de montrerdans lalumière d'une affirmation absolue et irréfragablelamagnificence inouïe de ce Pénitent écrasésous les péchés de sa race et souffrant par elle toutce que l'homme peut souffrir. Que dire encore ? J'avais rêvéde le montrer tout accablé de ces Lys de France qui ne sontpas un vain symbole et préfigurant ainsi les gestes àvenir du Dieu terribledans la tribulation excessive de ce fardeau.

Ouijecrois que c'eût été grandet je ne veux pasencore y renoncer. Si ceux qui m'ont fait espérer leurconcours se dérobentDieu y pourvoira. S'il faut souffrirencore pour celaj'y consensayantd'ailleurspassé ma vieà souffrir. Ne vous mettez donc plus en peine de moimonsieuret veuillez recevoir

22.--Apprisla mort de Rodolphe Salisl'avaleur de sabres littéraires etartistiquesle triste rodomont qu'il plut à Dieu de mettre aucommencement de mes écriturescomme un avis paternel du néantde ce terrible labour. Le « cabaretier gentilhomme » demon inventionenrichi aux dépens de quarante artistes pauvresexploités par luiest allé crever misérablementau bord d'un crachatsans avoir pu jouirune heurede sonopulence. J'ai la sensation de quelque chose de maudit qui croule auloin derrière moi.

23. --Continuation des ennuis avec Henri Provinsqui semble n'avoir riencompris à ma dernière lettre et qui m'écritd'une manière obscure et peu aimable. Il est obsédéde la pensée que je tiens à déshonorer sonPrince. Je suis forcé de renouveler l'assurance très-formelleet très-solennelle de ne pas toucher à ce pauvreCharles XIqui règneen Hollandesur une quinzaine departisans dispersés.

24. --Idiotie. Depuis trois jours ou plutôt trois nuitsbien quenous soyons au temps de la pleine luneimpossible d'apercevoir cetastre. Il n'y a pourtant pas de nuages. Le limpide ciel est cribléd'étoileset je parais être seul à remarquer ceprodige. Vérification faiteil n'y a pas de prodige. La lunese lève tard et se montre peu.

26. -- Findes obstacles. Friedrichs me donne l'argent recueilli jusqu'àce jour pour la main-d'oeuvre du futur livre sur Naundorff.

27. -- Aumédecin de banlieue du 6 novembre :

En véritémon cher monsieuril est impossible d'être plus médecinde Montrouge. Voici donc l'argent que vous me réclamez et queje vous envoie sans plus attendrenon à cause de la carteinsolente que vous avez glissée hier dans ma boîteensonnant avec frénésiemais uniquement parce qu'il setrouve que votre gracieuse humeur s'est manifestée juste aumoment où j'étais en mesure de vous satisfaire.

Je vousaurais donné 500 francs de bien meilleur coeur que je ne vousdonne cette faible sommesilorsque vous fûtes appeléà soigner ma femmevous aviez avoué humblement que sonmal vous déconcertait et qu'au lieu de commencer un traitementdont il fallutà grand'peinearrêter l'effetpernicieuxvous eussiez loyalement et du premier coup déclarévotre impuissance. Mais je pense qu'il n'y a pas de médecincapable de cette humilité-là.

31 -- A lasuite d'une rosserie de prêtreayant eu l'occasion deconsulter le misselje trouve ceci à l'office du jour4eférie après le dimanche de Lætare : Lutumfecit ex sputo Dominus : et linivit oculos meos : et abiiet laviet vidiet credidi Deo. C'est comme cela que Dieu fait sesprêtresavec de la boue et du crachat. Cela suffit pour laguérison des ophthalmies et des cécités.

Lecturessur Naundorff. Bibliographie copieusemais uniforme. HistoriquementOtto Friedrichsd'abordet Henri Provinsbeaucoup plus tardontpeu laissé à glaner. A l'exception de quelques pagestelles que Le Droit du Passéde l'admirable Villiersde l'Isle-Adamopuscule perdu au milieu d'un volume de contestoutle reste est à peu près identique dans la niaiserie oule rabâchage déclamatoire. L'infortuneàdéchausser l'imaginationdu Vagabond dépossédéeût été presque supportable sans l'opprobrelittéraire. Et pour que cet opprobre fût à lamesure qui convenaitil a fallu que le plus misérableécrivain naundorffiste fut Naundorff lui- même. Depuisquelques joursje lis chez Friedrichs la correspondance manuscritedu fils de Louis XVI avec les siens. C'est épouvantable

[Jugementtrop dur. Friedrichs publie aujourd'hui-- chez Daragon -- laCorrespondance intime et inédite de Louis XVIIdont lepremier volumeque j'ai sous les yeuxmodifie beaucoup monimpression d'il y a huit ans. Quand le second aura paruje meréserve de revenir sur ce sujetconsciencieusement. -- 3 mai1904en corrigeant les épreuves du présent Journal.]

Avril

14. --Lettre peu intelligible d'un petit jeune homme qui semble demander unautographe en forme de préface à relier avec uneTentation de Saint Antoine. II voudrait savoir mon prix. Celavient de Marseille. Défions-nous.

Monsieurcomme je suppose qu'il s'agit du livre de Flaubert et que je seraisdésolé de vous contraindre à mobiliser «vos finances »voici « de ma main » et pour RIENla préface que vous me demandez avec tant de tact :

LaTENTATION DE SAINT ANTOINE par Gustave Flaubert est un des livres lesplus sots et les plus abjects dont s'honore la littératurecontemporaine.

Agréez

LéonBloy.

15. --Pour me consoler de Naundorffentrepris la lecture de la Vied'Anne-Catherine-Emmerichpar le P. Schmoegertrois volumestraduits de l'allemandque je viens d'acquérir enfinl'ayantdésirée longtemps. Je ne connais pas de livre plus beauet plus ignoré. S'il était lu de vingt personnes pardiocèseDieu changerait la face du monde.

Mai

3. --Excessive difficulté de se comporter avec un pauvre imbécilequi est malheureusement le parrain de notre petite Véronique.On ne sait pas ce que c'est que les imbéciles. Commentexpliquer leur besoinaprès des années d'humilitéde devenir tout à coup des témérairesde tirerle glaived'accompagner Spartacus dans le Picenum ?

5. --Incendie du Bazar de Charité. Un grand nombre de bellesdames ont été carboniséeshier soiren moinsd'une demi-heure. Non pro mundo rogo dit le Seigneur.Admirable sottise de Coppée. « Elles s'étaientréunies pour faire le bien »écrit-il. Tout lemondebien entenduaccuse Dieu.

8. --L'agitation au sujet de l'incendie continue. Songez donc ! Despersonnes si richesen toilettes de gala et qui avaient leursvoitures à la porte ! Leurs voitures éternellementinutiles ! Tout ça pour l'amour des pauvres. Ouitout ça.Quand on est richec'est qu'on aime les pauvres. Les bellestoilettes sont la récompense de l'amour qu'on a pour lapauvreté. Et voilà qui condamne l'Evangile. Le Nonce dupape était venu bénir la Truie qui fileuninstant avant le feu. Il était à peine sorti que celacommençait Judex tremebundus ante januam.

9. -- Amon ami André R. :

*Pourexaspérer les Imbéciles*

Vous medemandez « quelques mots » sur la récentecatastrophe. J'y consens d'autant plus volontiers que je souffre dene pouvoir crier ce que je pense.

J'espèremon cher Andréne pas vous scandaliser en vous disant qu'àla lecture des premières nouvelles de cet événementépouvantablej'ai eu la sensation nette et délicieused'un poids immense dont on aurait délivré mon coeur. Lepetit nombre des victimesil est vrailimitait ma joie.

Enfinmedisais-je tout de mêmeenfin ! ENFIN ! voilàdonc un commencement de justice.

Ce mot deBazar accolé à celui de CHARITE ! Le Nomterrible et brûlant de Dieu réduit à la conditionde génitif de cet immonde vocable ! ! !

Dans cebazar doncdes enseignes empruntées à des caboulotsàdes bordelsA la Truie qui filepar exemple ; des prêtresdes religieuses circulant dans ce pince-cul aristocratique et ytraînant de pauvres êtres innocents !

Et leNonce du Pape venant bénir tout ça !

Ah ! monamiquelle brochure à écrire ! L'incendiaire duBazar de Charité.

Tant quele Nonce du Pape n'avait pas donné sa bénédictionaux belles toilettesles délicates et voluptueuses carcassesque couvraient ces belles toilettes ne pouvaient pas prendrela forme noire et horribles de leurs âmes. Jusqu'à cemomentil n'y avait aucun danger.

Mais labénédictionla Bénédictionindiciblement sacrilège de celui qui représentait leVicaire de Jésus-Christ et par conséquent Jésus-Christlui-mêmea été où elle va toujoursc'est-à-dire au FEUqui est l'habitacle rugissant et vagabondde l'Esprit-Saint.

Alorsimmédiatementle Feu a été déchaînéet TOUT EST RENTRE DANS L'ORDRE.

Teautem faciente eleemosynamnesciat sinistra tua quid faciat dexteratua : Ut sit eleemosyna tua IN ABSCONDITO (Matth.VI3 et 4).

-- Vousvous êtes joliment fichue de cette Parolen'est-ce pas ? belleMadameet vous avez voulu exactement le contraire. Eh ! bienvoilà.Il y avait justement un pauvre qui avait très-faimàqui nul ne donnait et qui était le plus affamé despauvres. Ce pauvre c'était le Feu. Mais Notre-SeigneurJésus-Christ en a eu pitiéil lui a envoyé sabénédiction par le domestique de son Vicaire etalorsvous lui avez fait l'aumône somptueuse et tout à faitmanifeste de vos savoureuses entrailles. Pour ce qui est devotre « droite » et de votre « gauche »soyez tranquille. La Parole s'accomplira au point que même voslarbins superbes et damasquinés ne parviendront pas àles distinguer l'une de l'autre et qu'il faudra attendre pour celajusqu'à la Résurrection des Morts.

Cumfacis eleemosynamnoli tuba canere ante tesicut hypocritæfaciunt in synagogiset in vicisut honorificentur ab hominibus.Amen dico vobisreceperunt mercedem suam (Matth.VI2).

-- Ellen'est pas non plus pour toi cette Parole. n'est-ce pasmarquise ?Tout le monde sait que l'Evangile fut écrit pour la canailleet tu aurais joliment reçu Celui qui aurait osé teconseiller de vendre in abscondito tes « trompettes »et tes falbalas pour le soulagement des malheureux ! Maistout demêmetu recevras « ta récompense » etdemain matinô vicomtesseon vous ramassera à lapelleavec vos bijoux et votre or fondusdans les immondices

Ce qu'il ya d'affolantde détraquantde désespérantcen'est pas la catastrophe elle-mêmequi est en réalitépeu de chose auprès de la catastrophe arménienneparexempledont nulparmi ce beau mondene songeait às'affliger.

Nonc'estle spectacle véritablement monstrueux de l'hypocrisieuniverselle. C'est de voir tout ce qui tient une plume mentireffrontément aux autres et à soi-même. Enfinetsurtoutc'est le mépris immense et tranquille de tous àpeu près sans exceptionpour ce que Dieu dit et ce que Dieufait.

Lecaractère spécial et les circonstances de cetévénementsa promptitude foudroyantepresque inconcevablequi a rendu impossible tout secours et dont ily a peu d'exemples depuis de Feu du Ciell'aspect uniforme_ descadavres sur qui le Symbole de la Charité s'est acharnéavec une sorte de rage divinecomme s'il s'agissait de venger uneprévarication sans nomtout cela pourtant était assezclair.

Tout celaavait la marque bien indéniable d'un châtiment etd'autant plus que des innocents étaient frappés avecdes coupablesce qui est l'empreinte biblique des Cinq Doigts de laMain Divine.

Cettepensée si naturelle : Dieu frappedonc il frappe avecjusticene s'est présentée à l'esprit depersonneousi elle s'est présentéeelle a étéécartée immédiatement avec horreur.

Ah ! s'ils'était agi d'une population de mineursgens aux mains saleson aurait peut-être vu plus clairles yeux étantbeaucoup moins remplis de larmes. Maisdes duchesses ou desbanquières qui « s'étaient réunies pourfaire le bien »comme l'a positivement dit le généreuxgaga François Coppéesongez doncchère Madame!

De sonautorité plénièrele journal La Croix acanonisé les victimes. Rappelant Jeanne d'Arc (!!!) dontc'était à peu près l'anniversairel'excellenteunuque des antichambres désirablesle P. Baillya parléde ce « bûcher où les lys de la pureté ontété mêlés aux roses de la charité »

J'imagineque les chastes lys et les tendres roses auraient bien voulu pouvoirficher le campfût-ce au prix de n'importe quel genre deprostitution ou de cruautéet je me suis laissé direque les plus vigoureuses d'entre ces fleurs ne dédaignèrentpas d'assommer les plus faibles qui faisaient obstacle à leurfuite.

«Chacun pour soiMadame ! » Ce mot a été entendu.C'était peut-être la Truie qui filait.

Pourrevenir à La Croixne vous semble-t-il pasAndréque ce genre de blasphèmecette sentimentalitédémoniaque appelle une nouvelle catastrophecomme certainessubstances attirent la foudre ? On ne fait pas joujou avec les formessainteset c'est à faire peur de galvauder ainsi le nom deCharitéqui est le Nom même de la TroisièmePersonne Divine.

Voilàcher amitout ce que je peux vous dire de cet incendie. Je vousremercie de m'avoir donné ainsi l'occasion de me dégonflerun peu. J'en avais besoin.

Attendez-vousd'ailleurset préparez-vous à de bien autrescatastrophes auprès desquelles celle du Bazar infâmesemblera bénigne. La fin du siècle est procheet jesais que le monde est menacé comme jamais il ne le fut.Je dois vous l'avoir déjà ditpuisque je le dis àqui veut l'entendre ; maisen ce momentje vous le dis avec plus deforce et vous prie de vous en souvenir.

Eritenim tunc tribulatio magnaqualis non fuit ab initio mundi usquemodoneque fiet Orate (Matth.XXIV21).

Je vousembrasse en attendant.

10. -- Aun très-malheureux homme :

Mon cherMarcelj'apprends que vous êtes souffrant et triste et quevous vous plaignez de ne pouvoir prier. Si vraiment vous ne pouvezpas prierne priez pasmais dites souvent le Nom de Jésusrien que ces deux syllabes qui ont une vertu mystérieuseetvous serez secouru. Je vous l'affirme sur l'honneur de Dieu. J'aipriéj'ai communié pour vous. Maisque puis-jesivous ne vous aidez pas vous-même ? Couragemon ami. N'oubliezpas que vous avez été racheté comme les autres.

19. --Encore une enquête. On ne me rate jamais. Une revue veut savoirce que je pense du cléricalisme :

«Cléricalisme » est un mot vague et lâcheunepourriture de mot que je rejette avec dégoût.

Si on veutentendre par là le Catholicisme romainc'est-à-direl'unique forme religieusevoici ma réponse bien netteaux trois questions :

I. Je suispour la Théocratie absoluetelle qu'elle est affirméedans la Bulle Unam Sanctam de Boniface VIII.

II. Jepense que l'Eglise doit tenir en main les Deux Glaivesle Spirituelet le Temporelque tout lui appartientles âmes et les corpset qu'en dehors d'Elle il ne peut y avoir de salut ni pour lesindividus ni pour les sociétés.

III. Enfinj'estime qu'il est outrageant pour la raison humaine de mettre enquestion des principes aussi élémentaires.

Ce soircomme Jeanne mettait la petite Madeleine dans mes brasje lui aifait remarquer combien il est profitable de porter près de soncoeur un de ces innocents. C'est comme si on portait des reliques demartyr.

24. --Fête de Notre-Dame Auxiliatrice. Mise en vente de la Femmepauvre.

28. --Visite désastreuse au Bon Marché où onm'avait chargé d'acquérir divers objets. J'en sorsfumant de colèrespirans minarum et cædisayantengueulé plusieurs personnes. Le contact de cette foule m'estabsolument odieux et détermine en moi la tristesse la plusorageuse. Je ne peux plus du tout supporter le Monde.

30. -- AOctave Mirbeau :

Un de mesamisle capitaine Bigand-Kairem'apprend que vous voulez bienparler de mon nouveau livreLa Femme Pauvreen pleinJournal. II ne pouvait me donner une nouvelle plus agréableet je pense que toute expression de gratitude vous semblerait un peubanale.

Vivant àl'écartplein de mépris pour le monde et n'ayant rienépousé de luij'ai eu l'honneur longuementprofondément savouré de l'hostilité universelle.Quoi de plus juste ?

Il eûtété révoltant qu'une pareille façon ne mevalût pas le renom d'un ratéd'une crapuled'unassassin disponibled'un lâched'un sodomiteenfin etsurtout d'un mendiant immondepuisque je suis pauvre. J'ai donc vécusur cette légendemalil est vrai.

Un jouril y a trois ansquelques chevaliers de l'écritoireréussirent à me faire perdre la situation qui étaitmon unique ressource. Deux de mes enfants en sont morts. Ce comptesera réglé-- non par ma plume.

Je vousenvoieen même temps que cette lettreun exemplaire de monlivre et un doux pamphlet qui vous amusera peut-être. Vouscomprendrez que l'auteur de ces choses et de plusieurs autres du mêmegenre ne peut pas être de ceux qui demandent des articles auxconfrères. Il a fallucertes ! que Bigand prît cela surlui ! Il a réussi chez vousDieu soit loué ! Vousparaissez aimer la Justice pour laquelle je meurs depuis dix ans.L'occasion n'est pas banale et vous ne chercherez pas en vain lecoeur du réprouvé quand vous chercherez son coeur.

Une pageau moins de la Femme pauvre fut écrite pour vous.C'est la page 311-12quand je raconte mes propres funéraillessous le pseudonyme autobiographique et presque célèbrede Caïn Marchenoir. Ouià cet endroit-làj'aipensé à vousMirbeauavec un peu d'amertumeje leconfessemais non paspeut-êtresans espérancej'osel'avouer

Juin

2. --Arrivée d'Henry de Groux avec sa femme et sa petite fille.Hospitalité à cette famille.
3. -- RencontréRosny sur la plate-forme d'un tramway. Récent chevalier de laLégion et imbécile peu caché dans le prépuced'un membre de l'Académie Goncourtil se montreje ne saispourquoitrès-insolenttrès-goujat. J'ai pu désarmerde Groux qui mourait d'envie de le gifler. A quoi bon ? Il y a deuxRosnydont l'un n'a jamais été vu par personne.On ne sait qui est le décoréqui est le membrequiest le giflable. On ne sait pas quelle sale affaire on pourrait semettre sur les bras.

7. -- Laprésence des de Groux dans la maison rend notre vietrès-difficile.

9. --Carte de Lugné-Poéà qui j'ai envoyé laFemme pauvre. Il me demande : pour son théâtreune pièce -- à moi !

13. -- LeJournal publie une fort belle chronique de Mirbeau sur laFemme pauvre; mais à qui imputer l'insertion de cetarticle -- qui eût pu m'être si profitable -- le seuljour peut-être de toute l'année où les Parisiensne lisent même pas leurs journauxc'est-à-dire le jourdu Grand Prix ?

A OctaveMirbeau :

Monsieurje viens de lire votre généreux article et je ne veuxpas attendre une heure pour vous remercier. La page 311 estglorieusement démentie. Vous remercier ! hélas !comment le pourrais-je sans sottise ? Votre tempérament esttrop analogue au mien pour que vous ne sentiez pas ce que votrevaillance a dû me faire éprouver.

Vousêtes le premier. Cela dit tout. J'ignore ce que vous avezrisqué pour moicar il n'y a pas de feuille plus hostile àLéon Bloy que le Journalet tous les Xau de laboutique ont dû frémir J'admire que vous ayez pu vousarranger de mon Absolu chrétien. Car enfin l'auteur de voslivres est séparé de moi par plusieurs abîmes. Ona beaucoup parlé de mon orgueil parce que je suis unsolitaire. Et comment pourrais-je ne pas être un solitaire ?

Vous aveztrès-bien vudu moinsque je ne suis pas de ce siècleet je n'aurais pu le dire mieux. Ah ! certesnonje n'en suis pas !Je suis entré dans la vie littéraire àtrente-huit ansaprès une jeunesse effrayante et à lasuite d'une catastrophe indicible qui m'avait précipitéd'une existence exclusivement contemplative. J'y suis entrécomme un élu disgracié entrerait dans un enfer de boueet de ténèbresflagellé par le Chérubind'une nécessité implacableAngelus Domini coarctanseum. A la vue de mes hideux compagnons nouveauxl'horreur m'estsortie par tous les pores. Comment se pourrait-il que mes tentativeslittéraires eussent été autre chose quedes sanglots ou des hurlements ?

Il estpossible que ma situationuniformément épouvantabledepuis treize anssoit modifiée par votre article. Maiscombien il aura fallu souffrir ! Enfin tout sera dit par moi dans leMendiant ingratjournal de quatre années de ma vie queva publier un éditeur belgeaucun trafiquant de papier salen'ayant oséà Parisse charger d'un livre aussidangereux. « Chaque chien aura son jour »dit leproverbe

15.--Premiereffet agréable de l'article de Mirbeau. Edmond Lepelletier yrépond dans L'Echo de Parissans éloquencemais avec un rare discernement. Il informe son public [qui seraunjourle public de François Coppée] que je suis un «crapaud visqueux et répugnant »un « drôle»un « être vil et plat »un « aliénéà la fois ridicule et méchant »un «pleutre »un « polisson »un « poltron »un « vomisseur d'injures »un « scribe de chosesimmondes ». Rien de très-inventé dans tout ça.Il y a quinze ans que ces choses s'impriment partout. MaischezEdmondc'est si candide et il y a une telle dépense de bonnefoi ! Exemple : « Sa pauvretéd'ailleurs n'est querelative. (La pauvretéde Léon Bloybien entendu). Ilhabite la villa d'une dame mûre et généreuselà-basà Montrouge » j'ai failli en pleurerd'attendrissement.

Ma réponseimmédiate : « Mon cher Edmondgrand'merci pour cettechaleureuse réclame ! »

Il a l'airaussi d'offrir à Mirbeau le choix entre la jean-foutrerie etle crétinisme pour avoir parlé de moi comme il l'afaitallant même jusqu'à le menacer d'un combat.

Occasionpour Mirbeau d'offrir en retour à ce paladin quelques coups depied au derrière en notifiant qu'il lui est vraimentimpossible de croiser ce qu'on est convenu d'appeler le fer avec unadversaire dédaigné par Léon Bloy. Mais ilfaudrait que Mirbeau fût mon ami oudu moinsun magnifique.Ce serait trop demander.

16. -- Unancien amicongédié pour avoir entrepris quelquessaletés sur une jeune fille qui nous est confiéesevenge par une lettre où je suis traité de Judas (???)

20 --DeGroux déjeunant chez nous avec le capitaine Bigand-Kairedédicataire de la Femme pauvrefait d'incroyables etvains efforts pour l'entraîner au carnage de Lepelletier.Pourquoi détruire cet insecte profitable ?

23. --Article filial de Sévérine sur Jules Vallèsàpropos de mon livre. -- « Un rude écrivaintout de même! -- Ouipère »

24 -- ASévérine :

Madamevotre article est assurément ce que j'aurais pu ambitionner deplus flatteurpuisque vous avouez ne l'avoir écrit que sousla griffe et la dent du plus impérieux besoin de justice.Avoir pu vaincre en vous le ressentiment d'une « blessureatroce » (quoique bien involontaire) jusqu'au point devous faire éprouver pour moi « quelque chose defraternel »certesvoilà une victoire qui n'est pasbanale.

La chosela plus facile du mondec'est d'être injuste. Quoi de plussimple cependant que de se demander si un homme qui risque ce quej'ai risqué et qui sacrifie ce que j'ai sacrifién'obéit pasfût-ce en aveugleà une consigneàun ordre absolu de sa consciencenon moins impérieux que lesentiment supérieur auquel vous avez noblement cédé? Cela paraîten effettrès-simple et d'une équitérudimentaire. Maisen ce qui me concernepeu de gens s'en sontavisés. Les âmes contemporaines pendent assez bascroyons-nousMadameet le choix libre d'une existenceépouvantable est une sorte d'idée gothique et lointainequi n'obtient pas très-facilement audience.

Il voussera comptéSévérinede n'avoir vu en moimalgré toutni un sot ni une âme vileet d'avoir eu lavaillance de le dire. Cela vous sera grandement compté parQuelqu'un qui n'est pas les hommesen vérité.

26. -- AHenri Provinsque la Femme pauvre a fort ému :

Chermonsieurrelisant votre dernière lettre en une heured'angoissej'ai sentice matinque j'avais mal fait de n'y pasrépondre. Sans douteau point de vue strict et banal deconvenances mondainescette lettre ne comportait pas de réponse.Mais ce point de vue ne doit pas être celui d'un solitaire telque moiet il est bien certain que vos pages m'ont étébienfaisantes.

Bienfaisantesen vérité. Songez que je suis réellement leprotagoniste perpétuel de toutes mes fictionsque j'incarneexactementau prix de quelles douleurs ! tous les souffrancestousles saignantstous les désolés que j'ai tentéde faire vivre en leur supposant mon âme. Cela d'une manièresi complètesi absolue qu'il me faudra nécessairementdussé-je en mourirme transsubstantieren Louis XVIIpour arriver à le peindre.

Louis XVII! Il faudra -- Dieu veut peut-être que ce soit le pointculminant de ma carrière d'écrivain -- il faudra detoute nécessitéque je prenne mes tortures de pèrede chrétiend'artisteque je ramasse en une fois les agoniesde la misèrede l'humiliationde la calomnieles affresmortelles de cette vie de proscrit et de diffamé qui est lamiennepour entrer dans l'âme effroyablement percée dudouloureux prince. Il faudra que j'habite cette âme qui futsans doutela plus solitaire des âmesque j'y établissema demeureque je fasse miennepar l'affinité intuitive demes propres souffrancesl'infortune absolument inégalable decet homme à qui Dieu demanda de vivre dans l'obscuritédans l'ignominiedans le ridiculeavec le fardeau dequatorze siècles sur le coeur !

Vraimentje ne sais pas si je pourrai jamais dire la déconcertante etsurnaturelle majesté d'un pareil destincertainement unique.Tout ce qui pouvait être écrit pour élucider lepoint d'histoire l'a été par vous ou par d'autres. Ils'agit maintenant de faire pleurerde faire sangloterd'ouvrir lesécluses de la compassion sur le malheur inouï de LouisXVII. C'est la tâche que j'ai entreprise. Que Dieu ait pitiéde moi !

[Promessequi n'a pas été tenue et qui ne pouvait pas l'être.J'ai fait ce qu'il m'a été donné de faireet leFils de Louis XVIpublié en 1900n'est pas indigne d'unécrivain à qui ses ennemis eux-mêmes ont souventaccordé de la force et de la grandeur. Mais que voulez-vous ?Louis XVII était par trop inférieur à soninfortune. Sa médiocrité excessive tuait la compassion.Octobre _1903.]

Je tenaissurtout à vous dire combien votre lettre m'a étédouce. Ma vie ne l'est pas. Souvent elle est plus que dureet vousavez compris que les pages sombres de mon livre ne pouvaient pas êtrede l'invention. A une certaine profondeurles gémissements etles sanglots ne s'inventent pas. Depuis longtemps je n'ai qu'àpuiser dans mes souvenirs pour écrire les livres les plusdouloureux. Comme tous les êtres épris d'Absoluj'aitrès-peu d'amis. J'ai même autant d'ennemis que sij'étais un homme politique. Ayant eu l'occasionautrefoisdedénoncer quelques turpitudesil est conforme aux pratiques dece monde que les plus vils goujats de plume s'arrogent le droit de mecalomnier et de m'outrager chaque fois qu'ils pensent le pouvoirfaire impunément. C'est pour cela que l'expression d'unesympathie vraie me paraît si délicieuse.

27. --Départ soudain et mystérieux de la famille de Groux.Bienheureuse fin de cette détraquante hospitalité.

29. --Lettre de Maeterlinck :

Monsieurje viens de lire la Femme pauvre. C'estje pensela seuledes oeuvres de ces jours où il y ait des marques évidentesde géniesipar géniel'on entend certains éclairs« en profondeur » qui relient ce qu'on voit à cequ'on ne voit pas et ce qu'on ne comprend pas encore à cequ'on comprendra un jour. Au point de vue purement humainon songeinvolontairement au Roi Learet on ne trouve pas d'autrespoints de repère dans les littératures. CroyezMonsieurà mon admiration très-profonde.

MauriceMaeterlinck.

Juillet

1er -- Lejubilé de la vieille gueuse Victoriaà Londresm'empêche de toucher une pauvre somme horriblement nécessaire.

3. -- ARachilde :

Rachildema chère amiedécidément votre article est ceque j'ai eu de mieux jusqu'à ce jour. Vous avez vu plus loinet plus profond que les autres et vous avez eu la force incroyablealors que tant de « bêtises » vous sollicitaientvous imploraient à deux genouxde n'en écouter qu'uneseule. Cela tient sans toute à ce que vous avez négligéde lire le chapitre central de mon livre (p. 141). Vous présentezma Femme pauvre comme une femme honnêtehélas! oubliant ou méconnaissant que j'ai écrit ce violentpoème uniquement et précisément en haine deshonnêtes femmes. Ça c'est une gaffeavouez-le.

Cependantvous avez vu le reste. Je vous passebien entendule « jougd'une religion abominablement meurtrière »lieu communemprunté à la riche collection de FrançoisCoppée et sans doute béni par votre cochon d'abbéCharbonnel. Il faut bien vous passer ça puisque vous êtes« impure et très-imparfaite et que vous errez dans lesténèbres extérieures ».

Je puispersuadé que vous m'avez lu avec toute l'humilitédisponiblece qui est la vraie posture pour apercevoir ce quen'aperçoivent pas les superbes.

Parexempleje vous dois une vive reconnaissance pour m'avoir lavéde l' « épouvantable orgueil » que me reprochentinvariablement des juges qui ne savent pas le sens de ce mot.L'orgueil esten effetle seul vice dont il est impossible de sedéfendre sans ridicule On peut se défendre d'avoir dugéniemais non d'être un orgueilleux. Je vous remercied'y avoir pensé.

J'aisouvent voulu vous parler de vos livres à vousRachildeetvraiment c'est trop difficile. Très- sincèrementje nesais que penser de vous. Si vous étiez sciemment unescélérateparbleu ! Mais vous êtes une perverseingénueet j'avoue que cela me détraque. Vous allezaux ténèbres instinctivementcomme les plantes vont àla lumière. Vos livres n'ont même pas l'excuse de laviandec'est épouvantable. J'avais cru et je m'étaisdit que l'abomination froide de la Princesse des Ténèbresne pouvait pas être dépassée. Erreur. LesHors-Nature vont plus loinet ils y vont comme je viens de lediresans viandeainsi que des démons.

Alorsc'est bien simpleje ne connais pas votre limiteet vous mefaites peur.

Voici toutce que peut vous dire l'homme d'Absolule Chrétien. Ne vousêtes-vous jamais demandé ce que devaient produire surcertaines âmes vos horrible livresmalheureusement saturésd'Art ? Il vous plaît de déclarer que vous êtesune inconsciente et pacifique bestiole. Cependant j'ai cru voir envous quelque chose comme de la bonté. Oh ! je peux me trompercertes ! mais enfindans cette hypothèseje n'arrive pas àconcevoir que vous ne soyez jamaisfût-ce une seule heuretourmentée par l'inquiétude.

Jeanne àRachilde :

Madamedufond de notre solitudeje vous envoie un merci pour avoir dit quemon mari est un homme de génie. Maiscroyez-lenous sommesloin du désespoir. C'est le mot qu'on ne prononce jamais ici.

Je suisparfaitement sûre que Léon Bloy sait où il vaetje suispar conséquentparfaitement heureuse de le suivre.Vous cherchez l'Absolu à votre manière. Je suis doncavec vousne dussions-nous jamais nous rencontrercar j'ai horreurde la médiocrité et j'aime ceux qui osent allerjusqu'au bout.

Je savaisbien que vous sentiriez le surnaturel divin dans certainespages de la Femme pauvre. Autrementà quoi bon êtreavec le démon ? Comme vous devez vous ennuyer quelquefois !Dans ces moments-làMadamecroyez à ma trèsvive sympathie.

16. -- Aun mandarin qui m'a envoyé 500 francsmais dont les vues sontexclusivement humaines et qui m'écrit en même temps deschoses très-sages :

Chermonsieurje reçoisce matinles 500 francs que vous voulezbien m'envoyer pour le service du Prince déshéritéet par sympathie pour l'auteur non moins déshéritéde la Femme pauvre Je vous suppliede pratiquer à monégard cette charité profonde qui consiste à sedemander ce que Dieu a donné à une de ses créatureset ce qu'il exige d'elle en retour. Pourquoi ne supposeriez-vous pasque ma vocation est peut-être unique ? Longtemps avantd'avoir écrit une seule lignej'avais compris que lesacrifice de tout bonheur terrestre m'était demandé etj'avais accompli ce sacrifice. Je recommande à votre attentionles pages du Désespéréde 179 à184. Ce sontje croisles plus centrales de ce livrecelles quiexpliquent toutet c'est par ces pages que je répondaisdixans à l'avanceà la lettre que vous venez dem'adresser

Vous mejugez humainement sans prendre garde que je suis précisémenthors de tous les points de vue humains et que c'est là toutema forcemon unique force. La vérité bien nette et quiéclate dans tous mes livresc'est que je n'écrisque pour Dieu. Vous déplorez que je me sois mis dans unesituation telle que je ne puis faire tout le bien qu'on serait endroit d'attendre de moi. Voyonscher amiqu'en savez-vous ? Vous meparlez des enseignements du christianismesoit. Il est une chose quel'Eglise a toujours enseignée et qui est la doctrine de tousles saintssans exception. C'est que le salut d'une seule âmeimporte plus que le soutien du corps de cent mille pauvres. Celan'est pas défini en dogme ; mais c'est tellement lié àla Doctrine essentielleà la Parole de Dieuqu'il estimpossible d'être chrétien si on en doute.

Eh ! biensi le don d'écrire m'a été accordén'est-il pas infiniment plausible de conjecturer que j'ai surtout lamission d'agir sur les âmes ? Une telle mission est assurémentbien étrangère à l'esprit du mondede ce mondepour qui Jésus a dit formellement qu'il ne priait pas (nonpro mundo rogo) et qui regarde les âmes comme moins querien. Mais vous qui vivez dans ce monde infâme à lafaçon d'un étrangerpuisque vous avez donné lemeilleur de votre effort à une cause qu'il méprisevous ne pouvez pas et vous ne devez pas ne pas me comprendre.

Voilàla deuxième fois que vous me reprochez le moyen âgecomme si vous n'en étiez pas vous- même de ce Moyen Agequi futaprès les Temps Apostoliquesla plus belle époquedu monde. Une époque où on croyaitoù on aimaitjusqu'à en mouriroù on était fidèlejusque dans les supplicesoù on se sacrifiait complètementoù le Corps et le Sang de Jésus-Christ passaient avanttoutes choses. De quelle époque êtes-vous donc oucroyez-vous être lorsque vous donnez spontanément votreargent à un artiste proscritconspué de la multitudeet qui vous est à peine connupour l'amour d'un princemalheureux que toute la terre a renié ? Ne vous en déplaisevous êtesà votre insu et en la manière qui vousest donnéeouivous êtes simplement un de ceux-làqui s'en allaient à la conquête du Saint-Sépulcreet Dieu qui « reconnaît les siens » saura vousreconnaître.

Vousditeshélas ! ou plutôt celui que vous croyez êtredit que « toutes les vérités ne sont pas toujoursbonnes à imprimer ». Quelles étranges véritésque celles qu'il faudrait cacher quelquefois ! Moije m'en tiens aupraedicate super tecta de l'Evangileet je me ferais brûlerà petit feu plutôt que de taire une vérité.

Pourrevenir au bien que j'aurais pu fairen'est-ce rien que d'avoirarraché plusieurs âmes aux griffes de Lutherd'avoirdonné des prêtres à l'Eglise et des épousesà Jésus- Christd'avoir consolé et réconciliédes agonisants et d'avoir enduré pour cela de volontairessouffrances ?

Ah ! ne meplaignez pas. Si ma vie avait été autresi j'avais étéun prudentun modéréun mesuréque serais-je aujourd'hui ? Sans doute je gagnerais beaucoup d'argentet j'aurais l'admiration de MM. les Journalistes ; mais vous n'auriezjamais pu me connaîtreme discerner dans la foule de ceux quisont ainsiet quelle raison pourriez-vous avoir de m'estimer ? Dequel droit priveriez-vous les pauvres de ce que vous m'avez donnési vous ne pensiez pasau fondque c'est précisémentce fouce lépreuxce solitairequ'il faut aujourd'hui pourplaider l'impossible cause de Louis XVII et que c'est peut-êtrepour cela qu'il a tant souffert ?

23. --Reçu des volumes d'Agénor de Gasparin (!!!). Annexionde ce cadeau à la petite bibliothèque de mes latrines.Ils vont y prendre contact avec des Bourgetdes Renandes Zola etdes Anatole France.

24. --Lettre imbécile et nauséeuse d'une calviniste enréponse à l'envoi de la Chevalière de laMort. Elle me parle de la Biblede la Saint-Barthélemydes dangers de l'impuretéetc.et me donne des conseils.

25. --Quand je disais qu'Edmond est mon bienfaiteur ! Lettre d'un inconnu :

Croiriez-vousque ce qui m'a incité à les connaître (voslivres)c'est une diatribe furieuse contre vousd'EdmondLepelletierdans l'Echo de Paris. Le fait que ce fangeuximbécile rageât de la sorte m'a tout de suite faitdevinerderrière cette colèreune haute et puissanteindividualité. Je ne m'étais donc pas trompé Enattendant de vous voiracceptez cette sommeje vous en supplieaunom de vos enfants. Vingt-cinq louis ! Qu'est-ce que celaaujourd'hui ?

Août

4. -- LesIconoclastes. Tout un siècle effroyable du Bas-Empirela plustragique de toutes les histoires ? Que n'ai-je dix ans de moins !Cela suffirait pour l'érudition. Toutefois les rentes de M.Schlumberger manqueraient encore. Car il faut des rentes aujourd'huipour être historiensurtout de Byzance. Mais qu'est-ce que leplus beau récit en comparaison de l'empreinte des événementsdans la Substance ? Il n'y a qu'une manière de lirel'histoirec'est de mourir.

7. --Commencé une neuvaine pour la Gloire de Dieuau profit desmorts.

A un ami :

Vousconnaissez ma situation. Je vous l'ai assez montrée Avant-hierencorej'ai reçu de Dijon l'annonce gracieuse qu'on «fournira sur ma caisse un certain mandat à l'échéancedu 15 courant ». Ce style décourageant émane d'untrès-gros marchand de vins dont je suis débiteur depuis1895et qu'à cette époque je suppliai d'attendreindéfinimentma femme agonisant alors dans un hôpitalmon deuxième petit garçonprivé tout àcoup de sa mèreétant sur le point de mouriretmoi-même en grand danger. Ce millionnaire ne peut plusattendreparaît-il. De temps en tempsnous sommes avertis dela sorte que le passé dure toujours. Au fondje n'ai pasd'autre ressource depuis longtemps que ma communion quotidienne quime donnerait la force de marcher au milieu des flammes

12. --Apparition imprévue d'Henry de Grouxayant laissé safemme je ne sais où et revenant d'un lieu dont il paraîtlui-même incertain. On l'installe comme on peut. Sa présenceramène un peu de désordre. Le pauvre diable va-t-il seremettre à nous faire souffrir ?

19. --Reçu Durendalrevue belge d'une sottise excellentequi publie à mon insu un de mes inédits dont j'avaisautrefois donné le manuscrit à un jeune homme que jecroyais mon ami. Publication inautoriséedéfectueuseet préjudiciable autant que pourrait l'être l'acte devoler le pain des pauvres pour le jeter dans les lieux. L'auteur decette vilenie est un petit avocaillon hollandais naturalisébelge ! par -son crétin de père. Il est nommépages 45139172366 et 433 du Mendiant ingrat. Jedésespère de rencontrer une famille plus complètementabjecte.

28. -- Bonarticle sur la Femme pauvre par Yves Berthou dans laTrève-Dieu« revue d'Art et de littérature»publiée au Havretous les moisavec des sous demisère. J'avais envoyé mon livre avec cette dédicace: « La Trève Jamais ! » Il y adans cet excellentarticleune phrase quelconque : « L'éloquence est lestyle courant de Léon Bloy ». Inattentifj'avais crulire : « L'Espérance est le styleetc. »et j'avais poussé un immense cri d'admirationhélas !

Septembre

6. -- A.André R. :

Votrecarte de juillet contenait une interrogation à laquelle ilfaut que je réponde enfin.

«Pourquoidemandiez-vousJésus est-il appelé Hommeet Fils de l'Hommealors que les autres sont dits nésde la Femme ? »

Réponse.Jésus étant d'une manière infiniment préciseet mystérieuse le nouvel Adamc'est-à- dire le VRAIADAMil est le seulau sens absoluà qui conviennele nom d'homme. Les autresqu'ils se nomment AbrahamMoïsesaint Jean-Baptiste ou même Hanotauxn'y ont droit que parparticipationpar filiation.

OrsiJésus est le seul hommele seul Adamde quel homme ou dequel Adam peut-il être dit le fils sinon de Lui-mêmepar qui tout a été fait ? Le Verbum Caro factum estest une réitération du Factus est Home de laGenèsede même que le Fiat mihi secundum verbum tuumde Marie correspond identiquement au Fiat lux qui ouvre lerécit de la Créationde même encore que leBenedictus fructus ventris tui d'Elisabeth estl'accomplissement littéral du Benedictus fructus ventristui de Moïseparlant de la part de Dieu à la raceélueau chapitre XXVIII du Deutéronome. Etc.etc.

Cesconcordances pourraient être multipliées àl'infinicar l'Esprit-Saint a toujours dit la même chose-- j'ai passé ma vie à l'écrire -- ; toutes lesparoles tiennent dans la seule Paroletous les hommes dans le seulHommetous les êtres dans l'Etre uniqueet le plus accablantde tous les mystères c'est qu'au jugement universel annoncédans saint MatthieuCelui qui se dit lui-même le Fils del'Homme ne pourra pas faire autre chose que de SE JUGER LUI MEMEdans sa Justice infiniedans sa Miséricorde infiniedans saSolitude infinie. Ut sint UNUM sicut et nos UNUM sumus.

Quand jelis dans l'Evangile ces deux mots : Filius Hominisje saissans pouvoir comprendremais je sais absolument que je lis du mêmecoup d'oeildans un raccourci effrayantles 45 livres de l'AncienTestament et les 27 du nouveau -- toutes les histoirestoutes lessciencestous les mystères. Je saisen même tempsqueje suis un clairvoyant dans les plus épaisses ténèbreset un aveugle dans les éblouissements de la Lumière

Maissavoir celamon cher Andréle savoir vraimentc'estassez déjà pour fondre de volupté comme la ciredevant un brasier.

9. -- Laprésence d'Henry de Grouxvenu avant-hierproduit son effetordinaire. Troubleparalysieincapacité de travailimpuissance de me ressaisir. Amitié à faire peur

12. - Levisible est la trace des pas de l'Invisible.

13. --Réponse à une dame extraordinaire qui me prie d'user demon influence pour encourager son fils dans létude du Droit(!) :

Madamebien que fort occupéje ne veux pas vous faire attendre laréponse à la lettre que vous m'avez fait l'honneur dem'écrire. Votre fils esten effetreçu dans notremaison depuis quelque tempspar ma femme et par moiprivilègequi n'est accordé qu'à un petit nombreet il pourraitvous dire lui-même que son admission n'a pas étéfacile. Nous vivons en solitairesexclusivement occupés del'éducation de nos enfantset de l'avancement spirituel denos âmesdans un mépris absolu du monde Notre portefacilement ouverte aux pauvres et aux humblesest inexorablementfermée à tout ce qui pue la médiocrité oul'argent. Si votre fils a été accueilli chez nousc'est que nous avons discerné en lui une humilitévéritableun grand respect de nos sentiments et de nospersonnesune droiture parfaiteune distinction rare et une réellesupériorité d'intelligence. Mais nous l'avons accueillisurtout dans l'espoir de lui être utile. Oren notre qualitéde chrétienspour qui tout ce qui n'est pas Dieu n'est riennous ne pouvons concevoir qu'une manière d'être utiles àun jeune homme tel que votre filsc'est de lui faire partager notrehorreur du monde en lui inspirant le désir d'une vieexclusivement consacréecomme la nôtreà ce quine doit pas finir.

C'estassez vous dire que je ne puis d'aucune manière entrer dansles vues que vous m'exposez. J'ignore si mon influence est aussi «considérable » qu'il vous plaît de le dire. Maisen la supposant telleje me garderais bien d'en abuser pour ledéterminer au choix d'un état avant de savoir aveccertitude quelle est sa vocation. En agissant d'une autre sorteje me rendrais assurément très- coupableet votre filsaurait un jour le droit de m'accuser.

D'autrepartl'étude du droitje le dis en passanta peupléla France de tant d'avocats ou de magistratset ces deuxprofessionshonorables jadisont étédans ce derniersièclesi complètement déshonorées queje concevrais très-bien qu'elles inspirassent à unjeune homme bien élevé une répugnanceinsurmontable.

Encore unefoisje refuse d'entrer dans des projets de famille où Dieune paraît pas avoir été consultécar nousavons eu le chagrin de ne pas découvrirdans votre lettrelaplus lointaine allusion aux choses divineslesquelles pourtantdevraient êtrepour vous aussi bien que pour nousl'unique etconstant souci.

J'ajouteque la même réserve qui m'interdit d'encourager votrefils dans telle ou telle voie mondaine m'interdit également del'en détourner. Vous n'avez donc rien à craindre àcet égard. Aussi longtemps qu'il voudra m'écouter et mecroirej'emploierai tout ce que je peux avoir de force persuasive àlui rappeler ses devoirs de chrétienparmi lesquels se trouvele commandement d'honorer son père et sa mère.

18. --Trouvé dans un article de journalà propos de ladépopulation :

« LaFrance est devenue un pays de fils uniques et un pays de FILSUNIQUES est destiné à périr ». En lisantcelanous avons cru entendre le Credo et il nous est venupour la France un magnifique espoir.

29. -- AHenri Provins :

Louis XVIIa été pour moi l'occasion d'une grande anxiétéde coeur et d'esprit. Vous savez que j'avais le projet d'un romancette forme paraissant la plus artistela plus pénétrante.Mais je n'ai pas tardé à me trouver en présencede difficultés inouïes. Il s'agit d'un fait d'histoire !-- qu'il importe de ne discréditer ou affaiblir par aucunarticle d'imagination Je me bornerai donc au rôle d'explanateurhistorique ; j'irai droit devant moien pleurantcomme les semeurssublimes du psaumeavec des affirmations aussi pressantesaussiimpérieuses que la Vérité de Dieu dans sesProphètes et qui paraîtront aussi hautes que desmontagnes.

30. --Commencé l'Exégèse des Lieux communs[interrompue dès la 36e page et reprise seulement en 1901].

Octobre

9. -- Unpauvre vieillardintentionnellement assassiné par sonpropriétaire impatient de visiter les armoiresest mort cettenuit vers une heureà deux pas de nous. A ce moment nos deuxenfants se sont réveilléstellement on sentait passerla mort.

18. --Entendu dans le sommeil : Jésus en croix était soutenumiraculeusement par les larmes de Marie qui étaient sa plusgrande douleur. Il ne fallait pas moins que la plus grande douleurpour l'empêcher de mourir. -- Jeanne.

Novembre

2. --Merveilleuse gredinerie du propriétaire assassin quiayantabusé de la situation lamentable d'une veuve paralytiqueignorante et terrifiéepour lui soutirer des signaturesladévalise maintenant et la cambriole en sécuritésous l'oeil de la juste loi. De notre côtéimpuissanceet cauchemar. Ce démon [que j'ai essayé de peindre dansun de mes livres] passe ici pour « la crème des honnêtesgens ».

4. -- Unami nouveau vient à moigagné par la Femme pauvreoù il n'a pas su voir ni odorer les excréments célèbresqu'on est assuré de trouver dans tous mes livres et donts'affligent quelques-uns de ces pharisiens aux « mains lavées»qui tolèrent difficilement les disciples deJésus-Christ. Inutile d'ajouter que c'est un pauvre. [Cet amise nomme Auguste Marguillieret je ne crois pas que j'en trouveraijamais de plus sûr. Octobre 1903.]

21. -- Aun autre ami au sujet d'un jeune calvinistequi prétend quemes livres l'ont converti et qui veut m'être présenté:

Jerecevrai volontiers M. Georges D. lundi entre deux et trois heures.Mais rappelez-vous ce que vous m'avez dit. Je compte sur un homme debonne volonté acquis déjà au catholicisme et quiveut résolument abjurer. Je le présenterai alorsà un très-bon prêtrehomme simple quil'introduira dans l'Eglise. Voilà tout. Si les choses n'ensont pas à ce pointje préfère ne connaîtrevotre ami que plus tard. Je ne peux m'intéresser qu'àdes hommes vraiment hommes et sachant ce qu'ils veulent faire. Lerôle d'apôtre ou de « devin » ne me convientpas du toutet je tiens de plus en plus à n'être pasexhibé comme un thaumaturge ou comme un mage. Que cela soitbien entendun'est-ce pas ?

Pourquoine m'écrivez-vous pas avec simplicité ? Pourquoi meservir des phrases qui ne peuvent convenir qu'à un Péladan? Pourquoi la « révélation des Trois Personnes dela Sainte Trinité » que je dois faire à votre ami? Je m'efforce d'être un homme de prièreet je n'ai pasreçu une telle mission. Pourquoi aussi « l'or de monesprit par lequel vous entendez la Parole de Dieu qui est en moi »comme si j'avais jamais dit une chose pareille ? Eloquia DominiARGENTUM_. Tel est le texte que vous me faites dénaturergratuitement. Comment m'avez-vous donc lu ?

Maisorou argentde quel droit supposez-vous que la Parole de Dieu est enmoi et comment osez-vous me donner une pareille attitude ? C'estdétruire à l'avance toute l'autorité que jepourrais avoir sur votre ami lequel ignore ce qu'est l'Eglisecequ'est un Prêtre et quinaturellementcompte déjàbeaucoup plus sur moime considérant d'après vouscomme un prophèteque sur un ecclésiastiquetrès-humble dont le caractère sacré lui estinconnu.

Nevoyez-vous pasmon amiquepousséà votre insujepensepar une espèce de rage littérairevous memettez dans une situation ridicule ?

28.--Lu àdeux auditeurs peu ordinaires les deux premiers chapitres du Filsde Louis XVI. [Effet très-grand et qui aurait dûm'encourager. C'est le contraire qui est arrivé. Ayant épuiséou cru épuiser les idées généralesj'aieu peur de ce particulier formidable qui devait être monhéroset il ne m'a pas fallu moins de deux ans pour accepterson contact. Le fils de Louis XVI a étéinterrompu deux ans !]

29. --Puisque les hommes n'ont pas voulu obéir à la Vieilfaut qu'ils obéissent à la Mort.

Décembre

3. -- Amon éditeur belge :

Chermonsieur Demanj'ai reçu hier matinle double demandédes épreuveset votre lettre m'annonçant l'envoi d'unpauvre mandat de dix francs que j'attends encore.

Il estcruel de me faire tant languir pour une si faible sommealors quen'ayant pas même le nécessaire pour les miensje suisforcénéanmoinsde supporter des frais de poste quivont se multiplier.

Comme ilfaut en finir avec ces premières épreuves du Mendiantingratje vaiscet après-midibattre le pavé deParisen vue de trouver les centimes nécessaires àl'affranchissement de la présente lettreàl'affranchissement et à la recommandation du paquetsansparler de ce qu'il faudraen même tempsque je dénichepour qu'on puisse subsisterun jour de plusdans mon lamentablegîte.

Je vousassuremon cher monsieur Demanqu'il est quelquefois singulièrementdouxquand on est un artiste pauvrede se dire qu'on n'est pas unimmortel.

4. --Lecture des Mémoires de Marbot. Il faut croire que j'aiNapoléon dans le sang. Tout livre se référant àla gloire de ce Prodigieux me fait pantelanthaletantpresquesanglotantcomme si Dieu passait.

14. --Avantage de la laideur sur la beauté. La beauté finitet la laideur ne finit pas.

16. --Résolution de ne plus fumer. J'offre pour l'âme d'unmort cette habitudecette passion de trente-cinq ans.

[Je necrois pas qu'on puisse accomplir une pénitence plus dure. Cetimmense effort m'a vieilli. Après six ansj'en souffreencore. Je suis toujours fumeur et même fumeur passionné; seulement je n'ai pas fumé une cigarette depuis plus de deuxmille jours. Décembre 1903.]

18.--Abjurationà Saint-Pierre du Petit Montrouged'un jeune peintrecalviniste qui se dit converti par moi. Idiot de naissancej'avaispensé qu'une telle cérémonie pouvait enflammerdes prêtres. Mais l'abjuration étant gratuitecomme le baptêmetous ceux de la paroisse ont eu autre chose àfaireà l'exception d'un seultrès-pauvre ettrès-humblequi a dû subirle lendemaindes reprochesoutrageants pour avoir allumé une demi-douzaine de bougiessans permission. Jésus meurt pour la seconde foisnon plussur la Croixmais au seuil de son Egliseasphyxié par ledégoût.

20. -- Unejeune Danoise luthérienne vivant chez nous depuis dix-huitmoisdemande à son tour le catholicisme. Ce sera la cinquièmeabjuration obtenue chez moi depuis 90époque de mon mariage.C'est pour celasans douteque je ne meurs pas.


1898
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Janvier

1er. --Pas une lettrepas un amipas un sou.

L'exercicede la liberté consiste à se dépouiller de savolonté propre.

2. _ Onmeurt de tristesse et de misère Supplice d'entendre notrepetite Véronique qui souffre et qui pleure

Je chargeun bonhomme de prêtre qui m'aime d'aller trouver l'abbéOlmercuré de Saint- Laurentà Pariset de lesolliciter pour moi. Cet OlmerJuif de naissance et ravi parsurprisedit- onà la Synagogue dès sa tendreenfancedispose paraît-ilde sommes considérablesayant apporté dans la paroissiale boutique le génie desaffaires qu'il tient de sa race.

--Pourquoiai-je dit à mon ambassadeurl'homme qui trouve sifacilement des millions pour telle ou telle oeuvrene trouverait-ilpas les quelques milliers de francs indispensables pour assurer unpeu de sécurité matérielle à l'un desrarissimes écrivains que possède encore l'Eglise ?Telle est la question que je soumets à votre jugement et àvotre coeuren supposant que vous ayez quelques moyens d'agirutilement sur ce curé tout en or.

7. --J'apprends indirectement la mort du nonagénaire Roselly deLorguespostulateur de la cause de Christophe Colomb auprèsde la simoniaque Congrégation des Rites. J'ai fait pour cedéfunt d'énormes et difficiles travaux restéssans salaire. Il laissedit-onsa fortune à un filleulimbécile et méprisé de luimais déjàrichece qui est sans réplique. On ne doit jamais rienlaisser aux pauvres. Je croyais avoir enterré depuis longtempsce vieillard

9. -- AHenri Provinsà propos du livre sur Naundorff.

Votrelettre de Noël a été pour nous l'occasion d'unétonnement fort pénible. Pourquoi l'aveu de votreimpuissance à faire ce que je vous demandais était-ilaccompagné de réflexions ou de remarques si peuamicales ? Quand et comment vous ai-je donné le droit de metraiter de la sorte ? Est-il généreux de vous prévaloirainsi des services d'argent que vous m'avez rendus et de manquer siétrangement de justice et de bonté ? Votre lettre a étéécritesans douteavec une extrême rapidité.Certaines expressions vous étonneraient.

Mais cequi ne peut absolument pas être supportéc'est lasituation que vous me faites vis-à-vis de Mme B. Vous allez --vraiment c'est inouï -- vous allez jusqu'à me dire quecette dame « exige l'exactitude » (!!!)et vous memenacez de son indignation. Suis-je donc aux gages de cette hérétiqueà qui je n'ai jamais rien demandé et qui n'aurait pasreçu une ligne de moisi vous ne m'aviez pas pressé delui écrire ?

Si j'étaisun sot illustrecomme Coppéecette milliardaire ne mereprocherait pas la très-faible somme qu'elle a donnéepour moi. Elle me supplierait de puiser dans ses trésorsvousle savez bien.

Enfin voustenez à paraître me rendre ma paroleme dégagerde toute obligation d'achever le livre entrepris. Ai-je donc engagéma parole pour qu'on ait à me la rendre ? Suis-je liépour qu'on me délié ? Longtemps avant de vousconnaîtrece projet de livre existait en moi. J'ai trouvéun jourpar mon bon ami Otto Friedrichsquelques personnesdisposées à m'aider dans une entreprise qui leurplaisaitet j'aitout naturellementaccepté cette aide avecjoie et gratitude. S'ensuit-il que je sois un ouvrier ou undomestique payé pour accomplir une certaine tâche dansun temps déterminé ? La Femme pauvre a coûtéplus de trente mille francset il a fallu six ans pourl'écriredurée pendant laquelle plusieurs autresouvrages directement rémunérateurs ou supposéstelsont été faits.

Je ne saisquelle sera l'histoire de mon livre sur Louis XVII. Sera-t-il achevécette année ou l'année prochaine ? Je l'ignore. Maisl'interruption des subsides non plus que l'état d'âmeprésent ou à venir de certaines personnes ne changerarien à ceci que j'accomplirai ma volontérien que mavolontéainsi que j'ai toujours faitmême dans lescirconstances où j'étais positivement menacé demort.

11. -- Aumême :

Je ne veuxcertes pas vous surcharger d'une correspondance avec moi. Mais jecrois utile de relever certains passages de votre lettre.

1°)D'abordje n'ai jamais pensé que vous étiez unbourgeois. Il s'en est tellement fallu que j'ai sentiaucontrairepour vous une sympathie très-viveune amitiépresque tendre qui n'aurait pu naître si vous aviez étéun bourgeois ; mais je serais forcé d'en voir un en vousdécidémentsi vous vous obstiniez à croirecomme vous semblez le faireque je ne pense qu'à l'argent etque je mesure strictement la valeur morale ou intellectuelle despersonnes à la quantité de monnaie qu'elles me donnent.

2° Ilest parfaitement inexact de dire que je suis de ceux qui «recherchent curieusement la petite bête ». Il n'y a riende plus contraire à ma nature. C'est à peine sij'aperçois la grosseordinairementet si je vous ai reprisc'est qu'en vérité vous m'écriviez des chosesénormes.

3°Vous dites que je me suis « campé sur la montagne »-- Il appelle ça une montagne ! m'a dit ma femme en riant. EnNorvègenous appelons ça un trou. Est-ce làvotre « précision »votre optique d'hommed'affaires ? !!!

4°Pourquoi dites-vous qu'avant de vous connaîtreje vous croyais« un mauvais riche »capable comme tel de toutes lesduretés et de toutes les vilenies ? Loin de vous croire unmauvais richeje ne m'étais adressé à vous dansma détresse que parce que vous m'aviez dit que vous étiezvous- même à peu près un pauvrel'expériencede ma vie cruelleaussi bien que la méditation religieusem'ayant appris qu'il ne peut y avoir de BONS riches et que lamiséricorde est rencontrable uniquement chez les pauvres.

5°Après avoir dit quelques mots de la facilité aveclaquelle vous donnezvous me demandez si je suis bien sûrd'avoir eu vis-à-vis des autres la même conduite. Je nevois pas très-bien pourquoi vous me faites cette questionàlaquelle il conviendrait que d'autres que moi répondissent --quelques-unspar exemplepour qui je me suis dépouilléjusqu'à la nudité complète et qui m'ont ensuiteaccusé d'être un mendiantcar telle est ma légende.Ils ont raison. -- Mon frèredisait saint Jean l'Aumônierà un malheureux qu'il avait secourupourquoi me remercier ?Je n'ai pas encore répandu mon sang pour vous.

6° Ence qui concerne Mme Bje maintiens que ces libéralitésà mon égard ne lui donnent absolument pas le droit des'enquérir de mes travaux. Quand le livre sera achevéon l'en informeraen lui faisant tenir un exemplaire de luxe. Etc'est tout. La question de temps ne la regarde paset toute enquêtesur l'emploi de mes heures ou des sous qu'elle m'a donnés nepourrait être qu'avilissante ou imbécile.

Voyonsmon cher amivous avez l'âme nobleje crois. Eh bien !supposez que j'aie donné à un pauvre la somme de 0 fr.50c'est-à-dire infiniment plusproportion gardéeque je n'ai reçu de Mme B. Pensez-vous que cette largesse medonnera le droit d'infliger à ce pauvrechaque fois que je lerencontreraide soupçonneux interrogatoires ? Mais c'estl'aumône des pharisienscela ! telle qu'on la pratique àGenève et dans le monde affreux de Calvin. Ne m'avez-vous pasdit vous-mêmeque cette dame auprès de qui vous êtesrien financièrementvous laisse la charge entière depensionner le Prince ? Quoi de plus concluant ?

Ah ! j'aitouché le vrai pointet c'est pour cela que vous n'avez pasrépondu à certaine phrase de ma lettre. Mme B. auraitdonné cinquante mille francs à un gâteuxtriomphant tel que Coppéeelle les aurait donnésspontanémentet elle aurait eu horreur de demander descomptes à un si grand homme ! Avec moiil n'y a pas àse gêner.

7°EnfinMlle de la T. Comment pourrais-je m'y prendre pour croire auxbonnes intentions d'une personne qui après nous avoir donné-- à moitrès-particulièrement-- destémoignages de la plus soudainede la plus violenteaffectionm'appelant son frère et me serrant dans ses brasdevientaussitôt aprèssi froidesi indifférentesi grande dame qu'on a presque besoinpour s'expliquer un telchangementde l'hypothèse d'un détraquement ?

Mlle de laT. est le seul être humain que j'aie rencontrécapablede parler exclusivement et passionnément de lui-mêmehuit heures de suite. Ce spectaclevraiment inouïm'adonné à réfléchir. Pourquoi me dire qu'ilest « très mal » de penser ainsi ? Puis-je faireautrementet le changement immédiat et si complet de lapersonne n'autorisait-il pas tous les soupçons ?

Celle-cidu moinsne peut pas dire que je lui aie rien demandé etqu'elle ait fait quoi que ce soit pour moi.

Voici ceque je trouve dans mes notes à la date du 6 novembre :

« Apropos de Mlle de la T. Les riches miséricordieux ne saventl'être que pour les pauvres en guenilles. Ceux mêmed'entre ces riches qui sont capables de se dépouillerne sedépouilleraient que pour des miséreux effroyables. Ilsremplaceraient le décor de la richesse par le DECOR dela misère. Toujours la concupiscence des yeux. »

Enfin jene suis pas content de vousmais il me serait dur de vous perdren'ayant rien fait pour cela. Sans le savoirvous êtes encoresi plein de la légende qui flotte autour de moi et le mondainque vous êtes a tant de chemin à faire pour arriverjusqu'au solitaire que je suis !

14. -- Acinq heures du soirvisite d'un inconnu envoyé par les Droitsde l'Hommenouvelle feuille née du conflit Esterhazy etZola qui passionneen ce momentles animalcules. Ce papier veutm'utiliserà la recommandation de Séverine (!). Maisil faut y aller tout de suite. L'envoyé a heureusement unevoiture. Je me résigneespérantà la manièredes pauvresje ne sais quoi. Course inutile et fatigante. Rien àfaire pour moi dans cette boutique pleine de Zolaoù j'aicommencé naïvement par demander sa peau. En supposant quej'y passe écrireles contacts seraient horribles et lesalaire à peu près nul.

15. -- Aun prêtre qu'il est impossible de nommer sans le désignerà la rage de ses supérieurs :

Mon cherabbéje vous prie de fixer définitivement le jour del'abjuration d'Anna Andersen et de m'en informer par écrit.Cette jeune fille voudrait en finiret je pense qu'il faudraitprofiter de son zèle. Nous avons dû renoncer par forceau projet d'une cérémonie dans une église. Lesdifficultés sont si énormes qu'il serait puérild'espérer les vaincre. La vérité déclaréeil y a cinquante-deux anssur la montagne de la Salettec'est quetrès-peu de gens s'intéressent aux choses de Dieu etque la plupart des prêtres croupissent dans l'athéismele plus fangeux.

Nous nouscontenterons humblement de la sacristiesans ciergespuisque laparoisse de Saint-Pierre est incapable de cette aumône -- enattendant les Catacombes où les rares chrétiens de lafin du siècle devrontsans doutebientôt redescendre.

Je n'osevous parler de l'abbé Olmer. Le plus sûrje penseestde ne rien espérer des hommessurtout aujourd'hui. Dieu veutpeut être m'éprouver d'une manière plus terribleau moment même où je viens de lui offrir une âmedans chacune de mes deux mains -- une âme payée de sonSang.

Ne faut-ilpas que je sois trouvé sur un fumier à l'époquevraisemblablement très-prochaine où l'Esprit de Dieuque j'attends avec de si grandes larmesdepuis si longtempsviendravisiter cet affreux monde ?

20. --Lettre m'apprenant qui le curé Olmer me recevra aujourd'hui.Il m'est diten même tempsque ce curé me ferasansdoutetravailler (!!!). On me parle de je ne sais quel abjectjournalisme de sacristie qui pourrait m'être demandé.Plein d'inquiétude et déjà vomissantje fais lalongue et ennuyeuse course. Trouvé le personnageuninterminable vieillard à tête de cheval de bois. O lepharisien ! l'affreux prêtre ! Il me déclare toutd'aborddu haut d'un glacierqu'il ne sait absolument pas ce quim'amènel'intermédiaire ne lui ayant rien expliqué.Comprenant alors qu'il n'y a pas un centime à espéreret le coeur tordu à la pensée d'une explication àce Judas au ventre cousu de fil blancje réponds avecsimplicité : « C'est trop difficile ! »Immédiatement congédiéje parsnavré dedégoût et d'horreur. Voir un prêtre contemporainun curé de Pariset avoir quelque chose à luidemanderquelle agonie !

21. --C'est drôleDieu ne se lasse pas de nous voir souffrir. A saplaceil me semble que j'en aurais soupédepuis longtempsde la torture de ceux qui m'aiment !

22. --Tristesse énorme. Tristesse de condamnés à mortsans murmure.

Hodiemecum eris in Paradiso. Voilà le mot qui console et quidésespère. HODIE. Aujourd'hui. Pour connaîtrele sens de cette clameur de crucifiéil faut avoir connu lamisère.

23. --Abjuration de notre jeune Danoise. A force de démarcheslacérémonie a pu se faire en secret dans lachapelle d'un hôpital qui n'appartient pas encore à lamunicipalité. Mais en secretje vous en réponds. Untel événement qui devrait être célébrépar les carillons de toutes les églises paroissialesqu'accompagnerait le gros bourdon de la métropolepar lespavois et les illuminations et je ne sais quel immense cantique de lamultitude-- un tel événementdis-jene sera connude personne. C'est tout juste si le clergé ne se scandalisepas de voir un pauvre être humain dont l'âme vaut plusque les mondesse réfugier dans les bras sanglants deJésus-Christ.

27. --Fragment de lettre d'un éditeur qui ne veut rien savoir :

Je conçoistrès bien que vous écartiez habituellement les imagesde ma misère. Certesvous n'assumez pas le devoir de vous yarrêter en gémissantcomme si j'étais pour vousun frère tendrement aiméet je ne suis pas assezinsensé pour exiger cela. Mais moi je ne puis rien écarterdu toutet c'est déjà passablement surnaturel que jeparvienne à supporter sans désespoir un fardeauqu'aucun de mes frères ne voudrait toucher du doigt

Février

3. -- Deuxou trois heures du travail le plus douloureuxle plus acharnétant ma répugnance est fortesont employées àécrire deux pages à la milliardaire mentionnéeplus haut. Sans rien livrer à cette Vaudoisesans luipromettre en retour un globule de reconnaissanceje la prie dem'encourager au travail par l'allocation d'un nouveau subside. Celaest-il très habile ? J'en doute. Il est incontestable que MmeB. qui va mourir demain matin ou demain soircomme chacun de nousanon pas le droitmais la liberté de faireenattendanttel ou tel emploi de la substance des pauvres dont une siénorme masse lui fut confiée pour l'effroyable dangerde son âmeet de se préparer ainsi telle ou telledemeure

7.--Lepropriétaire nous menace de l'huissier dans une semaine. [Voirle portrait de ce drôle dans mon Exégèse desLieux-communspubliée quatre ans plus tardaux deuxendroits : La Crême des honnêtes gens et Il y adu bon dans toutes les religions.]

11.--Detoutes les facultés humainesla mémoire paraîtla plus ruinée par la chute. Une preuve bien certaine del'infirmité de notre mémoirec'est notre ignorance del'avenir.

12. _ Lemilliardaire me fait remettre une faible partie de la somme demandée.Juste ce qu'il faut pour contenter à demi quelques-uns de noscréanciersgueules toujours béantes imploratricesd'excréments.

14. -- DeGroux me parle de Zola à propos de l'affaire Dreyfusquidéséquilibre tout le monde. Aveu incroyable d'unesympathie de cet artiste pour cette crapule. Commencement de la finde notre amitié.

20. -- Apropos des gens qui ne savent pas distinguer leur droite de leurgauche : -- Qui donc en est capable et qui pourrait dire oùest la droite de Jésus-Christ. quelle est la place des boucset celle des brebis ?

24. --Condamnation douce de l'immonde Zola. Efforts d'Henry de Groux pourm'embarquer. J'essaie vainement de lui rappeler que la place d'unartiste n'est pas dans les ordures.

Mars

4. --Autographe pour Mariani :

Chermonsieurj'ai reçu un tel secours de votre vin au moment demes dernières couchesque je vous conjure de m'en faireenvoyer d'urgence une nouvelle caisse.

LéonBloy.

10. --Réclame furieuse de Coppée pour le nouveau livre deHuysmansLa Cathédrale. A ses yeuxHuysmans et luimême ne réalisent pas moins qu'une « Renaissancechrétienne » !

Avril

20. --Après un immense travail de correction d'épreuvesleMendiant ingrat est imprimé enfin. C'est une merveillede typographie qui fait le plus grand honneur à Deman.Amoureux de la netteté en toutes chosesil a voulu quej'eusse le choix de la justification du tirage. J'ai choisi de signertoutes les premières feuillesc'est-à-dire de donnerdouze cents signatures. Je reçois donc le colis énorme.Mais il a fallu des formalitésdes courses infinies et unversement horrible de ma pauvre monnaie à la Douane. Enfin onm'a délivré l'objetnon sans exiger que je reconnusseau moins verbalementl'excessive condescendance de messieurs lesemployés. Si la caisse avait contenu de l'eau-de-vieje nel'aurais jamais obtenue. Jamais !

24. --Longue lettre d'un éditeur me démontrant qu'il n'a rienà se reprocher. Je le savais. Tous les éditeurs sontsans reproches. C'est un privilège qu'ils ont en commun avecles femmes et les domestiques

Mai

10. -- ARachilde :

Rachildema très-chère amievotre belle et fort noble lettre mesurprend et me touche à un tel point qu'il m'est assezdifficile d'y répondre comme je voudrais. C'est vrai quej'avais dit à Vallette mon désir d'un article de voussur le Mendiant. Mais quelques objections présentéespar lui m'y avaient fait renonceret je n'y pensais plus. Jugez sivotre consentement inattendu a pu me réjouir.

Il n'y apersonnedans l'horrible monde des plumesdont le suffrage me soitaussi précieux que le vôtre. Pourquoi ? Parce quevous devriez être mon ennemieet que vous ne pouvez metendre la main sans devenir adultère à quelque démon.

Personned'ailleursne réclame « l'honneur » de parler demoiet je ne cours en cette occasionnul danger de blesser ou dedécevoir qui que ce soit.

Vous neme défendrez pas. O la bonne et rafraîchissanteparole ! Sans douteje vous savais assez de courage et de générositépour me suivre ; mais je pouvais craindre aussi que votre conditionde femme ne vous exposât à quelque gaffe de miséricorde.Quelle bizarre folie ne serait-ce pasen effetd'entreprendre ladéfense d'un « martyr » qui enterre successivementtous ses tourmenteurs !

11. --J'apprends qu'un jeune homme qui m'avait imploré dans uneégliseà un autel qui m'est particulièrementconsacréet que j'ai nourri et secouru de diverses manièrespendant des semainesest simplement un jeune bandit. S'il devientjournalistecomme on est en droit de l'espérernul doutequ'il ne s'emploie généreusement à propager monrenom de Mendiant Ingrat. Il se nomme Ferdinand From Je le recommandeà la bienveillance publique.

14. _ Idéeplus ou moins probable. Dans le Paradis terrestreAdam et les autresanimaux ne devaient se nourrir que des fruits de la terre. Lescarnivores sont nés de la chute. L'abstinence voulue parl'Eglise serait donc un retour au Paradis terrestre.

18. --Lettre d'un Alfred P.ami d'un ami de trente ans qui m'a lâchéet d'une gueuse qui m'a fait tout le mal possible. Il me demande lemoyen de se procurer un exemplaire du Salut par les Juifs.J'ajoute au renseignement quepour lire cet ouvrageil faut aimerDieu à en mourir et « savoir quelque chose ».

20. --Nouvelle lettre d'Alfred P.le correspondant d'avant-hier. Il avoueque le Salut par les Juifs était un prétexte etil meurt d'envie de me voir. Réponse :

Chermonsieurdeux mots seulement. Je vous verrais volontiersn'étantpas du tout l'homme farouche et impossible supposé par lalégende.

Mais jesais que vous êtes l'ami de certaines personnes quinoncontentes de m'avoir odieusement abandonnéont travaillédepuis environ huit ans à répandre les plus venimeusescalomnies contre ma femme et contre moi. Vous avez comprissansdouteque mon domicile est l'Absolu. Alorscomment voulez-vous queje vous reçoive et que je supporte seulement votre présencesi vous n'êtes pas l'ennemi de mes ennemis ? Qui non estmecumcontra me est.

21. -- AGabriel Randon (Jehan Rictus)en l'invitant à déjeuner:

Si vousvenezil faudra nous excuserma femme et moide ne pouvoir vousoffrir le décor d'une vermineuse indigence. Notre demeuren'est plus cet antre fétide où les braves coeursaimeraient à nous voir croupir et que j'ai dépeint dansla Femme pauvre. Tout cela est fini. J'ajoute que nous nesommes pas exactement vêtus de haillons fangeux et qu'àl'heure des repas nous avons quelquefois de quoi manger.

Je vousdis tout cela pour vous épargner le saisissement de trouverune sorte d'installation bourgeoise au lieu de la caverne dangereuseet nauséabonde que vous auriez pu rêver.

Troisièmeépitre d'Alfredsentimentale et puant l'ami de trente ans.Réponse pour en finir :

Monsieurje ne sais rien de plus révoltant que le manque de virilité.Que signifie votre « admiration » pour moi si vous êtesun sentimental ? Je vous ai écritvous supposant un hommedes choses nettes et fermes ; vous me répondez par des phrasesmolles et fuyantes. En vue de préciser simplementje vous aifait l'honneur incroyable de vous parler de ma femmeodieusementcalomniée et vilipendée par un drôle qui vous esttrès-cher.

Votreréponse la supprime. Savez-vousMonsieurque cela estd'un goujatisme et d'une insolence rares

Ah ! jecomprendson voudrait vous utiliser pour faire un peu d'espionnagedans ma maison. Trop tardcher monsieurtrop tard.

22. -- ADemanéditeur du Mendiant ingrat :

Mon chermonsieur. Etantje le voisd'humeur difficile et peu capabled'endurer le mécontentement d'autruivous arborez aujourd'huiune quasi intention de vous brouiller avec moi. Est-ce biennécessaire ? Je ne le pense pas.

Vous savezd'où est venu mon déplaisir. Il y a eu de cruelsretards dont vous convenez à peine et une autre chose un peumortifiante pour moi dont vous ne convenez pas du tout. Mettons queje me suis trompé sur ce dernier point.

Cela ditle livre est très-beau et vous fait le plus grand honneur.Vendons-le. Et la paixje vous en priela paix. Nous n'avonsjecroisaucune raison de vous haïret nous allons mourir demainl'un et l'autre. Vivons donc en paixaujourd'huipour l'amour deDieu !

Juin

4. -- ARachilde qui vient de donner au Mercure le plus bel articlequ'on ait jamais fait sur moi :

Rachildechère amiema femme vient de me lire votre article que vousavez voulu que nous connussions avant tout le mondeet nous avonspleuré ensemble. Vous savez pourquoi. Je veux vous écrireun peu plus que quelques lignes ; mais je suis forcé de vousdemander trois ou quatre jours. Demain je fais un voyageun vraivoyage pour tâcher de sauver du désespoir une mourante.Je roulerai plusieurs heures et je ne trouverai ni le temps ni l'étatd'esprit. Ceci est seulement pour que vous sachiez d'abord qu'ilm'est absolument égal d'avoir ou non ce qu'on appelle dusuccèsmais que certaines choses écrites par vousnous ont été au fond du coeur.

5. -- Relul'article du Mercure. On ne se lasse pas de cette choseextraordinaire.

« Unhomme qui a contre lui tous les hommessurtout ses meilleurs amisdoit être plus près de la vérité que lesautres. -- L'Absolu partout. -- Léon Bloy eut àchoisirdans la vie des lettresentre la prostitution perpétuelleet l'éternelle indigence : il a mendié.

« Ilfut jeuneaiméadmirécraintet devint tout desuite pauvre. Serait-on empereuron est toujours si pauvre devantson rêve de gloire ! Demi-fortune ou demi-misère. Voilàle choix de la terre. Il a préféré lechoix du ciel et a mendié. -- Deux petits enfants morts d'unpeu plus que de misèrec'est-à-dire de médiocrité.Il y a de quoivous savezmarteler ses phrases au front des gensquand on a eu la poitrine sur une telle enclume ! etc. »

6. --Jeanne à Rachilde :

Chèremadameayant eu l'occasion de vous remercier une foisje ne leferai pas une secondesûre que votre généreuxarticlevous ne l'avez pas écrit pour vous plaireni pournous plairemais uniquement par sentiment de justice et amour de lavérité. Comme nous en avons soifnous voilàdésaltérés dans une certaine mesure.

Combien jevous suis reconnaissante de m'avoir appris de quoi nos enfants sontmorts. Ah ! ouila médiocrité de ce monde les atués. De quelle autre mort les fils de Léon Bloypourraient- ils mourir ?. .

«Cette âmedites-vousest une âme d'enfant. Elle peutpéchersuccomber à des tentationsà desvertiges ; elle restera blanche. » Chère amiejecroyais être seule à le savoir. Je vous embrasse.

JeanneLéon Bloy.

Moi àla même :

Je vous aiécrità l'époque de la Femme pauvre quevotre article sur ce livre était ce que j'avais eu demeilleur. Et aujourd'hui donc ? Samedilorsque je vous bâclaisquelques lignes un peu avant l'heure d'un trainj'avais le projetd'une lettre à tout casser dont je me vois bien incapablemaintenant. Ce que vous venez de faire est si étonnantsiexceptionnelsi beau !

J'étaisavertije savais que vous marcheriez avec la plus entièregénérositémais comme cela et jusqu'à cepointnon vraimentet j'en reste confondu. Ah ! sans doutejepourrais vous offrir des phrases. On le sait. Mais quelle pitiéquelle sortie misérablequelle réponse vile au gestesoudain par lequel vous fîtes l'aumône de toute votre âmeà votre vieux frère agonisant au bord du chemin.

Dieu vousaimeRachilde. voilà tout ce que je sais vous dire. Il vousaime comme vous êtes etquoi que vous fassiezvous sereztraitée avec douceur. C'est à peu près ce quevous dites de moi et ce sont de telles pensées qui «dépassent toute littérature »

9. -- LeBalzac de Rodin au Champ de Mars. L'an dernierle comble dela finessepour obtenir une immolation immédiateeûtété la publicationvers le milieu ou la fin de maidema lettre sur l'incendie du Bazar de Charité (pour exaspérerles imbéciles). Voir plus haut9 mai 1897. Cette annéele même résultat s'obtiendrait par l'aveu d'uneadmiration médiocre pour la statue de Rodin. La conscienceunanime de nos esthètes me condamnerait aux tourments les pluscompliquéssi je déclarais mon sentiment àl'égard de ce prodige de hideur et de déraison.

Le coup defolie absolument inconcevable de Rodinhypnotisédit-onparcertains pontifesest d'avoir oublié que la statuaire est unart plastique et d'avoir exécuté son effigie commeune sonate. La matièresi monstrueusement violentéen'a pu retenir de la tentative que des traces d'horreur

PuislePoète de la Comédie Humaine n'est pas unpersonnage mythiqueune allégorie. Il a été unhomme vivant au milieu des autres hommesen plein XIXe siècle.Ses traits reproduits par tous les procédésiconographiquessont universellement connus. Les supposerinexistantshypothétiquesremplaçables par on ne saitquoiest une démence inouïe que rien n'explique nin'excuse.

Lapersonnalitél'individualité humaine écrite etsignée de Dieu sur chaque faceet si formidablementquelquefoissur celle d'un grand hommeest une chose tout àfait sacréeune chose pour la Résurrectionpour laVie éternellepour l'Union béatifique. Chaquephysionomie d'homme est une porte du Paradis très-particulièreimpossible à confondre avec les autres et par laquellen'entrera jamais qu'une seule âme

Le Démonest un sentimental. Il faut avoir-vu crever des bourgeois pourconnaître les effusions de ce Crocodile. Il s'agit surtoutd'épargner au moribond le coup de l'extrême-onctionetpar conséquentd'écarter le confesseur. C'est làque se vérifie l'indiscutable sensibilité des familles.Songez donc ! La pénitence peut si facilement égarer untestateur jusqu'à la restitution !

13. --J'attendais une somme d'argent. Arrive une longue lettregrandisepistolanon de Capréemais d'un monsieur se disantmathématicien et qui en abuse pour être lyrique jusqu'àme traiter de prophètede liond'aigleetc. Je me demandequel châtiment conviendrait à ces homicides bougres.

16. --Excellent article sur le Mendiant dans la Presse.Auteur Paul Souchon. Je ne sais rien de luisinon qu'il veut êtrejuste et qu'il est admirablement généreux. Ah ! lagénérosité et la justice envers un artistemalheureux ! Cherchez donc cela dans les journaux. « Qu'onadoucisse les conditions de sa vieet une oeuvre puissante jaillirasans doutedu coeur de cet homme né pour la paix méditativeet qui n'a connu que la tribulation » Tels sont les derniersmots de l'article.

[Personnebien entendun'a répondu à cet appel. Aujourd'huiaprès cinq ansje mets en ordre ces souvenirs et je me disavec amertume que je n'ai jamais remercié cet étrangerqui venait à moi et dont l'amitiépeut-êtrem'eût été douce. S'il vit encorequ'il mepardonneen songeant à ma vie terrible.]

27. -- Aun monsieur Alb. Plasschaertà la Haye :

J'ignoresi cette lettre pourra vous arriver. Mais je viens de recevoir lesquelques lignes émues que vous m'adressez aprèslecture de mon très-douloureux livre. Vous ajoutezgracieusement que vous êtes « à moi ».Peut-êtreen Hollandeces deux mots ne sont-ils pascomme enFranceune dérisoire formule.

Au petitbonheurje vous remercie d'avoir bien voulu m'exprimer vossentiments. J'en suis d'autant plus touché quedepuislongtempsles admirateurs de mes livres ont pris l'habitude sage dese désintéresser complètement de l'auteurdansla crainteje le supposed'être forcésen consciencede lui donner son salaire. Il estsans douteplus avantageuxd'ignorer qu'il meurt.

[Inutilede dire que la correspondance avec ce Batave en est restéelà.]

28. --Lettre d'Edmond de Bruijndirecteur du Spectateur catholiqued'Anversm'offrant un magnifique ouvragereproduction in-4°d'un livre d'heures célèbre. Il me demande si jeconsentirais a faire une notice dans sa revue. Réponse :

Monsieurle peu de temps qui m'est accordé me force à vousrépondre en toute hâte et en aussi peu de mots quepossible.

Sansdouteil me serait extrêmement agréable de recevoir lebeau livre que vous voulez bien m'offriret je m'efforcerais d'enparler de manière convenable dans le Spectateur. Maisil est clair qu'il n'y a pas une minute à perdrepuisque lanotice devaithierêtre écrite « avantquinze jours ». Il faut doncde toute nécessitéme faire parvenir l'objet très-rapidement.

Je suisd'autant plus ravi de ce présent quemalgré le servicegracieux qui m'était fait du Spectateurcette revue meparaissait plutôt hostile. Je me suis demandé commentune telle feuille catholique pouvait avoir laissé passer unlivre tel que la Femme pauvre sans en dire un motalors qu'ony décernait une réclame énorme aux péniblesdocumentations de M. Folantin. Une injustice de plus n'est pas pourme démonter ; mais celle-là m'avait semblé unpeu forte

Une prièrepour finir. Voulez-vous m'envoyer le colis de telle sorte que jen'aie rien à payer en le recevant ? Je pourrais êtreforcé de le refuserfaute de quelques souscar il n'y a riende plus beau que la régularité astronomique aveclaquelle mon salaire d'artiste m'est refusési ce n'estl'unanimité de mes admirateurs à me laissercrever de misère depuis vingt ans.

30. --Reçu les Heures de Notre Damedites de Hennessy. Surla feuille de garde : « Hommage de l'éditeur àMonsieur Edm. de BruijnLyon-Claesenéditeur »puis «et conscienscieusement transmis par le donataire àl'enlumineur Léon Bloy qui lui paraît être levéritable destinataire. Edmond de BruijnAnversce 28 juin98 ». Voilàcertesun beau travail de typographie etde gravure. Maistout de mêmeje suis déçu. Enma qualité d'enlumineurj'aurais eu besoin d'un peu depalette. Orc'est une reproduction sans couleurs.

Juillet

9. -- AEdmond de Bruijn :

Je suisprêt à faire la notice que vous attendez de moi et jepeux l'écrire en quelques instants. Mais j'ai étéfort déçu. Publier en noir des enluminures et vendreune telle collection 60 francsc'est simplement se moquer du monde.M. Lyon-Claesenqui est riche à tuerdit-ona voulu faireun gain usuraire en même temps qu'une ignoble économieet je ne comprends rien à la tentation avouée par vousde « voler un livre si beau ». Voilàen aussi peude mots que possibletoute la substance de la notice que je pourraisvous envoyer. Cela vous convient-il ? Si ouiécrivez-moi unseul mot etpar le retour du courriervous aurez ma proseàcoup sûr très-malgracieuse pour M. Claesen.

20. --Nous avions une fleur unique dans notre petit jardin. Comme c'étaitaujourd'hui la fête d'une amie de mon enfancemalade etprobablement près de sa finnous avons coupé cettepauvre fleur etaprès un voyage pénible dans Parisc'est notre innocente Madeleine que nous avons chargée del'offrir à cette personne qui est sa marraine. La maison étaitpleine d'autres fleurs magnifiques et rares apportées par desgens riches. Notre maladeayant fort appartenu au monde et sur lepoint de mourirj'en ai peurdans les ténèbres dumonden'a même pas regardé celle que lui tendait lapetite main sans péchéet nous sommes partis l'âmeglacéeayant eu comme l'impression d'un coeur seretournant contre la muraille.

25. --Fête de saint Jacques et du Christophore. Aucun événementremarquable. Voilà ce que je trouve presque àchaque page de ce journal. Faut-il être privé declairvoyanceindigent d'esprit et de coeur pour écrire cela !Il est vrai que je suis si las de consigner des tourmentsd'orthographier des lamentations !

27. -- Ludans l'Aurore un entrefilet disant que de Groux a illustréd'un portrait de Zola la brochure d'un jeune porc glorifiant le vieuxpour avoir fait la guerre au catholicisme Envoyé la coupure àde Groux avec ceci : « Joli ! Tout s'explique. Devenu l'ami etle collaborateur de ces crapulespourquoi viendriez-vous chez moi ?»

28. --Réponse irritée d'Henry de Groux. Ma réponse àcette réponse :

Mon cherHenryvotre lettre pleine de colère me prouve hélas !que c'est le plus vainement du monde que je vous ai écrit leslettres nombreuses qui remplissent le Mendiant ingrat.Evidemment c'est le fiasco le plus complet. Vous n'avez rien comprisrien voulu comprendre. L'humiliation n'est pas médiocre.

Vous medites que vous avez « gueulé » votre estime pourl'homme le plus méprisable du siècle « devant unebande d'assassins »et que vous ne voulez pas être --comme moisans doute -- « avec les traîtresles amisdes traîtresles faussairesles assassinsles journalistesetc. »oubliant que l'individu en question (Zola) estparexcellence et dans l'Absolule type des traîtresdesfaussairesdes assassinsdes journalistes qui vous font horreur.C'est de la démence.

Vousterminez par ces mots : « Je n'ai vraiment pas autre chose àdire (c'est peu) et je ne vois pas dans votre oeuvre un meilleurenseignement. »

Je ne saispas comment vous m'avez lumon pauvre Henry. J'ai passé mavie à dire ou à écrire qu'il n'y a qu'un intérêtau monde : la Gloire de Dieuet que tout le reste est vain ethaïssable. Que faites-vous ? Vous m'opposez un personnage quidepuis vingt ansne se lasse pas de lancer des ordures à laFace infiniment adorable de Jésus-Christ et quiàl'heure même où il joue cette pantalonnade ignoble de «défendre un innocent »après avoir blesséà mort des milliers d'âmes sans défensecontinuel'attitude atroce pour laquelle il n'est pas de châtiment.

Pour toutdirevous croyezcomme tout le mondequ'il y a desconsidérations qui doivent passer avant la considérationde l'Honneur de Dieuqui sont plus urgentesplus sérieuseset vous êtes rempli de cette idée qu'un misérablequi outragea Dieu toute sa vie et qui en est fierpeut êtreautre chose qu'une puante et horrible canaille ! Quelle intelligence!

Je vousassuremon cher Henryque je suis profondément humiliéprofondément affligétriste à pleurerensongeant que l'homme dont j'ai répondu devant la TroisièmePersonne va peut-être m'apporterun de ces joursune mainprostituée dans les abatis merdeux de Zola ou de ses amis.

31. -- Lapersonnalitél'individualitéc'est la visionparticulière que chaque homme a de Dieu.

Août

A Edmondde Bruijn :

CherMonsieurje suis forcé de vous rappeler que votre lettre du26 juinpar laquelle vous m'annonçâtes votre résolutionde m'envoyer les Heures de Noire Dameme laissait toute maliberté. Il était convenu que je devais êtredans tous les casle « destinataire définitif »de cet ouvrage et que son acceptation ne m'engageait pas àécrire une notice.

Vous savezcombien j'ai été déçu. Sur cetteimpression je vous ai réponduà peu prèsqueje me sentais incapable d'écrire autre chose qu'une noticedésobligeanteespérant bienje l'avouequecet acte d'humilité vous découragerait complètementVous insistez. Que puis-jesinon vous déclarer formellementque je ne veux pas ? Si cela vous paraît insupportablej'ajoute que je suis prêt à vous renvoyer l'objetaussitôtbien entenduque je serai assez riche pour dépenserles quinze ou vingt sous de frais de poste. Car je tiens à neperdre aucune occasion de dire que je suis un gueuxne fût-ceque pour dégoûter les bons chrétiens qui ont lamisère en horreur et quise prétendant passionnéspour l'artlaisseraient périr sans secours les plus grandsartistes du monde -- à moins qu'ils ne les comblassentd'opprobre en les assistant d'une manière sordide etignominieuse.

Il y aencore une autre raison de mon refus. Cette raison est qu'il ne meconvient pas d'écrire dans une revue qui m'est hostile Vousavez lu le Mendiant ingratvous savez très bien ce que jeveux dire. Vous savez que le silence est la forme la plusmeurtrière de l'hostilité universelle contre moi. Dansle cas du Spectateurla parfaite inimitié de cesilence est aggravée par la réclame scandaleuse àla Cathédrale de Huysmans. Ah ! sans doutevous aveznié cette réclame dans le dernier numérolequelnuméro est une sorte d'affiche illustrée à lagloire du naturaliste chrétien_ que je m'accusehélas! d'avoir poussé dans l'Eglise. Dieu veuille avoir égardà mon intention qui était charitableen sommeet mepardonner cette mauvaise oeuvre !

Il estvrai que vous vous séparez de Huysmansmais c'est unsentiment tout personnel expriméd'ailleursen fort bonstermeset le Spectateur n'en continue pas moins àtambouriner pour Folantincomme il fait depuis plusieurs mois.

Vousm'assurez de votre amitié et de votre considérationlittéraire. Comment pourrais-je y croire alors quesachanttrès-bien qui je suis et l'injustice énorme dont jesouffrevous êtes néanmoinspar votre silenceavecceux qui me haïssent ? Vous vous dites chrétienvousdisposez d'une grande publicité littéraireet vousavez pu laisser passer un livre tel que la Femme pauvre sansdire un seul mot !

8. -- Pouren finir avec un poète persécuteur :

CherMonsieurje vous renvoiedûment recommandé lemanuscrit que vous m'avez fait l'honneur de me confier et que je mereproche d'avoir gardé si longtemps. Il m'est absolumentimpossibleen consciencede faire la préface d'un pareillivre. Le christianisme en est absent et la forme en est tropennuyeuse.

Croyez queje suis très-vexé d'avoir à vous écrirecela. Mais votre insistance me force à vous déclarer lavéritéet vous savez que je ne puis être lecamarade de personnefût-ce de mon meilleur ami.

9. -- Enprévision d'une somme qui doit tomber sur moinous cherchonsun nouveau gîteune habitation avec jardin. Voyage àJouy-en-Josas que je connusil y a vingt anset qui étaitalors un pays très-humble. C'estaujourd'huiune banlieuecomme les autresimpossible pour les pauvres gens. Les richesenvironnent Paris comme une circonvallation de fumier autour d'uneporcherie monstrueuse. Jouy-en-Josas esten outreparfumé deprotestantisme Décidément nous chercherons ailleurs.

14. -- Unejeune Allemandeamie d'une Danoise atroce qui souille notre maisonest admise à déjeuner. Aussitôt elle exhale desordures : l'admiration pour Bismarck et la haine de la Sainte Vierge.Vainement je tâche de lui démontrer qu'elle est uneidiote. Dégoûtés bientôtnous nousretirons sans aucune formule polielaissant cette Prussienne àses saletés. Si bête qu'elle soitelle finit parcomprendre qu'on l'a assez vue et s'en va furieuse.

17. -- AMme H.à Bruxelles :

Je voisavec un peu de peine que vous me supposez tout autre que je ne suis.Le Mendiant que vous lisez aurait dû pourtant vousmettre en garde contre la légende si accréditéed'un Léon Bloy très faroucheet vous auriez pu vousdire qu'avec un peu de simplicité et de bontéil esten effetbien facile de me parler ou de m'écrire amicalement.Au surplusne venez vous pas de le faire ? Persuadez-vouschère Madameque je suis exactementstrictementun chrétienpauvre et humiliérien de plus. Il a plu à Dieu dem'affubler de littérature et d'artà tel point qu'ilm'a fallu devenir presque un vieillard pour que je reconnusse mon âmetriste sous ce travestissement

Ah ! jesais que vous ne me croirez pas. Vous penserez que cela encore c'estde la littérature. Que fairepourtant ? Je vous jure quequand on me parle de mes dons d'écrivain ou que j'en parlemoi-même aux autresje ne comprends absolument pas. Il m'estarrivé de relire certaines pages de mes livres et d'êtreécrasé par le sentiment de l'épouvantablesupériorité sur moi de celui qui avait écrit cespages.

J'aiessayé d'expliquer ce cas au chapitre trente-huitièmedu Désespéréchapitre qui est un desplus terribles cris d'agonie que le siècle ait entendus. Onveut à toute force que je sois un très-grand ettrès-haut artistedont la principale affaire est d'agiterl'âme de ses contemporainsalors que je suis bonnement unpauvre homme qui cherche son Dieuen l'appelant avec des sanglotspar tous les chemins. J'ai écrit cela de bien des façonset personne n'a voulu me croire

Je viens ala chose que vous me faites l'honneur de me demander. C'est bien eneffetde l'abbé T. de M. qu'il est question à la page279 et suivantes du Mendiantet c'est bien à son frèrehabitant la Meuse que la lettre fut adressée. Ce frèreétranger à la littératurecomme la plupart desgens honorablesignore probablement la publication de cette lettre àlaquelle il n'a jamais répondu. Plus d'une foisj'avais ététenté de l'en instruireau risque de m'exposer au soupçonde chantage. Car le monde religieux très spécial auquelappartient le personnagele monde de la Croix et du Pèlerinest si bas qu'il faut toujours s'attendre aux plus vilesinterprétations. Je peux assureren conscienceque mon cherami l'abbé en mourrait littéralement de honte et dedouleur.

Je saisque M. de M. a reçu ma lettre. Non content de la recommanderj'avais eu la précaution d'exiger un récépisséde la poste. En la publiantil m'eût été facilede désigner cet homme plus clairementmais il me répugnaitde déshonorer le nom d'un prêtre que j'avais aiméet j'eusse été bien sot de fournir des armes contremoi.

CependantM. de M. est un vieillardà la veille peut-être demourir. Ne pensez-vous pasMadamequ'il serait équitable delui redire qu'il y a un chrétien qui l'accuse tous les joursdevant Dieu ?

Vous savezce que je lui reprochemais vous ne pouvez savoir avec quellevéhémence. Dites-vous seulement que toutes les torturesque raconte le Mendiant lui sont imputéesrigoureusement et que tout ce qui reste encore à avaler de cecalice d'épouvantes et d'atrocités lui sera imputéde même. Songez aussi que c'est terriblevraimentde seprésenter au seuil de l'éternité chargédes malédictions d'un pauvremais surtout d'un pauvre qu'ona empêché d'obéir à Dieu.
23. -- Aun ami [qui semble avoir disparu pour toujours] :

J'ai beauchercherje ne vois pas en quoi ni comment j'aurais pu vous offenserVous m'aviez tellement donné le droit de vous parler avec uneentière confiance ! Vos lettresqui étaient venues metrouver dans ma solitudeavaientnécessairementàmes yeux un tel caractère providentiel ! Vous allâtesjusqu'à m'écrire que vous espériez êtrepour moi « l'Ami qui viendra sans être attendu »le mystérieux ami à qui j'avais dédié ledernier chapitre des Histoires désobligeantes et dontj'espéraisen effetla venue depuis tant d'années.Quelle parole à un artiste pauvreabandonné et quasidésespéré ! Quelle espérance à unhomme qui agonise !

Septembre

1er. --Lettre d'un Belge qui me nomme « Elie » et qui désiremon « manteau ». En attendant cet héritageil medemande ma « bénédiction » et sollicite demoi un « bref » l'autorisant à entrer à l'« Ecole des Prophètes ». Message très-longet daté de la date de saint Fiacre.

11.-- AMme H.à Bruxelles :

C'estvraichère Madameque j'ai attendu avec impatience unenouvelle lettre de vous. C'est tellement le rôle des malheureuxd'attendre sans cesse et d'espérer quand même ! J'avaiscru plus directe et moins compliquée la démarche dontje vous chargeais avec tant d'audace. Je me suis trompépardonnez-moi.

Cependantje ne crois pas et je n'ai pas cru précisément àune restitution. Sans douteDieu peut la vouloircetterestitutionaprès dix-neuf ans -- restitution qui délivreraiten une manière l'âme de ce mauvais homme sans réparerles maux effroyables que son infidélité a causés.Mais il faudrait que Dieu la voulût bienet ce ne serait pasle moindre miracle de sa Toute-Puissance.

Je penseque les catholiques de l'espèce de M. de M. sont lespharisiens les plus invincibles qu'il y ait jamais eu et je n'oseraisaffirmer que les prodiges même du Pentateuquetels que lechangement des eaux en sangpourraient produire en eux d'autreseffets que de leur endurcir le coeurcomme aux Egyptiens.Irréprochablespeut-êtrequant aux pratiquesextérieures et méprisant comme surérogatoiresles grands préceptes évangéliquesilscroupissent en lisant la Croix et le Pèlerindans une sécurité inexpugnable. L'injustice la plusénormesi elle a pu se passer sans éclatsurtout sielle est ancienneleur paraît simplement l'effet d'uneprudence de père de familleet si quelque imperfection a pus'y mêlerconséquencehélas ! de l'universellefragilité des hommestout n'est-il pas surabondamment réparédepuis tant d'années par leur édifiante vie ?

Lesmisérables ne savent pas que cette injusticeàlaquelle il est impossible de toucherest devenue « la pupillemême de leur oeil »et on les ferait mourir d'étonnementsi on leur disait qu'ils en sont venus à un état sidiaboliquesi mortelqu'il équivaut à l'exécrationde l'innocence. Je vous disMadameque cette dérision del'Evangile est une chose qui n'a pas de nom et qu'il m'est impossiblede me représenter autrement la plénière iniquitéqui doit soûler de fureur toutes les puissances des Cieuxàla fin des fins

Essayer defaire entrevoir à M. de M. son danger voilàMadametoute la mission que j'offre à qui voudra s'en charger. Riende plus. Dieu et la conscience de ce moribond feraient le restes'ily a un reste -- ce qui est furieusement incertain avec un catholiquede l'école du P. Picard et du P. Bailly.

N'enviezpersonne. Les Histoires désobligeantes n'ont pas de «clef ». Plusieursil est vraisont des récits exactsmais sans allusion à aucune personnalité fameuse.Presque toujours il s'agit de petits bourgeoisdont j'ai fait ce quej'ai voulu. Maisen généralje veux dire la véritéà mon temps d'une manière plus ou moins enveloppée.Telle de ces allégoriesTout ce que tu voudras ou laFin de don Juanpar exemplese rapporte à l'histoirehorrible de nos moeurset d'autresla Taie d'argentOn n'estpas parfaitetc.sont un raccourci caricatural de notrehistoire intellectuelle. J'ai dit ce que je pouvaispage 200duMendiant ingrat.

12. --Relu avec enthousiasme la vie d'Anne-Catherine Emmerich par le P.Schmoeger. Conçu le projet d'un livre sur cette visionnaireenvisagée comme l'un des plus grands hommes du siècle.

17. --Nouvelle lettre du Belge déjà dit. Il m'offre ladédicace prodigieuse d'un volume de vers que je ne connais paset que je ne désire pas connaître : « VociMiserorum Clamanti In DesertisLeoni SolitudinumUltionumDei Verba RugientiPer Ingrata Pravi Sæculi SilentiaMirabiliter »

Réponseimmédiate pour décourager cet homme effrayant.

20. -- Levieux peintre Gérômequi me fut autrefois bienfaisantparaît avoir subi je ne sais quelle influence hostile. Un amile sollicitant aujourd'hui pour moi a été rebutésans douceur. Ce peintre millionnaire ne s'explique pas que je nepuisse pas gagner ma vie. -- Il doit y avoir quelque chosedit-il.

Il sepourraiten effetqu'il y eût quelque chose. En 85PaulBourget ne me conseillait-il pasun peu avant que je commençassele Désespéréde chercher un emploid'expéditionnaire. L'eunuque des dames n'a pas tardé àsavoir que j'avais choisi un bureau d'ingratitude. A cette époquelointaineil y avait déjà quelque chosemais non pasdans cette culotte.

21. -- Lesmenaces deviennent si terribles que nous pensons sérieusementà fuir en Danemark. Pour ce cas extrêmenous savons oùprendre l'argent du voyage. Là-basnous donnerions des leçonspour vivre.

De Grouxvient nous voir. Le malheureux est possédé de cetteaffaire Dreyfus et semble voué à la mort.

24. -- AGeorges Rémond :

Avant-hierde Groux est venu et nous a laissé fort tristes. Le malheureuxsemble désormais incapable de penser à autre chose qu'àcette diabolique affaire qui déséquilibre tant de gens.c'est une obsessionun cas effrayant d'hypnotisme noir

Une penséeterriblec'est que mon amitié pour lui est précisémentce qui me condamne à être le plus redoutable de sesaccusateurs. Vous avez lu le Mendiant. Quel homme a pu êtreplus AVERTI que celui-là ? Depuis plusieurs annéesj'ai fait les plus grandsles plus continuels efforts pour tournercette âme vers Dieu. A l'heure actuelle-- c'est de quoipleurer-- il en est à cette imbécillitéquifait honte et peurde dire que le Symbole des Apôtres est une« théorie » et de ne plus vouloir du tout del'Eglise parce qu'il existe des individus comme Drumont ou le P.Bailly ? Pour tout direen un motil n'est plus du tout avecmoi.

-- Vousaurez beau fairelui ai-je ditvous finirez par être contremoic'est absolument certain.

Cettepensée douloureuse en éveille une autremon cher ami.Je me demande si vous-même pouvez être avec moiayanttellement congédié la vie divine. Faites attention quevous êtes exceptionnellement avertivous aussiet que leconseil d'être avec moi peut devenir pour vous unprécepte rigoureuxune clause de vie ou de mort. Voussavez à peine qui je suisvous ignorez ce que Dieu veut fairede nous et vous êtes infiniment éloigné deprévoir ce qui va venir.

Ilfaudrait que vous fussiez prêtvraiment prêtcar votredestin ne vous sera pas donné à choisir et laRéquisition de l'Absolu sautera sur vous comme un tigre.Souvenez-vous de cette parolemon cher Georgeset croyez que c'està peine moi qui vous parle en cet instant


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Icimon journal est interrompu trois moiset je le constate avec la plusvive satisfaction. Le Mendiant Ingrat et la plupart de mesautres livres font assez voir que ma carcasse n'a pas vieilli sur deslits de roses. Peut-être même trouvera-t-on qu'il estdifficile d'aller plus loin dans ce golfe de misère etd'épouvante qui me fait penser au terrible canton de mer dupôle antarctique si tragiquement nommé par lesexplorateurs « Erebus et Terror ». Pourtant les troismois que je viens de dire sont un passage de ma vie que je n'ose pastrop regarder.

La fuiteen Danemark décidée et nos meubles emballés etexpédiésil nous fallut vivre plus de deux moismisérables et suant d'angoissedans une chambre d'hôtelpar la volonté d'un escroc qui me dépouilla du précieuxargent recueilli pour ce voyage. Ma stupiditéje l'avouedépassa les bornesmais j'avais été si bienenglué par cette canaille ! Enfinle 6 janvierfête del'Epiphanieayant obtenu difficilement un nouveau subsideon putpartir. J'avais un moyen de me venger de l'atroce ordure sivalidement élue contre moi par les démons. Lorsquej'eus la preuve de l'étonnante vilenie d'un individu quim'avait choisimoile mendiant célèbreparmi tousles gens à dépouilleril m'eût étépossible encoredu fond du Danemarkde le frapper d'une façontrès- rude. J'y renonçaiconsidérant quej'étais en exilabandonnédénuémenacéchaque jourenveloppé d'un bourdonnement de désespoiret que j'avais moi-même un besoin extraordinaire de miséricorde

«Quant la main d'un père veut châtier son enfantditsainte Gertrude rapportant une parole divineles verges ne peuventpoint s'y opposer. C'est pourquoi je voudrais que mes élusn'imputassent jamais leurs souffrances aux hommes dont je me serspour les purifiermais qu'ils jetassent plutôt les yeux sur macharité paternelle qui ne permettrait pas que le moindresouffle de vent approchât d'euxsi je ne considéraisleur salut éternel que je leur donnerai pour récompense; et ainsi ils auraient de la compassion pour ces personnes qui sesouillent en rendant les autres plus purs. »

Le séjourde dix semaines en cet hôtel sinistre de l'avenue d'Orléansoù tout nous semblait perduest pour moi un souvenirformidable accompagnémême après cinq ansd'unecrispation de coeur si douloureuse que je voudrais pouvoir en effacercomplètement les imagess'il n'y avait pas un pointununique point suave Ah ! que Dieu fut bon pour ses pauvresce jour-là!

C'étaitle 13 novembre. On venait de voir disparaître les dernierscentimeson pouvait être jeté dans la ruele lendemain; nos meublesen compagnie de ma bibliothèque et de mespapiersflottaient sur la mer du Nord.

Notrepetite Madeleineravissante fillette de vingt moisse mit àramper sur le lit de sa mèreen appelant Jésus commeelle aurait appelé un frère. La tendresse pure de cemouvement fut inexprimable. Je me souviendrai toujours de ces grandsyeux bleus limpides où se peignait l'adorable Imagefixéssur un point de l'ignoble chambre garniepratiquée seulementjusqu'à ce jourpar les blasphèmes et les luxures.Même après la mortsurtout après la mortj'entendrai le nom du Sauveur proféré par cette bouchesans péchépar cette bouche d'innocence et decantique. L'aimable enfant se traînait sur les genouxtiréepar la Vision et se retournant plusieurs foiscomme si nous avionsété des tarasques aveugles domptées par ellequi eussent eu besoin qu'on les instruisîtqu'on leur apprîtà voir Dieuqu'on leur enseignât le latin del'Invisible ! Et cette chose merveilleuse dura longtempspuis ilnous sembla que toutes les étoiles se couchaient.

Alors nouscomprîmes que le Sauveurqui avait voulu ce témoignageétait infiniment éloigné de nous redemander nosâmesqu'il nous sollicitait seulement de les lui prêterun peu en vue d'accomplir quelque chose qui avait « manquéà sa Passion ». Ce quelque chose qu'il est seul àsavoir jusqu'à la consommation des sièclesallaiteneffets'accomplirà une distance énorme des autels deJésus-Christpar deux souffrantes unités de laCommunion des Saints.


DIX-SEPTMOIS EN DANEMARK
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1899
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Janvier

6 --Départ. Au dernier momentserré dans mes bras cinqamis [dont un seul m'est resté fidèle. Trois ont faitce qu'ils ont pu pour nous tuer et le quatrièmeun peintrem'a lâché avec la plus ignoble candeuravouant que monamitié lui semblait plus compromettante qu'utile. C'est moncalviniste abjurateur du 18 décembre 1897].

On setraîne sur la Francela Belgiquel'Allemagne.

7. --Repos de vingt-quatre heures à Hambourg. Le patron de l'HôtelScandinaveun voleur formé à Parisdans lesendroits où l'on s'amusenous raffle un bon tiers de notredernier argent. Je recommande l'établissement aux voyageursapoplectiques.

8. --Traversée du Holstein et du Slesvig. Enfin le Danemark.Soulagement de ne plus voir les casques à pointe.Attendrissement bête à l'apparition des premiersfonctionnaires danoiscomme si je retrouvais des amis très-chers.Ah ! je devais bientôt la connaîtrel'amitiél'hospitalité danoise.

9. --Installation provisoire au célèbre village d'Askovfoyer du bavardage grundtvigien et frigidarium des âmes.J'aurai l'occasion de reparler de cette fente à punaises. Dèsce premier jourune promenade affreuse dans la boue et la neige m'adonné le pressentiment de ce que j'allais avoir àsouffrir. Je n'imagine pas une déréliction du coeur quidépasserait la mélancolie d'un paysage protestant aumois de janvier.

11. --Voyage à Koldingpetite ville du voisinage où nousvivrons comme nous pourrons. Il s'y trouve une minuscule églisecatholique trop vaste pour les paroissiens. Emotion de voir unehumble crèche d'Epiphanie avec des mages et des chameauxallemands qui nous attendaient. Nous nous sommes tellement éloignésde la France que c'est là seulementdans ces quelques mètrescarréssur cet îlot catholique perdu au milieu desglaces de Lutherque Dieu pourra nous parler et que nous pourronsparler à Dieu.

Visite aucuré. C'est un Prussien rhénantrès-fier del'être et la tête de veau ecclésiastique la plusexacte que j'aie jamais vue. Il faudra m'habituer à cela et àplusieurs autres choses.

12. --Loué un appartement avec jardin au bord d'une rivièrede livre d'heures. Le décor ne me déplaît pas.Certains aspects de cette vieille ville jutlandaise donnent unesensation de recul vers le temps ancien. Mais il y a trop deJutlandaistrop de propriétaires surtout. Comment prévoirque j'allais retrouverà une telle distance de Montrougelesmêmes animaux puants ? Comment prévoir surtoutl'homicide cherté des loyers dans un trou boréal aussilointain ? Mon propriétaire est un maître maçonun murmesterune sorte d'entrepreneur qui bâtit desmaisons à vil prix pour y fourrer ses concitoyens et se faireainsi du vingt pour centcomme dans la banlieue de Paris. Cemalfaiteur passe la vie à sourireuniquement pour montrer unegueule qu'il croit de putain et qui me paraît de crocodile.

*Dieuprédestine aux dents des chevreaux les brins d'herbe
Lamer aux coups de ventles donjons aux boulets
Aux rayons dusoleil les Panthéons superbes
Vos faces aux largessoufflets.*

15. --Tristesse et ennui terribles -- déjà ! Sentimentd'horreur pour ce monde protestant où il me faudra vivre. Etsi l'homme sur qui je veux compter encore nous a trompéssinous sommes sans ressourcesque devenir ? J'ai froid et peur.Dimanche luthérien à la campagnesans messe ni prièresans un acte religieux quelconque.

21. --Silence enragé de tous mes amis.

24. -- Surma demande quelqu'un me fait cadeau d'un abonnement àl'Aurore. A cause de l'affaire Dreyfus qui met en ébullitiontoutes les fangesil m'a paru expédient de lirechaquematinle plus immonde journal de Paris.

27. -- Aun ami :

Nous avonstellement compté sur vous ! Vous n'avez donc pas lu mesdernières lettres ? N'avez-vous pas compris le dangerexcessifinfernal dont nous sommes actuellement menacés ? Nesentez-vous pas que le silence ou l'inaction de tous ceux quidevraient m'écrire ou agir pour moi est à détraquerl'âmeà faire chavirer toutes les facultés ?Dites-vous que notre péril est énormequ'il augmentechaque jour et que nous ne pouvons obtenir aucune lumièreaucune explicationaucune espérance de qui que ce soitdequelque façon que je l'implore et quel que soit l'ami quej'implore

Un faitvous fera comprendre l'horrible intensité de notre cas. Nosmeublesen détresse depuis plus de deux moisne peuvent pasêtre dégagés ! Il faudrait plus de 60 francs pourcela seulement.

Or tousnos papiers ou livres rarestous mes manuscritstous les souvenirsimpossibles à remplacer de ma vie littéraire ousentimentale sont dans ces meubles que je croyais revoir au bout dequinze jours

29.-- Enattendant l'emménagement à Koldingimpossible sansnotre mobilieril faut plus d'une heure de chemin de fer pour avoirune messe. Et quelle misère ! Pas de chants latins. Rien quedes cantiques en langue danoise. On oublie qu'on est dans une églisecatholique et la détresse de l'âme est affreuse.

30. -- Lajeune bonne danoise qui abjura chez nousl'année dernièrenous quitte. Je l'accompagne tristement à la gare. Ce départqui ressemble à un commencement de catastrophe me déchireet je reviens tout en larmes.

Février

2. -- A unjeune jésuite :

Mon cherPaul. Je viens de lireavec toute l'attention dont peut êtrecapable un homme livré à la tortureles quatre pagesoù vous me parlez à peu près exclusivement devous. Je n'ai point d'amertume et je peuxaujourd'hui mêmevous répondre sans amertume.

Vous avezfait comme tant d'autressimplement Ayant trouvé votre voieayant obtenudès l'âge de vingt ans« le bonheuret le calme » dont vous me parlezil était naturel quevous oubliassiez l'instrumentd'ailleurs misérable etdouloureuxdont Dieu s'était servi pour vous attirer àlui. Que son Nom soit sanctifié. Tout ce qui arrive estparfaitement adorable. Si vous avez quelque injustice à vousreprocher à notre égardun autre Juge que moi vous ledira très-certainementun peu plus tard.

Vous êtesaujourd'hui si loin de moi de toutes manières mon cher enfantque ma fort cruelle histoire ne pourrait guère vousintéresser. Il seraitsans doute peu profitable àvotre avancement spirituelde savoir par exempleque j'ai laissédes lambeaux de mon coeur en divers cimetières et que la Mainredoutable s'est appesantie rudement sur le pauvre homme qui vousporta dans ses bras.

Masituation actuelle ne mérite pas davantage d'occuper votreâme. Je suis venu icidans le monde luthérienencouragé par plusieurs abjurations qu'il avait plu àNotre-Seigneur d'opérer ostensiblement par moi. Or voilàquedès le débutje suis arrêtéet quej'échoue dans un désertavec ma femme et mes deuxpetites fillessans aucune ressourcemenacé de tous lesmalheurs. Que le Sauveur Jésus soit béni dans tous lesmondes et dans tous les siècles !

Une foisde plusje suis déçu par les hommeset de quellefaçon hideuse ! Magnificat ! J'ai passé tropd'années de ma vie à compter sur des gens qui mepromettaient beaucoup et ne tenaient jamais rienvous le savezPaul. C'est fort bien fait que ceux qui regardent les hommes et nonpas Dieu soient traités avec rigueur.

4. --Lettre de notre bonne convertie envoyant une somme prêtéepour nous par le Mont-de- Piété de Copenhaguecar nousen sommes là au bout de trois semaines. Or la lettre de cettefille ne contient que la reconnaissance sans l'argent qu'elle aoublié d'y mettre ou qu'un employé de la poste a voléce qui arrivedit-onquelquefois. Il faudrait alors admirerl'acharnement de notre mauvaise fortune. L'argent vient quelquesheures plus tard. Faible somme qui ne nous rendra pas nos meubles.

Visite àun vieux pharisienautrefois pasteurà qui je déclareassez niaisement qu'il n'y a rien pour moi en dehors de l'Obéissanceet de l'Autorité-- mots qui ne signifient absolument riendans le monde protestant.

5. --Voyage pour la messe et manqué le train de retour. Grandetristesse de me voir dans cette petite ville morneprivé detout moyen de manger les heures. Avant de retourner à notreéglise où il gèleje vais conter ma peine aucuré Storp-- il se nomme Clément Storp-- quim'invite à déjeuner. Conversation pénible aveccet Allemand peu doué dont je suis forcé d'achevertoutes les phrases et dont les idées ressemblent à cesvaches dolentes et vautrées qu'il faut faire lever àcoups de bâton quand on veut les traire. On parle desprotestants et je l'étonne facilement de ma violence. Lepauvre bonhomme est habitué depuis longtemps aux ménagementset aux contacts. Il me raconte des moitiés deconversiondes pasteurs qu'il a connus adhérant àquelques points essentiels et rejetant le restesans cesser d'êtredit-ilin bona fide. J'y consensmais quelle indigence de laraison ! Quelle inaptitude à recevoir les idéesabsolues ! Dépression intellectuelle d'un peuple qui a troissiècles et demi de protestantisme. Voyagé avec despaysans qui chantent des hymnes en fumant des pipes.

6. -- Lepersonnage délégué par les démons pour metorturer depuis environ trois mois ne se démasque pas encore.Il veut que j'aie confiance en lui et me le demande par dépêche.

8. --Trouvé un prêteur de 600 couronnes (840 francs). Quandnous aurons dégagé notre mobilieril nous restera peude chose.

10. --Emménagement à Kolding8Rendebanen. C'est làmaintenantqu'il faudra souffrir.

14. --Comme si nous n'étions pas assez malheureuxdifficultéshorribles avec une bonne qu'on nous a recommandéelaquelleest à la foisidiote et férocearborant unetrès-haute dignité dans les accalmies. Et notre argentqui ne cesse de diminuer d'une manière épouvantable !

15. --Mercredi des Cendres. Je songe avec amertume à la multitudedes messes à Saint-Pierre de Montrouge -- autrefois. Quelqu'unm'écrit que mon escroctrès-probable désormaispourrait bien êtreen même tempsquelque chose comme unespion.

16. -- Moncuré me demande des leçons de français.

Un inconnuqui me prodigue des louanges m'écrit qu'informé de mamisèreil a pris sur lui d'implorer pour moi Péladan !OuiJosephin Péladanle « fils des anges »quis'est marié tout en oril y a quelque tempsavec unepersonne bien recommandable. Naturellement la démarche n'a pasréussi. Mais quel manque de tact inouï ! Me mettre danscette situation odieuse et grotesque d'avoir paru implorer unindividu si durement jugé par moi ! Quelle joie pour cePéladan prétendu Sar de pouvoir dire ou mêmeécrire que Léon Bloyle plus vil des hommescommechacun saitaprès l'avoir compissé d'outrages pendantdes annéesa fini par lui demander bassement l'aumône.Ah ! que la franche inimitié paraît suave etrafraîchissante en comparaison de tels dévouements !

Lettreviolente et comminatoiremais infiniment inutile à monescroc. De telles crapules ne doivent être que rosséesou inaperçues.

17. --Continuation des farces de notre bonne suédoise qui nousdégoûte et nous épouvante. Lettre àAlexandre Boutique par qui j'ai connu mon escroc. Je le prie d'agirsur ce jean-foutres'il est possible d'agir.

20. --Première leçon au curé. Je lui faire lire deMaistre et Victor Hugoen les commentantet je me trouveexcessivement ridicule.

Lettred'un ami qui me parle de la mort de Félix Faure crevéavant-hierje croiset de quelle sale
crevaison ! Moncorrespondant espère que son successeur présiderasurtout aux égorgements.
Dieu le veuille !

22. --Visite d'un monsieur Kanaris Kleinprofesseur de françaisqui passe ici pour un grand homme et qui veut de moi quelques leçonsde littérature française afin de mieux comprendreCoppée. Bien que peu corsaireil se dit parent de ce Canarisdes Orientales qui « arborait l'incendie ». LesJutlandais adolescents admirent en lui l'Arbiter elegantiarumde leur endroit. [Voir le portrait de cet imbécilepage 271de mon Exégèse des Lieux Communs].

24. --Lettre enfin de mon escrocmensongère d'un bout àl'autre. Il prétend m'avoir écrit plusieurs fois etm'avoir envoyé une dépêche de cinquante mots ! Jene puis m'empêcher de répondre :

Votrelettre m'arrivece matinrecommandéeil est vraimais nonchargée. A ce proposje dois vous dire qu'il estinutile de recommander. Il n'y a que les lettres non envoyéesqui n'arrivent pas. Les autres arrivent toujours et les dépêchestélégraphiques plus sûrement encore. Il n'y a pasd'exemple d'un télégramme qui ne soit pas arrivéles télégrammes étant assimilés auxlettres recommandées dont la poste répond et quidoivent être retournées à l'expéditeursile destinataire est introuvable. Or vous aviez mon adresse exacteetj'ai cinquante-deux ans passés. Je suis trop vieux pour avalercertaines blagues

Rien nevous était plus facile que de conserver mon amitiémême en me trompant. Vous n'auriez eu qu'à m'écrirequ'à répondre à mes lettres. Vous avez préférerm'exaspérer par votre silenceme pousser au désespoirsans tenir compteune minutede l'horrible situationdu dangervéritablement mortel où nous plongeait votre trahison.Aujourd'hui je suis devenu implacable et vous ne tarderez pas àle savoir. Vous vous engagez à me prouver que vous n'êtesni un hypocriteni un scélératmais au contraire «un homme digne d'être mon ami » Soitmais il faut leprouveren effetc'est absolument nécessairecar touteconfiance a foutu le camp.

Vous meparlez de vendre tout ce qui est chez vousaprès m'avoir ditcinquante fois que tout était saisi. Pour quel idiot meprenez-vous ?

Vous medemandez huit jours. Cela m'arrange : ce délai donnera letemps d'arriver à certains documents complémentairesdont j'ai besoin pour agir contre vous. Carsi vous m'avez trompéje tiens à ne pas vous rater et je veux vous crever du premiercoup. Ce que vous avez fait est trop infâme. Dépouillerdes naufragés ! Ma dernière lettre étaitjecroissuffisamment explicite Ah ! quand vous me détroussiezvous ne preniez pas de grands airsvous ramassiez toutjusqu'àla pièce de 40 sousen vous fichant bien d'exposer àdes privations deux petits enfants. Il est vrai que vous alliez meformer une somme considérableme donnerun peu plus tardl'opulenceet qu'en attendant ces largessesj'ai eu d'énormesfrais d'hôtel dont il ne me sera jamais tenu compte. Ah ! laparole d'honneur du salaud que vous êtes ! Et le coup de laconversion pour me mieux taper ! Et les confessionsles communionsprétendues ! Et la messe de minuit dans la petite chapelle !Quelle horreur !

On aenterré aujourd'hui le premier pasteur de la ville. Fouleénormerues jonchées et pavoisées sur lepassage de cette charogne. Rencontré notre curé allantà la cérémonie. Il paraît qu'il fautcela pour obtenir le gain fort hypothétique de quelquesparoissiens de plus. Où est le recul épouvantédes premiers chrétiens à la seule pensée descérémonies des hérétiques ?

27. --Lettre d'un inconnu qui ne signe pasqui donne simplement uneadresse poste restante. Celui là dit avoir lu le Mendiantingrat et n'avoir lu que ce livre de moi. Cela lui suffit pour meproposer de lui copier de ma main un conte de Pierre Louys ! Cettelettre envoyée à Montrouge est accompagnée d'untimbre de trois sous. Réponse :

Monsieurou Madamej'ai cessé d'habiter le Grand Montrouge dans lesderniers jours d'octobre et je suis actuellement domicilié àKoldingDanemarkoù je me suis réfugié avecles mienspour des raisons que Dieu sait. Icinous vivronspeut-être en donnant des leçons. Ce n'est pas gaimaiscela vaut mieux que l'infernale tribulation offerte par la France àl'unique de ses écrivains modernes qui n'ait pas voulu fairele trottoir.

Voicitoute la réponse que je peux vous donner. Il est certain quedans ma situationje n'ai pas le droit de refuser une aidequelconque. Mais vous me dites avoir lu le Mendiant. Commentalors a-t-il pu tomber dans votre esprit que l'homme d'absolu que jesuis pourrait vraiment copier de sa main 260 lignes de P. Louys !!?Cette idée a quelque chose d'inouïd'effarantdepérilleux pour ma raison. Si c'est simplement mon écritureque vous désirezne pourriez-vous trouver autre chose Pour cequi est des « conditions »que pourrais-je dire àquelqu'un qui a lu le Mendiant ? Si vous êtes richeayant exceptionnellement l'âme bien situéeil faudraitprofiter de cette occasion ou de ce prétextepour réparerun peu l'injustice atroce infligée à l'auteur de laFemme pauvre.

Mars

4. -- Aupoète catholique Johannes JoergensenCopenhague :

Monsieursouffrez que je vous informe de ma présence et de moninstallation en Danemark. Vous n'ignorez peut-être pas que j'aiépousé la fille aînée du poèteChristian Molbech. Il était donc tout simple quedans l'étatépouvantable où se trouve aujourd'hui la France jedemandasse l'hospitalité à votre pays. Je n'espèrepas y trouver la joie non plus qu'ailleursni même la paixpuisque je suis toujours aussi pauvre ; maisdu moinsj'ai lieu decroire qu'il me sera permisen souffrantd'élever mes deuxpetites filles chrétiennement-- catholiquement-- ce qui vadevenir impossible en France. Cela doit suffire à un homme quin'attend plus rien des hommes et qui pense amoureusement à lamort.

J'ai reçuà Parisen 1895-- étant au fond d'un lac dedouleurs-- votre article sur moi dans le Tilskueren et jen'y ai pas répondu parce que j'agonisais. Je n'aurais pud'ailleursque vous reprocher votre injustice « Ikke fuldtortodoks »disiez-vous. C'étaitsans aucun doutelaplus hostile et la plus funeste parole qui pût être ditesur moi dans votre pays. Quelle énormité ! Avez-voussongéMonsieurqu'un catholique surtout a le devoir d'êtreéquitable et quedans un milieu luthérien où ilest lu et estiméun écrivain catholique a mille foisce devoir ?

Nouvellesommation à mon escroc [bien inutilej'ai fini par lesavoir].

5. -- Ledimancheiciest particulièrement sinistre. Le salut auquelj'ai assistéce soirétait précédéd'un sermon de notre curé. La sottise capitale de cet hommeen langue danoisebafouillée devant le Saint Sacrementmeparaît avoir quelque chose d'homicide.

6. --Traits caractéristiques des protestantsà quelquesecte qu'ils appartiennent. Haine de la pénitenceamour detout ce qui est facileindifférence monstrueuse pour tout cequi est beau. « Fumer sa pipe devant la Face de Dieu ! »me disait un professeur Grundtvigien. Leur toléranced'ailleurs illusoiren'est qu'un manque inouï d'Absoluunmépris démoniaque de la Substance.

A Deman :

Mon cheréditeuravez-vous reçu la lettre que je vous écrivisde Paris aux environs du 1er janvier ? Cette lettre étaitimportanteau moinsen ce sensqu'elle vous apprenait marésolution de quitter la France où je ne voyais guèrele moyen de subsister et de me réfugier en Danemark oùj'espérais pouvoir vivre avec les miens. Jusqu'àprésent cette idée pour laquelle j'ai tout sacrifiétout épuiséparaît avoir été desplus funestes. Soit. J'aipar bonheurcinquante-deux ansetselonle cours ordinaire des chosesil y a lieu de croireétant unpeu démolique l'heure désirable de mon élargissementapproche. En attendantj'ai pensé qu'il pouvait êtreutile de ne pas vous laisser ignorer mon adresse.

8. --Réponse très-bonne de Joergensen m'expliquant le «songe » que je lui reproche. L'article où cela se trouveest de 95 età cette époqueil n'était pasencore catholique. J'ai donc un ami en Danemarkporte àporteà une cinquantaine de lieues.

Deuxièmeleçon à Kanaris Klein. Je lui persuade que le mieux estde s'habituer d'abord à ma littérature pour qu'ensuiteaucune autre prose française ne puisse l'étonner.

[ Icijedemande la permission d'insérer une étude publiéeau Mercure de Franceen juin1901un an après lebienheureux exode qui me tira des griffes de Luther. Travailconsciencieux et documenté qui me dispensera de beaucoupd'explications ultérieures]

*JohannesJoergensen et le Mouvement Catholique en Danemark*

* Fuithomo missus a Deo cui nomen erat Joannes. Hic venit in testimoniumut testimonium perhiberet de lumineut omnes crederent per illum.

Initiumsancti Evangelii secundum Joannem.*

AMogens Ballin.

I

S'il estune chose évidente pour un Français ayant habitéle Danemarkc'est l'impossibilité absolue de surmonter lamédiocrité d'esprit et la médiocritéd'âme du monde scandinave. Un catholique latin n'arrive pas àconcevoir ces protestants incurables qu'aucune lumière n'avisités depuis une quinzaine de générations queleurs ancêtres se sont levés pour l'apostasie àl'appel d'un moine en chaleur.

L'affaiblissementde la raisonchez ces êtresest un prodige accablant. Pour cequi est de leur ignoranceelle passe tout ce qu'on pourraitimaginer. Ils en sont à ne pouvoir former une idéegénérale et à vivre exclusivement sur des lieuxcommuns de l'âge de pierre qu'ils lèguent à leurspetits comme des nouveautés.

EnDanemarkpour ne rien dire des autres grouillements luthériensDieu est immémorialement supplanté par ce qu'on estconvenu d'appeler la science-- depuis l'abolition déjàséculaire du sens des mots-- laquelle science n'est qu'unepédagogie intensivecalculéesemble-t-ilpour formerdes sots.

D'étonnantscrétins sonten ce royaumeles produits très-admirésde la plus furieuse culture. Il n'y a presque pas d'exemples d'unDanois capable de s'assimiler une substance métaphysiqueetl'oubli des lois profondes est inexprimable. En fait d'art ils ensont à Raphaël et à Thorvaldsen. Il est difficilede dire à quoi ressembleraient leurs grands hommes dans unmilieu véritablement intellectuel.

J'ai vu unprofesseur Moltesenlumière du parti Grundtvigienme servircomme des efforts de pensées des rengaines déjàvomies du temps de Luther et que même les cochons de Poméranieont cessé de réavaler.

L'ignorancealtière et la culminante imbécillité de ceshérétiques paraissent insondables et tout à faitsans remède. Ce ne serait pas trop de la Puissance divine surle pied de guerre pour dompter un si bête orgueil. «Jouir devant la face du Seigneur ! » disent-ilsen vue designifier leur dédain pour toutes les pratiques onéreusesdu Christianisme. Je ne verrais guère pour les assouplirqu'une bonne prédication afflictiveet j'imagine que leluthérien le plus constant menacéje ne dis pas dugrilmais seulement d'une bastonnade apostolique un peu sérieusegrimperait vivement à l'arbre des siècles et seretrouverait romain subito.

Le matinun peu avant huit heurespiétinement immense de tout unpeuple se rendant aux écolespetits garçons et petitesfilleshommes et femmeschargés de livres et de cartonslesuns pour apprendreles autres pour enseignertous pour se mettre encontact avec la mort. Cela fait penser à la multitudeflagellée des pauvres mineursse hâtantchaque aurorevers les gouffres noirsà l'heure où se lève laflamboyante image de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Car telleest la vie danoise. On va« de l'utérus au sépulcre»uniquement pour donner des leçons ou pour enrecevoirà moins qu'on n'appartienne à la plus basseclasse ouvrière. Et toute l'existence de ces fantômesluthériens condamnés à une science de fossecommune se passe ainsi dans une école morne où ilscrèventà la findans les ténèbressans avoir jamais pu excogiter ou comprendre quoi que ce soit.

Les niaisde Francepeut-être aussi ceux d'AlgériedeCochinchine ou de Madagascarne manqueront pas de m'objecter IbsenBjoernson ou Strindberg. Une jocrisserie -- très estimabled'ailleurspuisqu'elle est latine -- a voulu qu'une fouled'excellents éphèbesinhabilement émasculéspar Zola et sur le point de rendre leurs âmescrussent trouverla vie du côté où on paraissait gueuler davantageet s'emballassent pour ces insupportables bonshommesd'autant plusgrands n'est-ce pas ? qu'ils parlaient une langue inconnueàjamais inconnue et intraduisible.

Faut-ilêtre à une époque de famine pour qu'unesoi-disant jeunesse française aille quémander sapitance chez de tels pauvres !

Remarquezque je nomme les plus importantsceux dont on a beaucoup parlé.C'est une occasion d'étonnement pouvant aller un peu au delàdes limites ordinaires de l'effroide se dire qu'à Paris mêmedes trésors ont pu être supposés dans lalittérature la plus mendiantela plus contrefaite ou la plusniaisement servile qu'on ait pu voir dans le siècle de LéopoldII.

Sansparler de l'athéisme poncif et de l'impiété decamelote qu'on y arbore sans lassitudeque direpar exempledu basromantisme récupéré par Ibsenet de son« mourir en beauté »par quoi la moiteur desfemmes est généralement obtenue ? Que dire desbrutalités salopes de Bjoernson ou de la démencecafardeenchevêtrée et ligamenteuse du dernier livre deStrindberg (1) ?

[l. Jeparlebien entendude la machine Infernotraduction éditéepar le Mercure en 1898. Depuisje ne sais pas. La vie estcourte.]

Ce seraune honte bizarredans quelques annéesd'avoir étési dévot pour ces râclures d'un art médiocre dontla France a cessé de s'enorgueillir depuis environcinquante-cinq ansmais qui suffit tel quel à l'éblouissementdes Scandinaves.

II

Il sepubliaen 1898à la librairie Perrinune traduction deLivsloegn og Livssandhed-- approximativement le Néantet la Vie-- opuscule de Johannes Joergensen qui futje croispeu remarqué. C'était d'ailleursl'un des moindresouvrages de ce poète et j'ignore ce qui a pu déterminerle choix du traducteur. Toutefois cette plaquette méritaitqu'on en parlâttant elle est douce et pénétrante.C'est un tourbillon de douceur avec des remous puissants demélancolie.

*Tesouviens-tu de l'un de nous qui dut partir sous la bourrasqued'automnedans la bouele long des routes désertes ? En vaincherchait-il à se raidir : un immense désespoirs'empara de son être tandis qu'une voix criait en lui : «Ah ! que n'ai-je une Jérusalem où me rendre pieds nusperdu dans la foule des pieux pèlerinspour y laver lessouillures de mon âme et recommencer la vie-- cette sainteVie par nous tellement profanée quepour expier nos fautesil nous faudra pleurer mille ans dans le Sein éternel de Dieu!*

Ah ! ouila sainte Viele Sein éternel de Dieule voilàl'obstacle ! L'auteur se déclare affamé de Dieu. Toutest dit. On l'a assez vuassez entenduqu'on l'éteignequ'on l'étouffequ'on l'étranglequ'il disparaisseavec son ami Bloy dont il estdès lorstout à faitdigne de partager l'ignominie !

Joergensenest un prédestiné sans chaussure qui cheminedouloureusementparmi les tessons humainsdans la direction desgouffres du Paradis. Et combien il porte cela sur sa figure ! Issud'une colonie slave établie en un coin de la Fionieil ajusqu'à l'outrancele type de ces mangeurs de chandellesvenus des plateaux tartares qui entreprirentau XIIIe siècled'avaler tous les luminaires de l'Occident.

Un prêtresotmissionnaire prussien en Danemark me parlait de la laideurexcessive de Joergensen. Ne l'ayant pas encore vuje pouvais croireque cette laideur épouvantait les chevaux dans les rues deCopenhague et procuraità chaque sortie du célèbrecatholiquede calamiteuses bousculades.

J'aitrouvé d'abord le Tartare-Mongol déjà ditpuisl'étrange douceur de cette face patiente l'a transfiguréepour moiet je me suis cru en présence d'une tranquille imagebyzantine des belles époqueslorsque les effigies deConstantin et de Justinienaperçues en haut de la Ville auxdix mille châsses d'orfaisaient reculer une dernièrefois la croupe du monde. Ouivraimentcette figure isocèlepénitente et contemplativem'a semblé appartenir àquelqu'une de ces mosaïques déterréesoùle triomphe des Cosmedes Démétriusdes Théodoreou du Mégalomartyr est représentépour lessièclesavec des petits cubes de marbre coloréd'unedélicatesse éternelle.

JohannesJoergensen me fit le très-grand honneur de me venir voir àKoldingpetite ville jutlandaise où je subissaisil y a deuxansle plus bizarre de tous les exils. Heures difficiles àoublier.

C'est unedes découvertes de la science moderne que les hommes de géniesont assez souvent dénués d'intelligence. Celui-làest intelligent avec magnificenceavec profondeuret j'eus une joiemerveilleuse à sentir que j'existais vraiment pour un telhomme. Mais quelle destinée et combien la mienne me parutmoins intolérable !

Ce grandécrivain catholiquele seul qu'il y ait dans le vaste mondescandinaveest en lutte avec trois ennemis implacables : lesprotestantsles athées etbientôtles catholiques. Ilest vrai que les deux premiers groupes se confondent tellement !

IcienFrancel'Ecrivain de Dieus'il existene peut pas êtreuniversellement détesté. Il parlemalgré toutà un peuple fou de ses dons et de ses promessesfou de savieille gloire éteintefou de son amour perdugalvaudésouilléet qui versaquinze sièclesson sang le plusécarlate pour Jésus-Christ. La France a beau êtreprésentement renégateidolâtreprostituéeà des imbéciles qui ressemblent à des démonselle est toujours sur le point de pousser un immense cri de désespoiret de tomber comme une morte de peurs'il se fait un peu de bruitdans son antichambre et si elle croit voir entrer le patient Epouxaux mains et aux pieds percés. Quelle que puisse êtrel'apparente exécration dont le rémunère labâtardisele dit Ecrivain esttout de mêmeassuréde rencontrerà une faible profondeurun tressaillementquelconque çà et làfut-ce du côtédes empoisonneurs d'enfantsfût-ce même du côtédes catholiques.

Lesfrancs-maçonsles protestantsles juifsles catholiques ontbien pu enterrer le Catholicisme-- et sous quelle matière !-- mais ils n'ont pu le tuer tout à fait. L'indestructiblegénérosité française ne le permet pas. «Dieu a besoin de la France » a dit de Maistrequi n'étaitpas un Français. Il faudra biendans les ténèbreset les poussières du XXe sièclequ'il y ait au moinsune nation qui conserveen quelques-unes de ses unitésraisonnablesce que l'Europe entière semble avoir perdu : lebesoin vivant de la Lumière et de la Beauté.

EnDanemarkrien de pareil. Làon n'a besoin de rienpuisqu'onest mortet vous pouvez fouiller à dix mille pieds sans riendécouvrir -- sauf miracle -- sinon la putréfaction. Iln'y asans doutepas de pays au monde où le développementà outrance et soi-disant scientifique de ce qu'on veut nommerle libre examen ait plus complètement détruit le sensreligieux. Aussi quelle situation que celle d'un admirable écrivaintel que Joergensenforcé de recommencer sans relâcheles traditionnels apologétiquessans l'espérableconsolation de la trouvaille d'un coeur palpitant !

Autantparler à ces assistants affreux de « l'églisesans autel ni sanctuaire »décrite par Anne-CatherineEmmerich dans une des ses étonnantes visions : « Chacuntirait de son sein une idole différentela plaçaitdevant lui et l'adorait. C'était comme si chacun mettait audehors sa pensée intimela passion qui l'animaitsous laforme d'un nuage noir qui prenait aussitôt une figuredéterminée »

Les seulsennemis véritables de l'écrivain catholique en Francesont les catholiques. Là-basc'est tout le monde sansexception. Il scandalise tout le monde. Ormalheur à quiscandalise les peuples tombés en enfance et qui s'imaginentcroire en Dieu. Expedit ei ut suspendatur Silencemesdemoiselles de Bienfilâtreil n'est pas permis de faire del'ironie avec le saint Texte.

III

L'un desderniers ouvrages de JoergensenNotre-Dame de DanemarkVor Frueaf Danmarksans être ce qu'on peut appeler uneautobiographieraconte néanmoins son évolution d'unemanière assez précise. On était un cochon deprotestantun homme sans Dieuil fallait devenir catholique et cen'était pas aisé.

Joergensenavait appartenu au milieu des étudiants danois pourris parGeorges Brandesl'un des youtres les plus nuisibles qu'on ait jamaisvus. Le Danemark d'abordetje crois bien aussila Suède etla Norvège lui sont redevables au moins d'une générationde charognes. L'idée fixedominante de ce chef d'école-- simple critique de village qui ne put jamais se recommanderd'aucune oeuvre personnelle-- fut d'identifier l'athéismeavec la noblesse d'âme et d'attribuer systématiquementau christianisme toute bassessetoute laideurtoute ordure. Rien deplus.

Cettedoctrineobstinément ressemeléedepuis environ deuxsièclespar tous les cordonniers philosophiques du vieuxmondes'est nommée Brandésianisme. Elle est àla portée d'un chacun et les plus culs-de-jatte intellectuelsy peuvent grimper sans effort.

Aussi queltriomphe dans cette banlieue de Paris nommée Copenhague ! Lesjeunes Danoiscongestionnés d'enthousiasmedésignèrentm'a-t-on ditsous le nom de Lucifer cet éblouissantimbécile. Evidemment une telle basse-cour ne pouvait retenirlongtemps un être aussi supérieur que Joergensen. Maisoù aller ?

L'ignorancedu catholicisme chez les luthériens scandinaves est une sortede prodige. Elle est à un point tel qu'il est impossible derien préciser sans avoir l'air d'un farceur de table d'hôte.Leurs plus savants professeurs sont persuadés que l'Egliseromaine met au nombre des réprouvés ceux qui n'adorentpas le bois ou la pierre.

Maissurtoutl'indifférenceune indifférencetrès-particulièred'espèce rare et cultivéeavec le grand amour. Au fondtout Danois est certain que le Danemarkseul existe nécessairement et que ce qui n'est pas luipourrait fort bien ne pas exister. Passé la frontièrede cette Chine minusculeil n'y a plus que des Barbaresunehumanité inférieure. Allez dire à ces pauvresgens que l'ombilic du monde pourrait être ailleurs que dans laBaltique !

Pour fairecontrepoids à l'école de la Viande inaugurée parBrandestrois sortes de protestantisme la Haute Eglisela Missionintérieure et le Grundtvigianisme.

Le numéro1 comprend tous les fonctionnairestous les larbins officiels de lapiété luthérienne en Danemarkle ministre del'Intérieur étant leur pape infaillible. Ils ont desévêquescomme en Angleterre. Pourquoi la successionapostoliquetant réclamée par les hérétiquesanglaisn'existerait-elle pas chez les protestants de tous lesterroirs ? Judas Iscariote quoique damné autant qu'on lepuisse êtren'a pas cessé d'être apôtre. Illui faut donc des successeurs. Quand on touche à ce corpslesmorceaux restent dans la main. Evidemment ce n'était pas àcette porte que le réfractaire de la doctrine du Cul devaitfrapper.

Lesnuméros 2 et 3 affectent volontiers une altièreindépendance. La Mission soi-disant intérieure apour spécialité d'offrir l'enferdes deux mains ; lesGrundtvigiens offrent le paradisquoi qu'on fasse ou quoi qu'on aitfait. C'est leur unique différence appréciable. Tout lereste paraît identique. Faire ce qui plaît et croire cequ'on veut. C'est la base même du protestantisme.

Toutefoisles Grundtvigiensainsi nommés d'un poète vomitifextrêmement recommandése distinguent par l'ostentationd'une hideurd'une cuistrerie effroyables. Impossible de se faireune idée de ça quand on n'a pas vu le célèbrevillage d'Askoven Jutlandoù la secte a son quartiergénéral. Ah ! le langageoh ! les gueules et lestoilettes de la vertu !

Enfin lesuns et les autres font des conférences et chantent descantiques insupportablesdu matin au soir. Là non plus il n'yavait pas de place pour un artiste.

HermanRongele protagoniste de Vor Frue af Danmarkavait apprisd'un professeur fameux de Copenhague que la pensée ne peut sepasser des problèmesmais qu'elle se passe très-biende leur solution. Il s'agit même de ne jamais les résoudrepour ne pas barrer l'horizon. Sottise empruntée àRenanl'homme le plus sot du défunt siècle. L'étatd'âme résultant de ces théories lui devenaitintolérable. Le besoin de s'insensibiliser par des poisonscommençant a se faire sentiril eut le bonheur de rencontrerErnest Hello.

*Il lisaitHello comme on ne lit que très-rarement dans la vie. Ilcraignait de perdre la moindre miette de ce pain si précieuxpour l'âme. Il tenait le livre sur ses genoux ainsi qu'un avaretiendrait un vase plein de perles précieuses et ses doigts encaressaient les feuilles amoureusement. Il voyait pour lapremière foisayant vécu jusqu'alors comme dans unechambre obscure où il s'était habitué àdiscerner les objets en tâtonnant.*

Devenuenfin catholiqueaprès les angoisses et les reculadesordinairesil voulut l'être absolument. « Il faut croireavec le corpsdisait-ils'agenouillerfaire le signe de lacroixse frapper la poitrine. » Voilà ce que ne veulentpas les protestantssuceurs indécourageables de la vieilletétasse de Lutherqui appellent ces actes du paganisme et quine voient que des symboles exclusivement spirituels là oùse trouve la réalité terrible des sacrements. Par uneconséquence directeon estavec euxforcé de secontenter de la pâle doctrine de l'immortalité de l'âmeau lieu de la plénitude du dogme chrétien de laRésurrection de la Chair.

C'est àfaire frémir de penser qu'avec ses dons exceptionnelsd'écrivain et d'artiste et ce besoin de logique absolue qui letraîne dans les voies de l'apostolatun tel homme va êtreforcé de parler de Dieu à un tel monde ! Il se senttout à coup si exilé dans son pays sans prièreau milieu de ces innombrables figures tristes où le sursumcorda des enfants de la bienheureuse Eglise a disparu depuisquatre siècles !

*OSeigneur ! s'écrie-t-ilne me laissez pas périr commeun grain de poussière dans un tourbillon de grains depoussière. Prenez-moi dans votre Mainô mon Dieuetajoutez-moi comme une pauvre pierre dans une place mépriséede la grande Cathédrale de la Vie. Ne me rejetez pasfaitesde moi un de vos ouvriers. Montrez-moi le moyen de vivre par un tempsde dissolution et de confusion comme firent ces maîtres quidans les siècles de foiremplissaient le monde de beauté.Donnez-moi de travailler comme euxnon par égoïsme nivanitémais par le seul besoin de voir votre Nom glorifiésur la terre aussi bien qu'au ciel.*

Il n'estpeut-être pas inutile de faire observer que cela n'est qu'unetrès-misérable traduction.

IV

Qu'il soitbien entendu que je n'ai pas formé le dessein d'une étudedes livres de Joergensen. C'est tout à fait au-dessus de monpouvoir. J'ai voulu seulement et surtout montrer un pauvre hommesupérieur dans l'excessive misère d'une lutteépouvantablement inégale avec tout un monde.

Je necrois pas à la conversion possible du Danemarknon plus quede la Suède ni de la Norvège. Je l'ai déjàditon est mort. L'apostasie de ces peuples a étételle que leur retour au catholicisme ne pourrait plus être unmiracle distinct de la réapparition terrestre deNotre-Seigneur Jésus-Christ.

Alors quetoutes les nations chrétiennes brûlaient de colèreau seul nom de l'Hérésie ; alors que des centaines demartyrs arrosaient de leur sang la Francel'Allemagneles Pays-Basl'Angleterre même qui fut si lâche pourtantsipromptement renégate au commandement de son roi ; ouiseulsalorsles Scandinaves n'opposèrent aucune résistanceet renièrent instantanémentavec des outragesleurmère de Rome qui les avait allaités.

Cetteapostasie électrique de toute une race est un prodiged'ignominieune turpitude septentrionale dont la raison latine resteconfondue. La Honte capitale est entrée là comme danssa maisonsans avoir besoin de frapper.

Commentvoudrait-on que le Diable se laissât expulser de ces paystristes où il est installé comme un père aumilieu de ses enfants et qu'une domination si longuesi certainesiincontestéefût abandonnée par ce logicien ? Ilest mille fois probableau contraireque la célèbredouceur danoisequi est une bien bonne blagues'exercerait contreles apôtres avec une intensité rare et dont il ne seserait peut-être pas vu d'exemplemême parmi les brutesféroces déchaînées autrefois par lesodomite Calvin.

L'espècede tolérance dédaigneuse accordée auxmissionnaires catholiques -- Allemands pour la plupart -- depuis unecinquantaine d'annéestémoigne d'une insultantesécurité que les résultats obtenus ne paraissentpas devoir ébranler demain matin. J'ai vécu plus d'unanen qualité de brebisau milieu d'un de ces troupeauxcatholiques disséminés en Danemarket je vous fiche maparole que c'était un bien joli assemblage. C'étaitpour la plupartdes ouvriers et des indigents de la dernièreclasserecrutés à force d'aumôneset j'ai pu mecroire souvent parmi les paroissiens ou les paroissiennes magnifiquesde Sainte-Clotilde ou de Saint-Thomas d'Aquintant ils étaientdénués de foipuants d'orgueiltant ils ressemblaientà notre canaille millionnaire !

Letempérament scandinave réformé par lesgrands Salauds du XVIe siècle est essentiellement inapte àla piété affective sans laquelle il n'y a pas decatholicisme. Il paraît que cela suffit aux missionnairesheureux et fiers du recensement platonique de leur bétailetqui n'ont eux-mêmesordinairementqu'une soif médiocredu martyre.

C'est pourcela qu'un grand écrivain catholique tel que JohannesJoergensen doit avoir pour ennemis les catholiques encore plus queles protestants et surtout les prêtresun peu plus tôtou un peu plus tard. Jusqu'à présentil a réussià ne pas déplaire à ces derniersson extrêmehumilité leur ayant fait croiresans doute qu'il pouvait yavoir en lui un domestique. Ah ! lorsqu'ils perdront cette illusion !Ah ! -- surtoutlorsqu'ils sentiront l'artiste! PauvreJoergensen !

J'ai écritplus haut qu'il avait tout le monde contre lui. Je m'exprimaisDieume le pardonne ! en prophètec'est-à-dire enraccourci. Pour les protestants et autres athéesc'est déjàfaitcar il faut bien remarquer que la tolérance dont ilvient d'être parlé n'est pas pour lui. Il n'a pas lamême odeur que les boucs du voisinageet le flair des ogres dela Vie ne s'y trompe pas. On veut bien tolérer lecatholicismemais à la condition qu'il ne soit pas plus vraini surtout plus vivant que n'importe quoi. C'est la mort qu'on veutrien que la mort.

Lescatholiquesà leur tourdétesteront leur apologistequand ils auront vu l'Absolu redoutable qui est en ce poète sirempli de bonne volonté et de candeur.

Enattendant cette découvertele malheureux s'exténue enun labour désespérant. Il ne croit pas beaucoupluinon plusà la conversion de ses compatriotes. Mais il penseque ce n'est jamais inutile de rendre témoignage. Il espèreaussi que ses écrits atteindront tout de même quelquesâmeset cela suffit pour qu'il accepte l'étrange peinede s'ajuster en pédagogue aux déplorables cerveauxluthériens. Voilà des années qu'il ne fait quecela. Il instruitil rompt le pain de la doctrine à cestrès-pauvresil le leur émiette comme à desoiseaux sans nid et périssant de misère.

Dansl'asphyxie d'une telle besogne sans relâcheavoir écritentre autres chosesle Dernier JourNotre-Dame deDanemarck etdans ces tout derniers tempsl'éblouissantpoème en prose intitulé Evavoilà ce quiest inouï et ce qui peut à peine se comprendre. Carenfincette propagande à laquelle il se condamne est unextrême danger pour son art. Son public le tire continuellementen baset c'est stupéfiant qu'il ne le fasse pas tomber.

Enormémentaffaibli déjà par ce cauchemar et perdant presquel'équilibre à chaque instantil lui faut demeurerquand mêmeun grand artistele plus grandje croisde tousles artistes scandinaveset il y parvient.

Quelquesâmesoui certainementil doit atteindreil atteindraquelques âmeset ce résultat vaut qu'on souffre. Entout casil lui restera d'avoir travaillé pour la Gloire deDieu Je le connaisce métier terrible.

J'ai reçuà mon tourle siècle dernierl'hospitalité laplus fraternelle chez Joergensenà Copenhagueet j'ai vu àquel point la vie de cet écrivain si bassement calomniéest en harmonie avec ses livres ; combien elle est haute et pure etparfaitement douce dans les amertumes.

Il y a detelles menaces que le martyre peut être prévu pourn'importe quel homme de cette sorte. Je le disais en commençantmon ami Johannes porte tellement cette vocation sur sa figure ! Lemartyre administré par les imbécilesquel rêve !Il s'y prépareje pensetous les joursdans lerecueillement et la paix chrétienne de sa demeure.

V

Aprèstout celaon demandera peut-être comment une telle fleur decatholicisme a pupousser dans une terre aussi peu fertile. LeDanemarken effetn'y est pour rien. Johannes Joergensen s'estconverti en Allemagne oudu moinsà la suite d'impressionsreligieuses très-profondes reçues dans l'Allemagne duSud et en Italie. Il a transcrit ces impressions dans son beau livreRejsebogenédité à Copenhagueanteporcosen 1895

A cetteépoqueil n'avait pas encore abjuré et il étaitplutôt artiste que chrétienjuste le contraire de cequ'il est devenupour le mystérieux profit de son art. Qu'ilme soit permis d'en détacher une page qui m'a remuéavec force et dont la traduction sera ce qu'elle pourra. -- La languedanoiseme disait une Danoise de grande intelligencen'est pasassez somptueuse pour donner autre chose que des reflets. Combien ilfaut que l'âme de Joergensen soit belle pour jeter de pareillescouleurs sur le pauvre mur scandinave !

*Don Juanallantparcourant les rues de la petite ville allemande. C'étaitle soir. Par les portes ouvertes d'une égliseil vit descierges allumés sur les autelsil entendit les voix clairesdes moines qui louaient Dieu à l'heure de complies Sicuterat in principio et nunc et semper etc. Les ondes de la mélodieambrosiennepures et simples comme celles de l'Océanmontèrent et moururent. L'office était fini. Lesfidèles se dispersèrent autour de don Juan quicontinuait sa promenade solitaire. Et les jeunes filles glissaientdevant luileur livre pressé contre la poitrine ; ellesregardaient curieusement son grand chapeau à plumesflottantesson pardessus à revers de soie rougeson pantalonlargesa sonnante épée battant les dalles. -- Regardez! un Espagnol ! chuchotaient-ellesriant un peu et se sauvant parles ruelleselles disparaissaient bientôt sous des portesobscures abritées par des auvents. Et don Juan ne voyait pasle moyen de leur parleret restait seulla place de l'Eglise sevidaitet les rues devenaient déserteset enfin une vieillefemme seule qui avait prié longtemps devant l'autel de NotreDame se hâta de rentrer.

AlorsdonJuan se mit à jurer et à maudire. Et il marchaitfouillant la ville dans tous les sens et son épéesonnait de plus en plus furieusement sur le pavéet ilfrappait à toutes les fenêtres éclairéeset il appelait toutes les formes féminines que son rêvelui faisait voir dans le lointain des rues. Mais don Juan ne trouvaitaucune femme à serrer dans ses braset la ville devenaitnoire et minuit sonnait à tous les clochers

Enfinilaperçut une lueur. S'étant approché rapidementil se trouva devant une vitre grillée. Au-dessus de la fenêtreune lampe était allumée et une femme étaitderrière la grille. Et elle était belle. Don Juans'arrêta au milieu de la rue etôtant son vaste chapeausalua si profondément que les plumes balayèrent le solet il dit ;

-- Nobledamepermettez-moi de me reposer dans votre maison. Je suis unétrangerun voyageuret j'ai besoin de réconfort.

La dame nerépondit pasmais à la lumière vacillante ilsembla à don Juan qu'elle souriait Etavec plus de forceilse mit à prierà lui déclarer sa tendresseàlui promettre les brûlants trésors de son amour. Maiselle ne répondit pascontinua seulement de sourire.

Alors donJuanivre de passionse rua contre la porte. Mais elle étaitfermée. Il cria vers la grillemais la femme ne réponditpas. Alors il se mit à l'insulterà l'injurieràl'appeler par tous les méchants noms et tous les mots impursdont était pleine sa pensée. Mais la femme ne réponditpaselle continuait son sourire.

Alors donJuan commença à la maudireappelant sur elle toute lapuissance de l'enfertoute la malice du démon. Mais elle nerépondit pas. Et don Juan jura plus fortet il la maudissaitpar l'archange saint-Michelpar saint Jean-Baptiste et par lessaints Apôtreset enfin par la Mère de Dieu elle-même.

Alors lalampe trembla en jetant une très-haute flamme. Etdans cetéclairdon Juan vit qu'il y avait une image et non une femmederrière la vitre-- l'image d'une femme-- de la seuleFemme pure et sainte parmi les femmes-- de la Mère de Dieu !

Avec unblasphèmedon Juan s'en alla en chancelant. Mais àl'heure de la mortsous l'étreinte terribledon Juan ne serepentait de rienne se souvenait de rienà l'exceptiond'une seule chose qui lui revenait accompagnée d'une angoisseinfinie. Il se rappelait la nuit où il avait parlé àElle comme à une putainà Elle qui portait dans sesbras le Sauveur du monde le Juge du monde.. *

VI

JohannesJoergensen n'a que trente-cinq ans. Cela lui faitselon la loicommunetrente ans à souffrir encore. On l'y aideraje croisl'avoir assez dit. Il en a besoinayant le meilleur de sa tâcheà accomplir.

Pourtantla liste de ses oeuvres est déjà longue même àpartir du moment oùdevenant chrétienil lâchadéfinitivement « la Société pour laprotection de la bête humaine »c'est-à-dire il ya environ six ans.

Ce momentplein d'héroïsme lui fut bizarre. Il raconte avoir sentitout à coup un dénuement dont ne peuvent se faire uneidée les catholiques de naissance qui n'eurent jamais àse déraciner et qui ne souffrent d'aucun besoin de sedévelopperfût-ce dans le sens de la bêtise.

*«Herman Ronge se sentait comme l'arbre dont on a coupé lesbranches pour le mettre en état de pousser avec plus devigueur. Il se voyait une percheun épouvantailmais ilavait l'espoir d'une belle cime d'arbre. »*

Chacun deses livres est une occasion d'étonnement. On l'avait laisséà portée de la main et on est forcéd'entreprendre un voyage pour le rattrappertant il a marchédans la poursuite ardenteinlassable de son identité.On se demande où s'arrêtera un artiste qui grandittoujours. Après le Dernier Jour. Den Yderste Dagpublié il y a quatre anset qui semble déjà siloincomment croire que l'écrivain d'un livre si fort n'avaitpas atteint son sommet ?

*C'étaitun soir de novembreà Sodomeun soir du mois des morts.Toute la journéeil avait fait noir dans les rues étroitesetdès le matinon avait allumé les lampes dans lesboutiques profondes qui s'enfonçaient sous les maisonscommedes tanières splendidement illuminéespleines destrésors du monde. Par les rues bitumées et sur lesdalles des trottoirscoulait incessamment le fleuve des hommes sousla lumière blanche des appareils électriques. Et toutesles figures étaient pâles de l'air de Sodome -- tel lelinge blanchi au chlore -- et de chaque face regardaient des yeuxetderrière chaque paire d'yeux brûlait une âme.

Tantd'yeux ! -- Et tant d'âmes ! Cela donnait le vertige de plongerdans tous ces regards d'hommes et de penser à toutes ces âmesd'hommes. Et on pouvait se croire au bord d'un gouffre à lavue de tous ces gens de Sodome-- en se demandant d'où ilsvenaientce qu'ils cherchaientoù ils allaientce queserait leur destinée ici et au delà.

On a ditque Pascal voyait toujours un abîme à côtéde lui Combien sont-ils ceux pour qui la vie est réelle et quisentent vraiment qu'ils viventet qu'ils sont au milieu des gouffres? Et ces hommespour qui le sentiment d'être est commeune fête perpétuelle et une terreur perpétuellene peuvent vivre sans s'agenouillerchaque instantdans leurscoeurset leurs âmes tremblent sans cesse comme les étoilesparce qu'ils regardent sans cesse la puissance de Dieucomme lesétoileset ils tombent et ils adorent en tremblant. Mais pourles gens de Sodomeces paroles n'ont pas de sens*

Les troisderniers chapitres de Den Yderste Dag sont parmi les chosesles plus bouleversantes qu'on ait écrites etcependantje lesaisl'arbre n'a pas encore obtenu sa cime. Quelqu'un setrouvera-t-il en France pour traduire ce poète qu'il esthonteux de ne pas connaître quand on a tant parléd'Ibsen et des autres ? Si on veut à toute force écarterl'apologiste catholiquenécessairement et inéluctablementvoué à l'exécration plus ou moins prochaine deses coreligionnaires eux-mêmes et qui est à lui seul unspectacle ; il y a l'artisteétrange à force decandeurpour lequel il me semble que j'aurai épuisél'éloge quand j'aurai dit qu'il est un poète de bonnevolonté. Les trois ou quatre personnes qui savent encorel'énergie surnaturelle des expressions évangéliquesme comprendront.

Malgrésa très-lointaine origine étrangèreJoergensenappartient bien à ce vieux peuple danois fait pour lasimplicitépour l'extrême simplicitémaisdénaturé monstrueusement par le protestantisme qui en afait un peuple d'hypocrites et de moutardiers. Ce poèteparmalheur si difficile à traduirea retrouvé ou retenupar un privilège uniquele parfum subtil de cette fleursauvage que les cuistres barbares de la soi-disant réforme ontpiétinée comme des brutes et qui en est morte en mêmetemps que disparaissait Marie. « L'art des vieux joursdit-ilappartient aux enfants comme le royaume des cieux » Joergensenest un des plus aimables enfants de la Tour d'ivoire.

Dussé-jeêtre l'unique voix d'ici longtempsje suis heureux de cetteoccasion de pratiquer la justice en disant et même en criants'il le fautcombien je l'admirece prophète dans sapatriece solitaire douloureuxce méconnuet combienil contre-balance l'énorme dégoût que seslamentables compatriotes m'ont inspiré. Ma joie est d'autantplus vive qu'il m'est donné de rendre témoignage àun tel chrétien dans une revue fort étrangère auchristianisme etpar làfort autoriséecar Julienl'Apostat est revenu vainqueur des Persesau mépris del'histoireet triomphe dans Constantinople. J'ai seulement àdéplorer mon extrême insuffisance et je lui en demandepardon très-humblement.

LéonBloy.

10. -- Aun poète belge [devenudeux ans plus tardun de mes pluslyriques lâcheurs] :

II a fallume replonger dans le torrent des amertumesquitter toutrompre toutliencesser -- pour combien de temps ? -- d'habiter la Francearriver enfin en Danemarkd'autant plus agréable àDieuj'aime à le croirequ'un providentiel malfaiteurm'avait dépouillé complètementun peu avant ledépart. N'est-ce pas très-beau ?

Je ne peuxdonc faire ce que vous désirezmais il est juste que vousconnaissiez ma nouvelle résidence. Vous serez sûrdumoinsque vos lettressi vous m'écrivezne me seront pasprésentées pêle-mêle avec des messages deriches ou des épîtres de bienfaiteurs. Elles serontparfaitement isolées. Tout le monde m'a lâchébien entenduà commencer par ceux qui se disent mesadmirateurs et qui ne verront leur devoir qu'au lit de mortsur la chaussée de leur agonie. Est-il croyable-- ôpoète chrétiendites-le moi ! -- que le changement deseaux en sang et la venue même du Paraclet aurait le pouvoir dedécider un milliardaire à me donner 50 centimes ?

Congédiéce soirnotre bonne suédoise Teklapour cause de possessiondiabolique. Accident banal en son payssurtout depuis Bernadotte.Cette créature devenait horriblement dangereuse et faisait denotre existencedéjà si misérableuncauchemar.

13. --Notre curébienveillant jusqu'à ce jourm'avance leprix d'un certain nombre de leçons et procure à mafemme une vieille truandeparoissienne d'un catholicisme assistéqui balaie l'églisesonne les cloches et fera désormaisnotre ménage.

On mangedans la Main de Dieu.

14. -- Jene reçois plus aucune lettre. Comment continuer à vivresi rien n'arrive de France ?

16. --Toujours rien. Mes amis en sont à ne plus savoir dans quelgouffre de silence se précipiter.
[Je ne voulais plusparler de mon nauséeux escrocsinon pour dire comment cela afini. Je n'ai pu renoncer à la lettre que voici adresséeau seul resté fidèle des cinq amis du départ(voir 6 janvier)] :

Cher amije me décide à vous écrireOh ! sansenthousiasme ni torches et sans espoir d'une réponse. Pourquoime répondriez-vous ? Personne ne me répondpersonne nem'écrit. Je suis loin et on me sait malheureux. Bon débarras.Peut-être me répondrez-vouscependant. Maisj'y pensevous ignorezsans douteque je suis cuit. Refaitcuit et fritd'une manière complète et qui n'est pas àrecommencer.

Vousrappelez-vous le gentilhomme crapoussin qui m'accompagnait àla gare du Nordle 6 janvieret qui s'en retourna sans doute avecvousavec Georges D. et les de Grouxle coeur (!) allégéde ma présencelaquelle aurait pu devenir périlleusepour ses abatis et pour sa fourruresi elle s'était prolongéeseulement de quelques jours. Eh ! bienc'est celui-là et nonpas un autre qui m'avait débarrassé d'une somme quim'eût exposé au danger de ne pas souffrir tout de suiteen arrivant ici. Avantagé d'un flair qui n'est pasindistinctement accordé à tous les maquereauxil eutle tact de se manifester au moment extraordinaire où j'avaisles sous de mon voyage et de mon installation à l'étranger.Il me rafla à peu près toutmais en plusieurs foisdemanière à renouveler de temps en temps le bienfait deses promesses. Carvous l'avez sule cher garçon me voulaitcomblerayant à recueillir de grandes richesses le lendemainde chacun des jours où le soleil se levait sur moi. C'est enattendant la jubilation de ce coup de veine que nous avons avalédeux mois de garno. Comment pourrai-je rémunérer un telbienfaiteurje me le demande ? Quelques jours après notrearrivée en Danemarknous devions recevoir la forte somme celava sans dire

La chose aété bien faite. Vous saurez qu'il ne s'agit pas d'uncabot vulgairequand je vous aurai dit que la conversion religieuseles confessionsles communions et jusqu'au cadavre d'une femme mortedont ma littérature aurait consolé les derniers joursme furent servis chaque matin. Il y eut même un peu de miracleAssez causé de cette charogne..

17.--Lettrede Johannes Joergensentrès-nobletrès-affectueuse.Pauvre lui-même il ne peut me proposer d'autre expédientque d'envoyer au Tilskueren une réponse à unarticle hostile de cette revue. Réponse qui me serait payéehonorablement. Jeanne la traduirait en danois. L'article hostile estd'une médiocrité honteuse. Je cherche une idée.Tout est difficile dans un pays où mes violences parisiennesseraient incomprises et inacceptées.

18. --Commencé avec dégoût le sale travail de laver lagueule à un idiot scandinave. J'y renonce bientôt parl'effet d'une tristesse atroce. J'aime mieux mettre ma confiance enDieu.

20. --Aujourd'huichez notre curé Storpj'ai senti l'Allemand.J'avais fait la gaffe de lui prêter Sueur de Sangquin'a pu passer et qu'il me reproche comme une mauvaise action.Impossible de me défendre. Si je lui disais le mot deCambronneil croirait que je lui offre des excuses.

21. --Pour faire suite à Cambronnedécouverte du magasin demargarine d'un habitant de notre maisonentrepositaire etcommissionnaire de cette chose. Le dit magasin est situéderrière les latrines dont une mince cloison ne le séparequ'à regret. J'abuse de l'ignorance de cet homme qui ne saitpas un mot de français et dont les lèvres en bourreletsévoquent une image obscènepour lui demander s'il nese trompe pasquelquefoisde marchandise.

A mon curéprussienpour tout arranger :

Comment sepourrait-il qu'un Français digne de ce nom supportât cequi s'est passé en 1870 ? Un roi hérétiqueunroi de cette Prusse misérable qui était encoreidolâtreil y a six cents ansalors que la France versait sonsang pour Jésus-Christ depuis dix siècles ; le tristeprêcheur Guillaumecontinuateur de Gustave-Adolphepiétinaitla noble France de Marie conçue sans péchéàla tête d'un million de brutes férocespendant six mois! Ah ! dans l'enfer où hurlentsans douteà l'heureactuelleces trois mauditsGuillaumeBismarck et de Moltkejeprésume qu'ils jugent enfin leur politique de démonscomme elle doit être jugée. Mais quel Françaisje vous le demandefaudrait-il être pour les absoudrepour serappelersans palpitations de coeurl'effroyable guerre de 1870 ?

Certesilest clair que Dieu voulait châtier sa Filleet il est certainqu'il ne pouvait pas lui envoyer de pires bourreaux ! Pourquoipensez-vous que j'ai exagéré l'horreur de cette guerredont je fus témoin ? Vous étiez alors en Westphalie etne saviez de ce drame horrible que ce qui vous en étaitraconté par les gazettes allemandes. Comment auriez-vous puconnaître la vérité ? Une fois pour toutesrappelez-vous que j'ai vu de mes yeux ces abominations et que j'en aigardé au fond de l'âme quelque chose comme une vision dema mère violée sous mes yeux par des incendiairescouverts de sang. C'est ainsi que j'ai pu écrire mon livrevingt-deux ans plus tard

Lemiraclec'est la restitution de l'ordre.

Pourquoil'Eglise est-elle si haïe ? Parce qu'elle est la conscience dugenre humain. -- Jeanne.

Le travailest la prière des esclaves. La prière est le travaildes hommes libres.

22. --Souvent il me semble que tout m'abandonneque tout croule. Ma vie aété si uniformément terribledepuis une ou deuxgénérationsqu'il m'est incompréhensible pourmoi-même que j'aie pu la supporter. Il y a ce que j'ai écritmais il y a surtout ce que je n'ai pas écritce que je n'aipas eu la force d'écrire et que je n'ose même pasévoquer. Ah ! si on savait ! Il faut avoir étévraiment choisi pour connaître l'horreur de certainesimages du passé qu'on est forcé d'écarter àl'instant même en criant vers Dieu Pourquoi le Maîtrem'a-t-il voulu dans ce pays où la laideur du protestantismerenouvelle pour moichaque minutele pressentiment des amertumes dela mort ? Je n'en sais rien et sans doute je n'až pas besoin dele savoir. J'attends et je prie en larmes.

23. --Froid atroce depuis le premier jour du printemps.

26. --Dimanche des Rameaux. Malgré son prussianisme et sonimbécilliténotre curé ne laisse pas d'êtreprêtre et de solenniser ce jour de façon touchanteavecdes ressources misérables. Attendrije rapporte à lamaison un humble bouquet de feuilles de houxde ramuscules de sapinet de buis bénit. Je me demande ce que pourrait être cesouvenir du dimanche des Palmes au Groenlands'il y avait làune église catholique.

28. --Mardi saint. Le souvenir atroce de notre escroc nous tourmentait aupoint d'être un danger pour nos âmes. L'unique moyen d'enfinir ne serait-il pas-- renonçant pour l'amour de Dieu àune vengeance facileheureusement différée jusqu'ici-- d'écrire à ce scélérat une lettre sanscolère où je lui dirais les motifs religieux de monsilence vis-à-vis du parquet :

Monsieurje croyais que ma lettre du 4 serait la dernière. Mais voicila Semaine sainteet comme les préceptes chrétiensaussi bien que les pratiques de l'Eglise sont pour nous deschoses sérieuses et profondesj'ai décidésurle conseil de ma femmeque vous avez failli tuerd'offrir àDieu le sacrifice de ma vengeance -- différée jusqu'àce jour pour des raisons que je n'ai pas à vous dire.

Je saisque cette idée de vengeance vous a paru ridicule. On m'a écritque vous en parliez comme d'une illusion fort comique. Vous avieztort. Non seulement je pouvais vous poursuivre comme un voleur avecde suffisants témoignagesmais je pouvaisentre autresdémarchesécrire au Procureur GénéralBertrand que vous avez abusé de son nom pour me tromper etqu'ainsi vous l'avez fait votre complice dans une basse manoeuvred'escroquerie. Il est probable qu'une telle information n'aurait pasdisposé ce magistrat à une indulgence extrême.

Je renoncedoncprovisoirementà vous punirce qui est méritoiresans doutecar je ne me rappelle pas qu'aucun homme m'ait fait plusde mal et avec autant d'injustice. Cet effort sera peut-êtreprofitable à l'âme de celle que vous avez laissémourir sans sacrementscomme une athée ou une hérétique.Peut-être aussi votre petit Charles obtiendra-t-il de la sortela grâce d'une mort prochaine qui le délivrera del'épouvantable malheur d'être élevépar son père. Vous avez établi votre vie sur lemensonge et même sur le mensonge sacrilège. QueDieu ait pitié de vous !

Dédicaceà Auguste Marguillier d'un exemplaire -de Léon Bloydevant les cochons : « Souvenir affectueux d'un exiléque les cochons même oublient. »

Appris lamort de Paul Bonnetain. Encore un du Désespéréqui s'en va. Les enterrerai-je tous ? Sur vingt-quatreen voilàdix de partis. Ce qui n'est pas fait pour guérir mon mépriset mon horreur des contemporainsc'est la vilenie des oraisonsfunèbres ou dithyrambes après le corbillard. Je parlede ceux que j'ai lu dans l'Aurore : Descaves et Geffroyet jeparle de ceux que je devine. Que penser de ces misérablescompagnons de l'écritoire nocturne qui décernent legénie-- ouile génie ! -- à cette carcassequ'ils méprisaient ou haïssaient et dont le malpropresemblant de vie a dû leur paraître quelquefois si long !

Visite àmon élève Kanaris Klein. Ah ! c'est une affaire ! Il memontre avec orgueil une copie d'un portrait de Thorvaldsen par HoraceVernet. Le célèbre poncif au chapeau tromblon du muséede Copenhague était déjàme dit-onl'auteurd'un buste du vitrier de la Smala qui lui manifesta sagratitude en le délayant sur un châssis. Ce portraitqui donne l'idée bien danoise d'un grand sculpteur enmargarineest exactement hideux. Les deux oeuvres se valent sansdoute. C'est étonnant comme on est infaillible et spontanéen pays protestantquand il s'agit de donner la préférenceà des choses laides et ignobles !

29. -- AGeorges Rémondcelui de tous mes contemporains qui paraîtavoir le plus fait pour moi :

Certainesexpressions de votre lettre me donnent à penser que vousm'avez jugé très- imprudent et mêmeje croispeu digne d'intérêt pour m'être laisséprendre aussi bêtement par un escroc. Peut-être avez-vousraison. Peut-être vous trompez-vous. Je n'en sais rien et celam'est tout à fait égal. Etant un homme pécheuril est vraimais de prière amoureuse et de communionfréquentehabituéd'ailleursà une vie quin'est pas celle des autres hommesj'ai trouvé tout naturelen certaines circonstancesque le secours décisifladélivrance tant espéréedepuis si longtempsmefût offerte par le moyen d'un instrument quelconqueridiculeou abjectque j'avais si peu choisi. J'ai donc accueilli cet affreuxdrôle que je croyais un imbécile. Je parais avoir étérouléc'est sûr ; mais qui a été roulécertainement et indiscutablement ? Telle est la question

Pourquoine viendriez-vous pas me voircet étéàKolding ? Ah ! ouipourquoi ? Ces questions me donnent envie depleurer. Pourquoi l'expérience de toutes les générationsa-t-elle démontré que ce sera toujours en vain qu'unhomme de cinquante ou soixante ans dira à un homme de vingtans : « Ne passez pas par làje m'y suis déchiréc'est un chemin de mort. » L'adolescents'il a quelquenoblesserépondra toujoursen descendant à reculonsl'escalier du gouffre : « Je ne veux pas être un mufle !» et ce sera invincible. Et plus il y aura de noblesse plus cesera invincible Il est clair que vous vous êtes liévous-même d'une façon cruellec'est-à-direbanaleprécisément à l'époque de votrevie où vous auriez eu tant besoin d'être libreétantexceptionnellement doué du côté del'intelligenceje vous le dis. C'est effrayant de penser quel'Esprit de Dieu se présentera demain à votre porte etque vous serez forcé de lui répondre : Il y aquelqu'un ! Repassez au COMMENCEMENT des siècles.

C'est àdétraquer l'entendementà suggérer le dégoûtde vivrede penser qu'un homme peut se dire admirateur du Salutpar les Juifs et croireen même tempsqu'il y a deschoses plus importantes que d'obéir aux commandements de Dieu

31.--VendrediSaintà Henry de Groux :

Mon cherHenryje prends occasion de la Mort de Notre Seigneur pour vousécrire. J'ai reçu de vousle 23douze lignesd'une écriture plutôt atroce et signéeillisiblementqui paraissent avoir été écritesau cafédans un mouvement soudainsous l'empire de je nesais quoi. Soudainement doncbrièvement et fébrilementvous me déclarez que vous m'aimez de toutes vos forces et quevous m'êtes fidèle. Mon très-cheril y a dans leMendiantlivre plein de vousje ne sais à quellepagececi : « Il y en a qui croient m'aimer et qui mehaïssent. » Dieu me préserve de penser que vousêtes de ceux-là. Maisje me le demandesi vous étiezmon ennemicomment pourriez-vous être plus séparéde moi ? Vous savez très-bien ce que je veux diren'est-cepas ? Si vous aviez en commun avec moi quelques idées ousentiments essentielsah ! mon pauvre amiqu'il vous eût étéfacile de m'écrire plus de douze lignesme sachant simalheureux ! Je pense à vous avec une tristesse infinie.

Dansl'après-midije vais lire l'office de Ténèbreset faire le chemin de croix dans notre église malheureusementtrop peu déserte. J'espère qu'il me sera tenu compte decet effort de prière ayant eu à lutter contrel'impatience et l'horreur que me donnaient de misérablesprotestants venus pour voir et s'amuser. Car le Vendredi Sainticiest un jour de vacance et de soûlerie.

FIN DUTOME PREMIER


II

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1899-1900



pourfaire suite au Mendiant Ingrat

*Le temps est un chien qui nemord que les pauvres.*

Avril

2. --Dimanche de Pâques. Allant à l'égliseentendu lecarillon infâme du temple. Rien ne peut être imaginéde plus odieuxde plus intolérable que cette chaudronneried'enfer qui suffit aux protestants. Il y a làm'a dit notrecuréune pauvre vieille cloche catholique âgéede quatre cents ans qui pleure d'entendre les autres.

Nous avonsdécouvert qu'une masse de petits gâteaux danois faitsicicette semaine sainteen vue de Pâquesa disparucomplètement. Ils ont été mangéssansdoutepar une jeune fille assez agréable à voir qui apassé chez nous trois jours. La gourmandisesoutenue par unefaculté remarquable de s'empiffrer est une chosetrès-scandinave. Mais plus scandinave et plus protestantencore paraît être le désir des vierges de sefaire tripoter par les messieurs. J'ai cru démêler çachez cette jeune personneparfaitement élevéed'ailleurs.

Dansl'Aurore venue ce matin (de vendredi31 mars)lu un articled'Urbain Gohier qui « entreprend de refaireun peuple ».La lecture de ce républicain merdeux produit en moi quelquechose d'apocalyptique.
Faut-il que la France soit châtiéequasi maudite pour que de tels couillons surgissent !

3. --Encore ce carillon horrible du temple protestant. Arrivé prèsde notre égliseje jouis délicieusement des notespures de nos cloches bénies. Et le gouffrele chaos déjàincomblable s'élargit.

Cognoverunteum in fractione panisdit le sublime évangile du Lundide Pâques. Juste ce qui n'arrive pas en Danemark. La forme mêmedes pains ne permet pas qu'on les rompe. On débite le pain entranches minces au moyen d'une petite guillotine.

Nul neparaît avoir voulu me faire la surprise d'un secours pascal.

5. -- Apropos de je ne sais quoiayant dit au curé Storp que je nesuis pas « dans la voie commune »je crois lire en cethomme la pensée bien allemande que je n'ai pas le droit den'être pas comme les autres.

[Plustardj'ai su que cette parole ne m'avait pas étépardonnée et je penseaujourd'huiqu'elle ne le serajamais.]

6. -- Notesur la tolérance luthérienne et sur la célèbredouceur danoise :

Quand unindigent a été secouru par ce qui équivaut en cepays à l'Assistance publiqueil n'a pas le droit de se marieravant cinq ansà moins qu'il ne rembourse l'argent reçu.

Leconcubinage se nomme ici mariage polonais et les concubins se nommentpolakker.

LeDanemark étant surtout le pays de la vertulorsque lesconcubins n'obtiennent pas d'enfantstout va bien et on leur permetde se mariersi ça les amuse. Dans le cas contrairelemariage leur est interdit (! ! !)

Unséducteur n'a pas le droit (!) d'épouser unefille séduitesi un enfant intervient (!!?)

Un faillin'a pas le droit de prendre une bonne à son serviceavant d'avoir payé tous ses créanciers.

Je croyaisconnaître le démon impur et sa haine de la pauvreté!

7. -- ABigand-Kairecapitaine au long coursdédicataire de la Femmepauvreà Cancale :

Mon cherBigandpeut-être vous rappelez-vous le nom de ce LéonBloy qui vous dédia l'un de ses livresle meilleurdit-on.Cet écrivain malheureux vous a écritdepuissansobtenir de réponseil y a bien longtemps déjà.Pourquoi n'en a-t-il pas obtenu ? C'est Dieu qui le sait. Ensuite ila publié un livre important
le Mendiant ingratoùvous êtes mentionnénaturellement. Privé devotre adresseLéon Bloyn'avait aucun moyen de vous envoyerle volume. Aujourd'huien Danemarkdéçu de la façonla plus atrocela plus mortellepar un prétendu sauveurdénué de tout secours humain et sur le pointcroirait-onde périr décidément etignominieusement avec sa femme et ses deux enfantsil pense que ceserait tout de même trop cochon de crever comme çasansque vous sachiez au moinsvousson bienfaiteuren quel lieu dumonde il crève.

[Sansréponseéternellement.] Ce Bigand-Kaireà quij'ai fait une des plus belles dédicaces qui soient enlittératureest un personnage extraordinaire. Ayant résoluen mars 95de me procurer un secours sérieuxce marin ne futpas longtemps sans découvrir qu'un certain projet de tombolaqu'il avait conçu et qui a réussirencontrait beaucoupd'obstacles. A partir de ce momentje vis paraître lebienfaiteur dolent et onéreuxforcé de me pardonnerchaque jour d'être pour lui l'occasion d'un tas de tourments.Je ne lui avais jamais rien demandé.

Le bravehomme avait l'air d'être traînécomme un esclaveou un galérienà l'accomplissement de son proprebienfait : -- Ah ! si j'avais su ! disait-il souvent. J'insiste surce point qu'il s'était offert de lui-mêmespontanémentavant que je le connusse .

On peut sereprésenter le délice de ma situation. Maisaprèsun premier mouvement de révolteil m'advint d'êtreimmobilisé par une profonde méditation sur le caspresque inouï de cet homme envoyé pour me secourirtrès-utilementun certain jouret qui obéissait avecragecomme un matelot hargneux commandé pour le service despompesen péril de mer. La corvée finiele marsouin adisparu à jamais dans les antres de l'océan.

Visite dela femme Kanaris-Kleinune des grandes dames du trou. Ses deuxfillesde sept à dix ansl'accompagnent. Ma Véroniqueen compagnie de ces enfants déplorables que leur mèrehabille une demi-douzaine de fois par jourressemble à unepetite princesse pauvre qui n'aurait que deux oies à garder.

8. -- Fêteanniversaire de l'imbécile Christianle vieux roireproducteur. On se pavoisedes fanfares parcourent les rues. Pouréchapper à ce boucanlu le Scarabée d'or dePoë et de Baudelaireavec une indicible volupté.

9. --Quasimodo. Très-bel article de Joergensen sur le Mendiantingrat dans le Katholikenfeuille hebdomadaire dont ilest l'unique rédacteur et qui est une sorte de gazetteofficielle dans le petit monde catholique en Danemark. Rien de pareilen France où ce qu'on nomme « la bonne presse »est cuisiné dans des casseroles sans art par d'innombrablestapirs. Réponse :

Cher amivotre article si généreux et si fort a étépour nous une consolation que nous avons reçue comme le restequasimodo geniti infantes. Nous avions été sitristes pendant tant de jours ! Et quand nous sommes très-tristesnous pensons à nos chers petits qui sont sous la terre et dansles cieux. Il a donc fallupar la bonté infiniequ'un peu deconsolation nous arrivât précisément en ce jourDominica in albisoù l'Eglise paraît avoir donnéaux petits enfants un pouvoir très-particulier d'intercession

Votredistinction entre les catholiques convertis et les autres estd'un penseur. Ah ! si vous saviez ce que c'est que le catholicisme deHuysmanspar exempleet ce qu'il m'a fallu de tempsde parolesdeprièresde larmes et de souffrances pour engendrer cetavorton des Théologales que tous les médiocres admirent!

11. -- Ole beau commencement de ce jour où l'Eglise fait la fêtede saint Léon ! Le seulje croisde tous les saints papes àqui elle donne le même évangile qu'à saintPierrecomme pour affirmer aux dissidents le dogme essentiel de laSuccession apostolique. Trois autels ont été disposésdans notre petite église pour les messes d'une dizaine deprêtres. Toutes les missions du Jutland représentées.Il paraît s'agir d'une conférence ecclésiastiqueoù des pipes incalculables seront fumées. Au fondJeanne pense quepour célébrer convenablement ma fêteil ne fallait pas moins de dix prêtres à Kolding.

13. --Horribleépouvantablehomicide odeur de nos latrinespareilles à toutes les latrines danoises qui sont une espècede honte barbare et d'inexprimable ignominie particulière àce royaume. J'aurai trop l'occasion d'y revenir.

14. -- Ludans l'Aurore un discours de Clémenceau où ilnomme Dreyfus hérétique (forme de louangebienentendu). Le savant Clémenceau croit que les Juifs sont deshérétiques. Ce fait imperceptible n'éclaire-t-ilpas toute l'histoire contemporaine ?

17. -- Ily a en Danemarkrégion sentimentaleune grande miséricordepour les petits oiseaux. Devant chaque maison on est sûr detrouver au moins une percheun mâtle long duquel sont fixéesdes boîtes garnies de trous pour servir de refuges auxvolatiles vagabondsmerles ou alouettes. Même sur les arbresj'aperçois ces boîtes ressemblant à des ex-votoet me rappelant avec dérision les petites niches de saintsqu'on voit encore en Francedans quelques campagnes de l'Ouest et duMidi. C'est à pleurer.

18. -- Lecuré Storp avait promis de payer mon terme qui tombeaujourd'hui. Il s'exécutemais en profitant de l'ascendant deson bienfait pour démasquer le terrible bourgeois allemand quiest en lui et me reprocher avant tout de n'avoir pas de ressourcesfixes. -- Vous comptez exclusivement sur les autres pour vivre !bafouille-t-il en un français impossible. Je lui montre alorsla liste de mes oeuvreslaquelle supposej'imagineune sommeconsidérable d'efforts personnels. Peine perdueon se fout demes oeuvrespuisqu'elles ne représentent pas d'argent. Enfince pasteuroubliant ou n'oubliant pas qu'il vient de me rendre unservice et qu'un autre moment serait mieux choisidévoiletout à coup ses blessures. Ayant lu ou cru lire le Mendiantingrat que j'ai été assez imprudent pour donner àun pareil idiotla manière dont j'y parle de quelques prêtresinfâmes de Paris tels que les Pères Augustins del'Assomptionl'a exaspéré. D'une part1e mot proprequ'il saisit à peine une fois sur dixlui fait horreur ;d'autre partil ne peut admettre la clairvoyance d'un séculiersans soutane en matière ecclésiastique ou religieuse.Il affirme que je me trompe et que j'ai tort d'écrire comme jele fais. A cette occasionje remarque l'inutilité absolue detout ce qui a pu être dit entre nous depuis deux mois. Lesimbéciles sont fuyants et imperméables comme desglaires. Quoique très-irritéje me borne àrépondre que je suis un homme craignant Dieuque je viens deParisque je sais les choses dont je parle et qu'il les ignore.Là-dessus fureur extrême. Voilà un curéStorp qui se met tout à coup à gueuler. EtsoudainlaPrusse de 70 m'apparaît. C'est l'ennemi! Je quitte ceténergumène médiocrele coeur inondéd'amertume. Et nous n'avons ici que ce seul prêtre !

Bonneréponse à fairesi nous avions la ressource d'uneautre soutane : -- Vous avez de l'argent et je n'en ai pas. Donc nousne pouvons nous entretenir ni de politiqueni de philosophienid'artni d'histoireni de religionni de quoi que ce soit.

Combien defois ai-je remarqué que la citation des Textes les plus fortsne produit absolument aucun effet sur ces animaux. J'ai connu unpersonnage de grande autorité dans le monde religieux quitrouvait cela futileet certains prêtres de l'espèce deStorp paraissent regarder les Préceptes mêmes del'Evangile comme de bonnes blagues un peu vieillottes. On croit lesentendre dire : -- Ouiouije la connaisça ne prend pas.En général ces prêtres effrayants sont habituésdès le séminaireà voir dans l'Ecriture unematière à examen qui n'a rien de commun avec cequ'ils nomment la vie pratique.

Pour toutdire je me suis cognéune fois de plusà l'orgueilsacerdotalle sentiment le plus judaïque et le plus invinciblequi soit.

Aujourd'huiencoretrentième jour du printempsnotre petite Madeleinequi vient d'avoir deux ansse plaint du froid. Il y a de laneigeen effetet tous les rugissements ne remplaceraient pas unsac de charbon.

20. -- Surle chemin de l'église une petite fille me donne une lettre deStorp. Il m'apprend qu'il a la grippe et qu'il est forcé degarder le lit. Il me semble qu'un prêtre mangé du zèlede la Maison de Dieu aurait trouvé la force de célébrerla messene fût-ce que pour n'en pas priver un seul chrétien.Sa lettred'une écriture ferme et nettene donne pas l'idéed'un moribond. Je suis donc privé de la messemais en mêmetemps délivré de la leçon de français dece jource qui est une sorte de consolation.

Jecommence à me pénétrer de cette idée queles missions catholiques dans les pays scandinaves ou le martyre estpeu décerné sontpour des prêtres suffisammentrichesune très-douillette situation. L'évêqueest loinle ministère à peu près nul etquandon a la gueule fineil y a bien des douceurs.

21. --Lorsque les hommes se réunissentilne font ordinairementrien de noble. Un chrétien ne peut être sauvé quepar UN de ses frères qui le prend dans ses bras et le porteseul à travers l'eau et le feu -- comme j'ai fait pourquelques-uns. J'ai cherché ce frère dans les royaumeset les républiques.

22. --Visite bien imprévue de Storp venu comme un chien mouillésous un prétexte quelconque. Je me suis fort apaisédepuis quatre jours. Je profite cependant de l'occasion pour lui direà peu près tout. Mais il m'écoute avec des yeuxtellement dénués d'intelligence ! Il ne revient pas demon Mendiantil n'en reviendra jamais. « Le membrumvirile » de la page 276 lui est particulièrementinsupportable. C'est une chose qui ne peut pas se dire devant lesjeunes filles. Deux ou trois autres critiques de même force etc'est tout. Jeanne étant venue prendre part à cetteabsurde conversationje crois remarquer en notre curé cemépris armé contre la femme qui est un signe siprofondément caractéristique de l'homme médiocre.

A proposde méprisj'ai eu l'occasion de lui exprimer le mien pour lesluthériens danoisdisant qu'à mon avis le meilleurmissionnaire serait un tout-puissantun dominateur formidable quiexigerait le rétablissement du catholicisme sous peined'extermination. Il a objecté que je ne connaissais pas ceshérétiques et que certainement beaucoup donneraientleur vie pour Luther.

-- Eh bien! lui ai-je réponducela ferait du fumier et les enfantsdumoinsseraient catholiques ! Ce ton horrifie le curé Storp.

23. -- Laville se pavoise derechef. Il paraît que c'est aujourd'huil'anniversaire d'une victoire des Danois sur les Allemands en 48.C'est comme si nous faisions en France l'anniversaire d'Iénaaprès Sedan. Passant près du cimetièrejeremarque des drapeaux sur quelques tombes. Pauvres mortseux aussise réjouissent de la gloire du Danemark ! Voilà ce quinous enfoncenous autres catholiques romains qui avons encore durespect et de la pitié pour les défunts. Le 14 juilletdate rudement glorieuse pourtantnous ne penserions pas àplanter des drapeaux ou des oriflammes sur les tombes de noscimetières. Cela viendra sans doute.

Malgréle ridicule de cette fêtele drapeau danoisle Danebrogest une chose belle et vénérabled'origine catholiqueainsi que tout ce qui est resté beau chez les protestants.Cette croix blanche sur un champ de feu et de sang est un peu plusbelle que nos trois couleurs.

A proposde Storp et de cent mille autres. Objection inexprimée et sansréplique : Ma santé ne me permet pas de devenir unsaint. Tel est le fond de ces serviteurs de Dieu.

24. --Après une sottise nouvelle de notre curéindignationet peine très-grandes. Puis le calme. Je me souviens de laProvidence et je songe à la Mort qui arrive sur nous tous augrand galop. Nous serons tous morts et en putréfaction demainmatin.

25. --J'apprends que les Danoisdans les rues de leurs villessecomportent exactement comme les voitures dans les rues de Paris. Unpiéton éduqué doit toujours prendre la droite.Le diable alors ne le dérangerait pas. Une vieille femmemalade qui viendrait à sa rencontreayant pris la gauche parnécessité ou par mégardeaurait le devoir delui céder le passage et de descendre dans la crotte.

28. -- Cejour est bizarre. On l'appelle ici le Grand Jour de Prière«Store Bededag »parce que d'ingénieux pontifesluthériens imaginèrentje ne sais quandde mettre surun jour unique toutes les fêtes réparties dans l'annéeecclésiastique et d'empiler en un seul tas toutes les prièreséparses. Est-il besoin de le dire ? ce jour de prièreest surtout de soûlographie.

Fin d'unelettre à un Polonais qui veut écrire sur moi et qui m'aprié de le documenter :

La demandedes notes biographiques est étrange de la part d'un «admirateur ». Ma vie de misère est racontée dansle Désespérédans la deuxièmepartie de la Femme pauvre et dans le Mendiant ingrat.Il y a des gens qui savent cela en Islandepeut-être mêmeau Groenland. Cette documentation doit vous suffire Je ne refuse pasde répondre à une nouvelle lettremais ne recommencezpas la farce atroce de ce matin. Je suis icien exilabandonnépresque sans ressources. Votre lettre arrivant recommandéeet paraissant contenir de l'argent -- ô Dieu éternel !-- fait bondir de joie une famille. Concevez-vous l'horreur d'un teldésappointement ? Si vous êtes incapable de laconcevoirgardez-vous bien d'entreprendre votre « étude». Vous ne comprendrez jamais.

29. --Inquiétude cruelle au sujet de Madeleine. C'est en revenantd'Askovoù l'avait menée sa mère par un tempspluvieux et froidque cette enfant est tombée malade.L'endroitd'ailleurs est abominable. Qui sait l'influence subie parcette innocente en ce lieu d'orgueil et de mortsi manifestementdévolu aux Puissances invisibles et mauvaises ?

Oh !l'horreur insurmontableindicible de nos latrines luthérienneset scandinaves qu'on ne vide pas et qui débordent comme unpoème de Grundtvig !

Questionsans réponse. Pourquoi est-il impossibleen Danemarkd'avoirde l'huile à manger ? Jeanne s'était procuré unelaitue dont elle voulait me régaler. Cette salade assaisonnéeavait le goût de l'huile à cheveux. On dit que c'est lameilleure huile de table. Il y a quelques années àpeinece produit étonnant ne se trouvait que chez lespharmaciens (!) qui le débitaient comme un poison sûrdans des fioles mystérieuses. Aujourd'huiles épiciersen vendent. Occasion de mélancolie. Tous les mystèresfoutent le camp.

Mai

1er. --Immense besoin de fuir un pays qui ne veut pas de Marie et qui n'apas de fleurs en mai.

Un ami deBelgique a eu l'idée de me faire une mensualité de 50francs jusqu'à l'achèvement du prochain livre. Maiscomme il est richeil lui faut pour ça une dizaine decoopérateurset il n'en trouve que quatre. J'apprendrai unjour que cela se passe entre millionnaires. Ils se fendent chacun decent sous pour sauver de la tribulation un écrivain qu'ilsdisent grand. J'imagine que mon livre sera finiet mêmequelques autresavant que ces bonnes volontés aient pu segrouper suffisamment et former le mastic. O les nobles et bravescoeurs belges ! Ça me rappelle les 40 francs de la Chevalièrede la mort (Voir l'introduction de ce livre). Je songe auxmensualités de 80 ou 100 francs qu'il m'est arrivé defaire sans que rien d'humain m'y forçât du fond de mamisèredu fond de mes agonies !

Entendupar occasiondans la première école de la villeunelecture d'histoire de gnômes faite à des petites fillesde quatre à cinq ans. Aussitôt que les petits enfantsont cessé de téter leurs mèresLuther leurpropose l'exemple des démonsnaturellement. C'est duprotestantisme ultra fin. Je pense à ma petite Madeleine quime parle tous les jours du « petit Jésus ».

2. --Encore une question sans réponse. Pourquoidans ce pays oùon trouveen sommequelques industries et quelques bons ouvriersest-il impossible de découvrir un boucherje ne dis passachant son métiermais l'ayant appris ou essayé del'apprendre ? Les étrangers doivent s'étonner de cesterribles quartiers de bêtes mortes que les garçons deboucherie apportent sur leurs épaules en de vastes pelles àmortier et que les clients sont forcés de découpereux-mêmes.

Silence dequiconque pourrait m'écrire. Je dis à Jeanne la joieque j'aurais à lire une lettre longueferventepleine d'âmepleine de penséecomme j'ai souvent essayé d'en écrire! Je suis le Mendiant ingratc'est bien vraimais qui donc m'adonné autant qu'il avait reçu de moi ?

3. --Engueulade prodigieusement comique à l'adresse de monpropriétaire qui ne sait pas un mot de français. Avecune véhémence dont cet homme est inutilement accabléje parle de la bouche en pot de chambre de notre voisinlecommissionnaire en margarineet de l'emmagasinage de son infâmeproduit derrière la cloison de nos lieuxproximitéd'une perturbante et inexprimable dégoûtation.

4. --Pourquoi ne parlerais-je pas de ces pauvres marronniers plantésle long de la rue où est située notre église etqui font chaque jour de si navrants efforts pour développerleurs premières feuilles ? Pourront-ils seulement donner del'ombre dans un moisces pauvres arbres en exil parmi cette nationgelée qui n'a pas une rose à offrir à Marie lejour de l'Invention de la Croix ?

Le facteurvêtu de rouge comme un bourreau -- ils sont ainsi costumésen Danemark -- me réclame par erreur une signature. Ils'agissait d'un misérable imprimépoèmeridicule inexplicablement envoyé par un certain abbéFouéré-Macéde Dinanse disant « Ermitede Lehon »qui joint sa carte à ce chef-d'oeuvre.J'écris :

Monsieurl'Ermite ou monsieur le Recteurcomme il vous plairail estmanifeste que vous aimez à rireet je suis forcéd'avouer que je ne hais pas la plaisanterie. Mais il y a des moments.Omnia tempus habent. Brefje suis icià cette adressedanoise que vous connaissezje ne sais commentdans la pluscomplète misèrene pouvant compter pour vivre et fairevivre les miens que sur des miracles sans cesse renouvelés etobtenus à force de prières. Orle facteur se présenteréclamant ma signature que je me prépare àdonner avec allégressecroyant à une lettre chargée! Le terrible fumiste se trompaitla lettre chargée étaitpour un autreet je recevais le poème inspiré parOvide où l'Ermite de Lehon me parle de mes « salonsdorés ». L'ironie m'a paru férocevenant surtoutd'un prêtre. Je vous en suppliemonsieur le Recteurépargnez-moi désormais ce genre de facétieetsi vous ne pouvez ou ne voulez rien pour votre frèrelaissez-ledu moinssouffrir en paix.

5. -- Reçuun beau portrait de Joergensen. Réponse :

Cher amic'est vrai que vous n'êtes pas beau comme un ténor ou unperruquiermaisainsi que j'aimais à le supposervous avezune excellente figure de martyr. Peut-être mêmesi j'encrois l'énergie de quelques-uns de vos traitsseriez-vous peuéloigné de ce terrible saint dont je ne peuxen cemomentretrouver le nomquisaisissant un lambeau de sa chairqu'on lui arrachaitle jeta au juge avec ce cri : « EsCanismangechien ». L'Eglise qui est parfaitement douceet infailliblea placé ce violent sublime sur ses autelsàcôté de saint Laurent qui paraît avoir mis enpratique la sacrée Sentence : Hilarem datorem diligit Deus.

Lemartyre. Ah ! voilà vingt ans que j'y pensecomme le pauvrevidangeur pense à son salaireet si des paroles qui me furentdites autrefois s'accomplissentje peux compter sur une mortjoyeusepeut-êtremais sans douceur. Serez-vous alors moncompagnon ?

7. --Suite du silence de tout le monde. Je passe maintenant des quinzejours sans recevoir une lettre de France. De Groux lui-mêmel'ami du Mendiantm'a complètement abandonné. Si jevenais à mourir de chagrin ou de misèreon ne lesaurait même pas.

9. --Nouvelle douloureuse. J'apprends la mort de mon cher Soiratl'éditeur du Désespéré. Avecdéchirement je me rappelle notre dernière entrevuelaveille du départet la manière presque emportéedont je l'ai serré dans mes brasau dernier instant. Pauvrehommesi simplesi affectueux ! C'était un ami sûr.Combien m'en reste- t-il maintenant ? Je lui avais souvent dit mondésir de lui être utileun jour. Je croyais que ceserait en ce mondeet il y comptait. Ce sera donc en l'autreetnous commençons dès aujourd'hui. Quelque chose detrès-suave nous fait comprendre qu'il s'agit d'une âmequi plaisait à Dieu.

Nous avonsenfin une ennemie à Kolding. Aujourd'huiune laveuse déjàemployée une fois est venue pleine du désir de faireune querelle. Elle était enragée d'un reproched'ailleurs très-douxque Jeanne lui avait faithier soirausujet d'une pièce de linge mal lavée. Nous avons sentiune sorte de fureur démoniaque ne demandant qu'une occasiond'éclater. Je note ce fait imperceptibleparce qu'il montrebienau plus bas étage de cette sociétélefétide orgueil qu'on y cultivedès l'enfancecomme laplus précieuse fleur. Un protestant n'a jamais tort.

10. --L'argent des pauvresdes plus pauvresarrivant toujours àla minute où on ne peut plus s'en passer et l'argent desriches n'arrivant jamais. Nous ne vivons pas autrement depuis desannées.

11. -- Cematinà la sortie de la grand'messej'ai eu l'impression quevoici. Il m'a semblé que le petit troupeau catholiquedont jesuisest fort méprisé ici. De faitil n'est recrutéque parmi les indigents. Il y avait à quelques pas de notreéglise une belle voitureun landau fort élégantattelé de deux chevaux reluisants où deux damesentoilettes furieusesattendaient. Peut-être me suis-je trompémais il m'a bien sembléencore une foisque nous étionsregardés du haut de la lune. Après toutn'était-cepas le devoir de ces belles dames accoutumées à sucerLutherde nous conchier du fond des astres ? Telle a étéma première rencontre de la richesse en Danemark.

12. -- Ilpleut chez nous. Le voisinl'homme à la margarineprend desbains à l'étage supérieur. L'idée de cesbainsde cette nudité qui trempe au-dessus de nos têteset de ces gouttes qui tombenttout cela me casseme détruitme jette dans le gouffre. Ce triton a pour soeur une hérétiquevénérable qui a dit à Jeanne : -- Ah ! ouivousêtes catholiquesvous autres ! Chacun sa foi ! Vous avez uncrucifixmoi j'ai le portrait de Luther au-dessus de mon litc'estplus sûr.

14. -- Ludans l'Aurore un article surprenant d'Urbain Gohier (Biensnationauxvendredi 12 maiNo 571). Je dis surprenantparce quetout préparé que je sois à la sottise et augoujatisme de ce domestique des Logesil y avait pourtantaujourd'huiune transcendance imprévue dans son crétinismevoltairien. Quel rêvequel sale rêveô Seigneur !de lireen 1899des gargouillades libérâtres etantireligieuses qui eussent paru décrépites en 1850 !Cet Urbainpour qui l'auteur du Juif Errant est évidemmentun grand hommecroit à une Congrégation instituéedepuis les siècles à seule fin de soutirer l'argent despeuples et de sodomiser la jeunesse. C'est ainsi qu'il conçoitl'Eglise. En conséquenceil conclut au massacre et au pillagede toutes les communautés religieuses. Je crois qu'il estpossible d'être aussi bêtemais comment pourrait-on êtreplus bête ?

Clémenceauqui est une crapule douéedoit souffrirparfoisduvoisinage de ce pauvre.

17. --Aurore du 15premier feuilleton de Féconditéoeuvre nouvelle de Zola et résolution de consignerchaquejourmes sentiments. Rien de tel pour faire passer le temps de lavie que de conspuer un pareil auteur. [Ces notes réparties surplus de cinq moisdurée totale de la monstrueuse publicationont été assez abondantes pour former un volume intituléJe m'accuse !...édité en 1900 par la Maisond'Art.]

A un Belge:

Vousdemandez pourquoi j'ai souligné dans le Texte des Machabées(lib. IIcap. VI v. 19) les mots : Voluntarie præbat adsuppliciumQuel enfantillage ! J'ai souligné ces motspour toutes les raisons que vous avez supposées et pour toutescelles que vous pourriez supposer encore -- mais surtout parce que jesuis un de ces fous clairsemés pour qui le Saint Livre est unMIROIRle miroir aux énigmes de saint Paulmiroir immenseinfini où se précipitent leurs âmesaussitôtqu'une Parole les éveillepour y vérifier leuridentité

Vous avezété mal renseigné. Le Salut par les Juifs-- le plus important de mes livres -- n'est pas recherché desbibliophiles. Il en estau contraireignoré ou mépriséprofondémentainsi qu'il convientet rien n'est plus facileque de se le procurerquand on sait le moyen et qu'on peut sacrifier2 ou 3 francs.

Voici latrès-sotte et très-déplorable histoire. LeSalut par les Juifsédité en 92 par un humblemarchand de papier devenu éditeur pour ce seul ouvrage dont ilespérait quelque succèsn'en eut aucun. Deux centsexemplaires à peine se vendirent ou furent distribués.Un peu plus tard le commerce de vendeur-commissionnaire pratiquépar mon éditeur ne marchant plusil se vit forcé d'yrenoncer et ne garda que le bouillon de mon livrehuit centsexemplaires environcomptant qu'un jour il trouverait une occasionde s'en défaire avantageusement. Calcul pas trop bêtemais combien onéreux pour moi ! Ecoutez la suite. AdrienDemaytel est le nom de cet éditeurest devenu plombier. Ilmet du zinc sur des maisonspose des tuyaux de gazdes robinetsinstalle des appareils de cabinets d'aisances. Le bouillon du Salutpar les Juifsle seul livre du XIXe siècle où ilsoit parlé de la Troisième Personne divineest parmices ustensiles depuis environ sept ans. Adrien Demay habite Gentilly63route de Fontainebleau. A défaut d'un acheteur en blocilvend volontiers ses exemplaires au détail. Mais quepensez-vous de cette misère ? Un tel livre sorti de mon coeurpercéaprès des maux inouïs et jeté horsde la circulationenseveli dans la poussièreau milieu deshorribles objets d'un commerce ridiculesans qu'il soit possible derêver seulement un millionnaire chrétien quiconsentirait à changer cela pour quelques centaines de francs!

Etfactus est sudor ejus sicut guttæ sanguinis decurrentis interram

18. --J'apprends la mort de Francisque Sarcey. Médiocre nouvelle.Enfincela fait toujours une charogne de plus. Il était duDésespéré. Combien m'en reste-t-il encoreà enterrer ?

Visitél'école de gymnastique pour fillettes de dix à quatorzeans. Exercices variés. C'est utilepeut-êtremaislaid. Je ne peux me défendre d'une horreur intime. C'estl'absence de Dieu. Je pense à sainte Agnèsàsainte Rose de Limaà des milliers d'autres. Commentconcevoir ces sublimes vierges sur le trapèze hygiéniqueet roboratif de Luther ? Oh ! cette femme qui commandaitavec unevoix de sous-officier prussienles exercices !

19. --Pourquoiaujourd'hui seulementrelisant le XVIIIe chapitre de saintMathieuai-je remarqué l'immensité de la somme due parle premier « débiteur » : dix mille talentsc'est-à-dire 55 millions si on suppose des talents d'argent ?En supposant des talents d'orcela ferait à peu près900 millions !!! C'est l'unique fois qu'un chiffre aussi énormeest mentionné dans l'Evangile. Les cent deniers de l'autre «débiteur » faisaient un peu moins de 80 francs. Il n'ena fallu que le tiers pour payer le Sang de Jésus-Christ.

Unevieille marchande de poisson qui nous vend quelquefois du hareng fumés'est présentéece matinles mains vides quoiquetrès-sales et réclamant une gratification pourPentecôte. Elle tombait mal. Nous avons objecté àcette protestante le Saint-Esprit qui ne permet pas de donner àceux qui le méprisent.

20. --Reçu un numéro de septembre 98 de l'Humaniténouvellerevue évidemment littéraireoù unmonsieur proclame ceci :

Dieuseul est épargné par Léon Bloy (!) ; sonâmepour un court instant dégorgée de puss'aromatise de louanges vers Celui qui créa le morpionl'hyènela vipèrela mouche charbonneusele crapaudle vautourla punaise et l'acarus de la gale et qui sutun jourles réunir en un seul être pour l'édification descatholiques et la gloire des lettres françaises.

J'ai copiéla phrase parce qu'elle me pénètre de consolation et mesemble plus honorable que cinquante brochures apologétiques.Le Mendiant ingrat fut l'occasion de ce suffrage.

Envoyéà un pauvre habitant Paris une autorisation de mendier pourmoi ainsi libellée : « Vivant à cinq cents lieuesde Parisprivé de tout moyen d'existence et menacé depérirj'autorise mon ami dévoué L. D. àmendier pour moi ». Suivait une liste de victimesune dizainede noms d'individus rêvés exorables.

21. --Dimanche de Pentecôte. Chacunicime dit-onestexclusivement et continuellement occupé à rechercher cequidans la conduite ou les paroles d'autruipeut êtreoffensant ou non offensant. C'est à donner le vertige de sepencher sur le gouffre de ces âmes vides.

Grandjourcelui de Pentecôtedans le monde luthérien.N'est-ce pas à mourir d'indignationde les voir s'associer ànos fêtes chrétiennesces vils hérétiquesces parricides renégats qui n'ont su que couvrir d'ordures etassassinerautant qu'ils ont pula sainte Mère Eglisedepuis près de quatre cents ans !

22. -- Auretour de la messeque dis-je ? pendant la communion mêmeentendu les exécrables cloches du temple protestant. J'aiparlé de cette chaudronnerie affreusetout à fait sansnomqui contente la piété des luthériensetpar laquelle ils prétendent solenniser des fêtesinexplicablement conservées dans des almanachs de néant.En ce momentj'ai sous les yeux le calendrier luthérien.C'est stupéfiant de niaiseriede bassesse et d'ignorance. Engénéralil n'y a qu'un mot à dire auxprotestants : Vous êtes hideux !

23. --Notre curéhomme fort à l'aisea un bateau àvoiles sur le fiordet il m'invite à une promenade en Fionie.La distance est faible et on arrive bientôt malgré unvent peu favorable. Visité le célèbre parcd'Hindsgavlancien domaine royal d'un Christian et propriétémagnifique d'un seigneur qui avale chaque matin le Petit Belt.Sensation toujours pénible pour moi d'une richesseexorbitante.

Visitéà l'un des confins du parc la petite ville de Middelfartassez semblableavec ses petites maisons peintesà un jouetd'enfant. Décor exquisassez fréquent en Danemark etqui ferait beaucoup pardonner. Mais c'est tout. On a bientôtfait d'admirer tout ce qui est admirablela merles bois de hêtreset les maisons peintes. D'une extrémité àl'autre du royaumeinutile de chercher autre chose. Rien du passénulle trace des temps catholiquesla griffe de Luther a tout grattétout effacétout avili.

Navigationde retour extrêmement pénible avec un vent contraire. Ilfaut louvoyer trois heures. Enfin je rentre dans « ma petiteFrance »épuisé de fatigue et mêmed'ennuicontent tout de même d'avoir accompli cetteexpéditionmais combien heureux de revoir mon gîte etd'embrasser les miens ! Je suis d'ailleursun peu moins capablechaque jourde jouir de ce qui plaît aux autres individus demon espèce.

24. -- Unde ceux sur qui je comptais m'écrit pour me féliciterde l'amélioration de mon sort ! Voilà un garçontranquilledésormais. Nous sommes à la veille demanquer de tout

Tempsfroidpluie noire et affreuse. Je suis étouffé detristesse et de dégoût dans ce chenil d'apostats que lesoleil semble regarder avec humeurquand le souffle vagabondquiest l'image du Saint-Espritne courbe pas tous ses arbres vers lesol en lui crachant l'écume des mers.

25. --Nous pensons aux lépreux de Molokaïayant lu depuis peul'admirable Vie du P. Damienleur missionnaire. Quedeviennent ces malheureuxdepuis dix ans qu'ils ont perdu leurapôtreet quels ont pu être ses successeurs ? Sans douteune telle mission exige le sacrifice préalable de la vie etl'acceptation d'une épouvantable mort. Mais la médiocritésacerdotale est une telle pente quemême dans ces terriblesemploisdes médiocres peuvent être rencontréset nous avons le témoignage de saint Paul qu'il est possiblede livrer son corps aux flammes sans avoir la charité.Bonne réponse à faire aux protestantsaux calvinistessurtoutqui parlent tant de leurs martyrs.

A proposde la Vie du P. DamienJeanne me faisait remarquer que cesrécits ont une force surnaturelle si grande que tout est remisen sa place instantanément. Aussitôt qu'intervient laLèprepar exemple Dieu et l'homme sont aperçus àleurs plans et on sait tout à coup ce que vaut la prétenduevie de ce monde.

26. --Sujet de méditation offert à un sourd :

MoiG.R.je suis frappé de la foudreenveloppé dans unecatastrophe quelconquead arbitrium fatiet me voilàmort soudainementlaissantpar force et contre mon grétoutce que je possède à des gens riches déjàet que je méprise. Il me faut donc paraître devant leJugeayant raté l'oeuvre pour laquelle j'étais siprécisément désignéc'est-à-direle sauvetage de Léon Bloyle seul de mes contemporains que jecrusse capable de dire quelque chose à Dieu et aux hommes. Jelaisse derrière moi ce grand artiste malheureuxplus dénuéque jamaisprivé de toute assistance humaine dans un payslointain. Mais il aurait fallu simplement recommencer ce que j'avaisdéjà faitque dis-je ? mettre ma joie et mon espéranceà le recommenceret je n'en serais pas devenu plus pauvre.Mais il aurait fallu aussi m'exposer au mécontentement decertaines personnesencourir des scènes. Je n'en ai pas eu lecourage et me voilà jeté dans les chemins éternelssans le viatique de cette oeuvre pour laquelle j'avais étési particulièrementsi exceptionnellement marqué.

Voulez-vouscher amilire encore quelques lignes. Si je ne vous disais pastrès-nettement ma situation vraiemon danger extrêmesi je ne vous faisais pas remarqueravec des attitudes plus ou moinssuppliantesque vous pourriez me délivrer si vous levouliez de toute votre âmesavez-vous à quoi jem'exposerais ? Très-certainement à ceci quedansl'autre vie que nous appelleronss'il vous plaîtla vieabsoluevous me reprocheriez avec des sanglots surnaturelsd'avoir su ce que vous deviez fairece que Dieu attendait de vous etde vous l'avoir laissé ignorer.

28. -- Sion était capable d'envelopper d'un unique regardcomme fontles angestous les aspects d'un événement et lesconcordances ou coïncidences presque toujours inobservéesd'une multitude de faitssi on pouvaità force d'attentionet d'amourréunir et tisser ensemble tous ces fils éparson finiraitsans doutepar entrevoir le plan de Dieu. C'est ainsique les démonsqui sont des angesont le pouvoirquelquefoisde prophétiser par la bouche de leurs serviteursSi je savaispar exemplece qui s'est passé dans un villagedu Thibetdans l'entrepont d'un navire en perdition surl'Atlantiqueau fond d'une galerie souterraine du Borinage ou dansle palais de tel ou tel princeà la minute précise oùma décision de venir en Danemark fut irrévocable --alorspeut-êtreje liraiscomme en un livre àtranches de feu le motif divin de ce voyage de tribulation.

31. -- Unpetit professeur de la ville qui veut quelques leçonsm'a dit: « Les Français sont des dieux pour les autres hommes». Le sachant ivrognej'avais envie de lui répondre : «Les dieux ont soif ! » [Information qui eût étéd'ailleursbien inutile. Ce joyeux Danois n'est pas venuje croisune seule foissans apporter une ou même deuxbouteilles. Je n'aurais jamais imaginéfût-ce en rêvede pareilles leçons de littérature.]

Juin

1er. -- Jesuis inaniméstupideabsolument privé d'enthousiasme.Excellent état pour écrire.

2. --Nouveau sujet de plainte contre le curé Storp. Il nous avaitdit de lui amener Véronique pour que cette enfant fûtexercée avec d'autres petites filles pour la procession de laFête-Dieuqui se fera dans deux jours. Une heure aprèson nous la ramène dans un état inquiétantayantété laissée en plein soleil longtemps et têtenuesans nécessitésans utilitépar uneffet de cet instinct de mufleriede tyrannie et de basse férocitéqui est le fond de la nature prussienne.

3. -- Acelui que j'avais chargé de mendier pour moi à Paris(Voir plus haut20 mai) et qui n'a pu récolter aucune aumône:

Ce matinà la pauvre église catholiquenotre seule ressource ence payscomme je gémissais lâchement de cette attitudemendicitaire qui est l'inchangeable état d'un homme qu'onaurait pu croire si désigné pour faire l'aumône àdes multitudesil me fut dit par ma femme :

-- Tu asremarquébien des foiset tu as fait remarquer le Texte desaint Paul disant que nous voyons tout « dans un miroir »à l'envers par conséquent. Il faut aller àl'extrémité de cette parole nécessairementabsoluepuisqu'elle est donnée par l'Esprit-Saint. Doncnous voyons exactement l'INVERSE de ce qui est. Quand nouscroyons voir notre main droitec'est notre main gauche que nousvoyonsquand nous croyons recevoir nous donnons et quand nouscroyons donnernous recevons.

Cettepensée m'a consolé et m'a mis dans le cas de vousrépondre avec une grande sérénité Jevoudraismon amivous mettre le coeur tout à fait en paix.Je voudrais surtout vous savoir au point de vue surnaturel qui estl'unique. J'ai eu tort de vous donner l'alarme. Je suis un misérableun gueuxun parfait mufleun incomestible pourceauun républicainun honnête homme !!! pour avoir exprimé uneinquiétude quelconqueayant la ressource de prierdecommunier. -- Quand donc as-tu manqué de painsotte créature? Quand as-tu demandé du secours sans en recevoirhomme depeu de foi ? Telles sont les interrogations qui me poursuivent

Vous avezconnu par moi Henry de Grouxl'un des hommes les plus lamentables etles plus extraordinaires. Il vous sera peut-être donnéde le secourir. C'est une pauvre âme désorbitée-- comme sa peinture. Il y a eu des choses de premier ordre àson débutle Christ aux Outrages entre autres. Ensuitec'est à pleurer. J'ai tout fait pour mettre en lui unéquilibre. Il a fini par se dégoûter dem'entendre parler de Dieu et j'ai perdu tout ascendant. Un autreserait peut-être plus heureuxle plus humblele plus timide.

Ma femmequi partage tous les sentiments exprimés icivous supplie demépriserde détester ets'il est possiblededétruire le soi-disant portrait de son mari que vousavez vu chez de Groux et qui est une caricature intolérable.

4. --Procession du Saint Sacrement dans le jardin du curé attenantà l'église. Tout est convenable et aussi bien fait quepossiblele curé ayant été aidé partrois religieuses allemandes installées ici pourl'enseignement des petites danoises catholiques. Malheureusement il ya trop de chants en danois. Même le Te Deum est travestien cette langue où le somptueux Cantique a l'air d'êtrevêtu de guenilles. Je ne croyais pas que cela fût permis.Beaucoup de curieux à la porte et aux fenêtres desmaisons voisinesgens ignorantssinon haineuxqui regardent leSaint Sacrement comme le regarderaient des bestiaux.

5. -- Lecuré m'offre une nouvelle promenade à bateau. Lâcheet tristej'acceptesongeant au délice de la premièreheureet j'en suis puni par une journée de fatigue etd'ennui. Voyage à Stribpoint terminus de la ligne de Fionieen face de Frédériciaqui est la porte du Jutland.Lieu banal. Aller et retourdix heures sur mer. Je suis navré.Le curé semble jouir beaucoup et je me demande si c'est aussisacerdotal que possiblecette joie-là. Si un agonisantsiquelque malheureux catholiquevictime d'un accident imprévuavait besoin de luipourtant ! Je crains qu'à force defréquenter les protestants il n'ait pris quelque chose deleurs pasteurs.

8.--A deGroux :

Cher amije trouve heureusement dans mes papiers cette carte postale qu'il neme serait pas facile d'acheter et qui serapeut-êtreledernier mot de Léon Bloy. On meurt enfinenfin ! Il auraitfalluil faudrait encore peu de chosepourtant. Depuis un mois jen'ai reçu que vos quelques lignes. Ah ! vous ne vous tuez pas.

Vousm'aviez promis une lettre importante très-prochaine. J'étaisdonc averti qu'il me faudrait attendre un nombre indéterminéde mois. De ce côté pas de surprise Adieu doncmonpauvre Henry. Deux jours pour allerdeux jours pour venir. Ensupposant votre réponse immédiatece qu'aucuneimploration humaine ou divine n'obtiendraitil serait encore bientard. Ne vous hâtez pas. Il est beaucoup plus presséd'aller déposer votre carte chez le Crétin qui avantageParis de sa présence depuis qu'il n'a plus la chiasse.

9. --Impossible d'obtenir une lettre de Paris. Peut-on dire : le coeurenragé ? -- Oui. -- Alorsje vais à l'églisele coeur enragé.

13. --Longue lettre enfin de Groux. Il a beaucoup de peine à mettreensemble ses pauvres idées. Il déclare les sacrements «inefficaces » sur son coeuril se dit « sans amour »et privé de « paix ». En sommeles protestantsdont le contact m'affligelui semblent moins odieux que lescatholiquesuniversellement complices de la condamnation de Dreyfus.Quand il entre dans une égliseil se voit environnéd'une cohue « d'hypocrites assassins »etc. Voilàdonc le fruit d'une culture amoureuse de cette âme de peintrependant des années !

14. --Excursion par un bateau-omnibus à l'île Fænoeàl'embouchure du fiord. Parcouru le nord de cette îlechevancemagnifique d'un seul personnageet l'admirable bois de hêtresd'où la mer est aperçue par toutes les éclaircies.Qui ne m'accuserait d'être un envieux ? Cette promenadesicapable de m'enivrerme comble de tristesse et d'amertume.Irrésistiblement mes yeux comptent les morceaux de boisinnombrablesbranches mortes et souches destinées sans douteà pourrir sur le sol et qu'aucun pauvreje pensen'aurait ledroit d'emporter. Du moins cela se passe ainsi à peu prèsdans tous les pays d'Europe. Les riches aiment mieux perdre quedonner. Beatius est magis perdere (Conférez S. PaulActes des ApôtresXX35.)

Troissortes d'êtres dont le contact m'estchaque jourplusinsupportable les richesles goujats et les protestants.

15. -- Ade Groux :

Mon cherHenryje ne veux pas me venger bassement de vos silences en ne vousrépondant pas. J'ai d'ailleurs des choses à vous direVous n'avez pas de droit d'ignorer mes sentiments. Vous savez d'unemanière certaine que je communie tous les joursque je mangele Corps du Christchaque matinen vue d'obtenir de Dieu et de tousles habitants du ciel que Dreyfus soit maintenu ou condamnéderechef. Vous savez aussi -- oh ! combien ! -- que je suisàcet égarddans la tradition universelle de l'Eglise et quepar toute la terreles chrétiens n'ont priépleurésouffert depuis dix-neuf sièclesque pour cet objet.

UrbainGohierqu'il ne faudrait pas confondre avec Urbain IIvous estgarant de ce fait que les Croisades furent une entreprise criminellede l'Etat-Major dont il n'a tenu qu'à un fil que Piquart et ledoux Crétin des Pyrénées ne devinssent lesdéplorables victimes.

Ces idéespas banales du toutpas gâteuses pour un centimecomme onpeut voirappuyéesd'ailleurssur une science énormeet vérifiées par un déclanchement philosophiquetrès-supérieurvous sont devenues nues précieuseset votre amitié pour moi est d'autant plus attendrissantequ'il demeure constant que je suis parmi la « cohue deshypocrites assassins » qu'on est toujours sûr derencontrer dans ces petites chapelles homicides où on neverrait que vousHenrys'il n'y avait pas cet inconvénientoù on n'entendrait que vos sanglots de contrition et d'amourau pied des autels

Il m'estimpossible naturellement de deviner ce que vous sentirez à lalecture de cette lettre. Je consenss'il le fautà êtrepour vous un assassinvoire un hypocrite à la façon deces missionnaires dont les Chinois ouvrent le ventre pour les allégerde leurs intestins et qui mettent quelquefois trois jours àmourir. Mais comment pourrais-je consentir à vous mépriser? Il y a trop peu de mois que vous adorez le Salaud pour avoir pudéjà devenir abject ou complètement gaga. Quandon a fait le Christ aux Outragesil fautsans douteun peuplus de temps. Maisen souvenir d'une époque oùfierde tenir votre main dans la miennevous ne baissiez pas le frontdevant un individu reconnu par vous-même immonde ; en mémoirede ce temps si peu lointain où les sales millions du tripoteurdu cul des bourgeois vous faisaient horreur ; Léon Bloyrestépauvre pour l'Amour de Dieuvous supplie d'avoir pitié devous-même

Vous lesavezHenryquand on n'est pas avec moion est contre moietc'est un miracle inouï que vous ne soyez pas devenu mon ennemidepuis que vous marchez avec les bourgeois et que vous vous faitescasser la figure pour les Propriétaires. Caril n'y a pas àdirevous serrez la main à des gens que je craindraisd'honorer d'un coup de soulier dans le derrière et qui mehaïssent. Et vous avez tellement renié les grandes chosespour lesquelles seules j'ai voulu vivre et mourir quelorsque nousnous reverronsnous n'aurons pas plus à nous dire que si nousétions deux morts.

20. -- Labicyclette me ravit la très-maigre ressource de mes leçonsau petit professeur ivrogne. Ami du cycle et de la bouteillelepauvre garçon s'est infailliblement cassé la figure enpédalant et voilà les leçons interrompues.

21. --Privés de messe par l'absence de notre curé qui a étése promener à Odenseexténués de misèreet de tristessenous pensons que ce prêtre aurait pu se faireremplacerpar pitiépar miséricorde ou justicesacerdotalepar tendresse pour de pauvres âmes. Dans cesentiment d'angoisse et de dérélictionnous faisons unchemin de croix après avoir suivi attentivement la messe d'unautre prêtre invisible et inconnu que nous supposonsprésent et dont c'est l'heure de célébreren unlieu quelconque de la terre.

24. -- Iln'est pas indifférent de vérifier que l'Argent est aufond de la plupart des lâchages ou lâchetés dontje fus victime. Si on apprenait demain que je viens d'hériterd'un demi-milliard légué par un maquereauje seraisforcé de louer de vastes bureaux et d'appointer beaucoupd'employés pour dénombrer les amis fidèleslesadmirateurs anciens qui se précipiteraient.

L'amitiéd'Henry de Groux devient pour moi comme un local ténébreuxoù je n'ose pénétrer. Autrefoisc'étaitcomme une galerie des glaces où j'étais reflétérépercuté dans tous les sens. Melius est mori quamvivere.

A L. D. :

Vous savezcombien j'ai aimé Henry de Grouxpuisque vous avez lu leMendiant. Il est donc tout simple qu'il soit désignépour me faire souffrir plus qu'un autre. L'épouvantableséduction exercée par le Crétin sur cette âmemerveilleuse est une de mes plus intimes douleurs. Je porte celacomme une peine excessive par-dessus mes autres peines. J'avaistellement mis cet homme dans mon coeur que son « admiration »pour Zola me souillem'empuantit.

Impossiblequ'il ne me trahisse pas un jour
Il est assez connule secret dema solitude.

C'est lasolitude de Polichinelle. On renonce à être mon amiparce qu'on ne veut pas me suivrevoilà tout. Pourmoiil n'y a RIEN en dehors de la prière. Tout ce quin'est pas la recherche passionnée de Dieu està mesyeuxméprisable. Quand cela est bien vu et bien sentionfout le camp. Maintenantvous voilà docteur.

25. --Grandeinterminable procession. La société deTempérance déambule sous nos fenêtresbannières déployéespendant un quart d'heure.Il y a des bannières rougesbleuesvertesblanchesetc.toutes portées avec un respectun recueillement infinilerecueillement de tout un peuple. Il faudrait une imaginationfoudroyante pour inventer une chose plus grotesque. Inutile de direque ces gens-là jugent infiniment ridicules les processions duSaint-Sacrement. Il y a lieu de croired'ailleursque cette sociétéde tempérance est une sélection de pochards.

26. --Nuit mauvaise. J'ai l'âme agitée et douloureuse. Un peuaprès trois heuresje descends au jardindans la clartéde l'aube. Je pense aux saints Jean et Pauldont c'est le jourenattendant l'heure de la messe. Multæ tribulationes justorumJ'aime ces Martyrs étrangement privilégiésensi petit nombrequi sont nommés tous les matins au Sacrificedans le monde entier. Ils sont exactement Trente-Neuf. Cespersonnages extraordinaires ne devraient-ils pas être invoquéscomme des Puissants d'une hiérarchie supérieure ?

Quelqueslettres utiles ne peuvent être envoyées faute detimbres. Rien ne part parce que rien n'arrive. Que faire ? Je vais medétraquer complètement. Pourquoi Dieu semble-t-ilm'abandonner ? Tout travail me devient impossible et je ne sais plusprier. Faudra-t-il que je meure dans ce pays atroce ?

27. --Enterrement d'une vieille catholique. Notre église étaitremplie de protestants qui se sont assez bien tenus. Effet d'unedisposition générale ou particulièrej'étaistout en larmespresque incapable de ne pas sangloter devant cesétrangers. J'ai le coeur si percé et de tant de coupsdepuis si longtemps !

29. --Lettre d'un homme à qui j'ai beaucoup donné. Unique ensix mois et combien insignifiante ! Ah ! il ne faudrait pas recevoirça dans le désert au moment de mourir de soif !

30. --Tout mon travaildepuis quelques joursconsiste à relirel'Histoire des Variations avec une douceur extrême. Lampe duCorpus Christi _ dans les Catacombes.

Juillet

1er --Ayant exceptionnellement un peu de monnaienous décidons unvoyage en bateau-omnibus à Loeveroddela station du fiordavant Fænoe. Idée malheureuse. Le bateau est plein defilles et de voyoux et nous sommes traités avec un tel méprisqu'il me faut gifler un jeune polisson. Kanaris-Kleinqui setrouvait à l'autre bout du ponts'empresse de filer àla première escale. Un instantj'ai cru que nous allionsavoir sur les bras une meute de crapules. Délivrés denos ignobles compagnons à Loeveroddenous poussons jusqu'àFænoeespérant y trouver la paix. Là noustombons dans un bal énorme d'ouvriers et de filles du portvisiblement disposés à l'insolence. Me voilàmenacé du désespoir. Il faut fuir encore. Une barquenous porte de l'autre côté du petit Belten Fionie.Arrivée à Middelfartla villette aux maisons peintes.On respire enfinmais impossible de revenir à Koldingsinonpar Frédéricia et au milieu de la nuitbateau etchemin de fer. Cette misérable journée m'a étéune occasion de prendre contact avec le goujatisme danois etd'acquérir une idée de plus sur la douceur hospitalièredes luthériens.

4. --Lettre d'un bourgeois de la villemarchand de papierqui se dit lepère du petit voyou que j'ai calotté samedi. Ce pèreexige des excuses !!! parle de témoins et sous-entend devagues menaces. J'écris alors au bourgmestre pour lui demandersa protection en le faisant responsable des avanies ou des outragesque ses administrés pourraient vouloir infliger à uncitoyen français. [Cette plainte n'a pas étévaineon nous a laissés tranquilles. Mais il paraît quela claque a fait grand bruit. Tous les Koldingois se sont sentisgiflés en la personne du jeune merdeux. S'ils savaient commeje les gifle encoreaprès quatre anset de tout mon coeur !]

Autretrait d'hospitalité. J'apprends que je suis imposé pour42 couronnes (58 fr. 80)mon revenu (!) étant évaluéà 1.500car on est ici sous le régime idiot et iniquede l'impôt sur le revenu. On vous a vu dépenser 500couronnesun certain moisdonc vous avez un revenu fixe de6.000. C'est aussi génial que ça. Le curém'assure qu'avec une bonne déclaration d'indigenceje m'entirerai. Exquis.

Ah ! lesvillégiaturesle temps des villégiaturesoùles pauvres sont abandonnés ! Voilà ce qui sera dit parle Saint-Espritquand l'heure sera venue de dire enfin quelque chose! -- Avez-vous songé parfoiscrierait mon effrayant frèreHelloà cette villégiature terrible du Rédempteurqui commença le jour de l'Ascension et qui dure encore ? Ah !Jésus adorable qui clamâtesavant de mourirle «Lamma Sabacthani »que vous avez cruellement abandonnévos pauvres pendant dix-neuf siècles !

Toujourspas de nouvelles de la mensualité de 50 francs promiseil y adeux mois. Sans doute qu'on n'arrive pas à former le blocd'une douzaine de jeunes gens riches. Peut-être faudrait-ilqu'ils fussent une cinquantaine ou même cinq centsunecohorteune légion thébaineque sais-je ?Naturellement ça ne se trouve pas. J'ai écrit pourm'informer. Pas de réponse. On m'assured'autre partque lesuprême chicle dernier bateau chez les Belges richesc'estde foutre le camp en donnant l'ordre de ne pas faire suivre leslettres. Comme ça on est sûr de ne pas être embêtépar Jésus-Christ mourant de faim.

6. -- A unmathématicien :

Voslettres ne m'apprennent riensinon la banqueroute de votre raison.Eh quoi ! mon chervous doutez de l'Eglise parce qu'il y a desprêtres ou des fidèles indignes dont vous ne pouvezd'ailleurssavoir le compte. En d'autres termesvous doutez desmathématiques parce que vous connûtes un professeur outrois cent soixante-dix-sept professeurs d'algèbre ou detrigonométrie qui étaient des porcs. Vraimentc'esttrop bêtesouffrez que je vous le dise avec amour comme jel'ai tant dit à de Grouxtrop garnotrop table d'hôtetrop commis-voyageur en pétroles ou en peaux de vache. Toutest pardonnableexcusablesupportablemais il ne faut pas êtremédiocre. Çac'est impossible. Vous neconnaissez pasdites-vous« de prêtre qui aurait puobtenir votre obéissance ». Pourquoi me dire celaàmoimon cher ami ? Je ne suis pas un voisin de caféni unemployé de bureauni un sergotni un conciergeni mêmeun de ces profonds cordonniers dont la sagesse étonne. Jepense que vous n'avez pu écrire ces mots sans un peu de honte.J'ai connu des prêtres qui étaient d'admirables hommesj'en connais encore et j'en connaîtrai d'autres qui n'ont envue que la Gloire de Dieule Salut des Amesl'Evangélisationdes Pauvres. On est tombé si bas que ces mots sont devenusgrotesquesmais je n'ai pas peur de les écrire

Lesobjections sentimentales n'ont aucune valeur. A-t-onoui ou nonledevoir d'obéir à Dieu et à l'Eglise ? Tout estlà. De ce point de vue très-simple le prêtren'est plus qu'un instrument surnaturelun générateurd'Infiniet il faut être un âne pour voir autrechosecar tout cela se passe et doit se passer dans l'Absolu.Depuis plus de trente ansj'entends des messes dites par des prêtresinconnus de moi et je me confesse à d'autres dont j'ignores'ils sont des saints ou des assassins. Suis-je donc leur juge etquel sot ne serais-je pas si je prétendais m'enquérir ?Il me suffit de savoir que l'Eglise est divinequ'elle ne peut êtreque divine et que les Sacrements administrés par un mauvaisprêtre ont la même efficace qu'administrés par unsaint.

N'est-cepas à pleurermon cher ami ? Je suis ici chez des chameauxlivré aux tourmentset il me faut vous écrireàvous catholiqueces choses rudimentaires qu'un hérétiqueinstruit n'a pas le droit d'ignorerc'est désolant

Voici uneremarque très-simple et qui doitje pensefrapper votreespritcar elle a quelque chose de mathématique. Le mondeprotestant qui m'environneest incontestablement laidmédiocredénué d'absolu autant que possible. Quel est lecaractère propre de ce monde-là ? C'est l'exclusion dusurnaturelc'est le Surnaturel exclu du Christianisme. c'est-à-direl'idée la plus illogique et la plus déraisonnable quiait jamais pu entrer dans la tête humaine. Conséquencele mépris du Sacerdocel'avilissement de la fonctionsacerdotale en dehors de quoi le surnaturel ne peut êtremanifesté. Sans le pouvoir de consacrerde lier et de délierle Christianisme s'évanouit pour faire placedans les établesde Luther et de Calvinà un rationalisme abjectcertainementinférieur à l'athéisme. Le prêtrecatholique a une telle investiture ques'il est indignelasublimité de son Ordre éclate d'autant. Voici un prêtrecriminelpassiblesi on veutde la plus ample damnationet quicependanta le pouvoir de transsubstantier ! Comment ne pas sentircette Beauté infinie ?

Revenantde la messeje trouve Jésus dans notre maison. Madeleines'est réveillée en prononçant son nomen disantqu'il était à la porte et qu'il fallait lui ouvrir.C'est la Douleur

7. -- A ungéographe. Récit préalable de nos aventuresjusqu'à l'installation à Koldingpuis :

Alorscommencèrent les estimables rapsodies d'une existence deprophète catholique sorti naguère du Chat noiret forcé de vivre sans un sou dans un pays protestant éprisde laideurfanatique d'imbécillité et crapuleusementhostile. Je crois superflu de vous dire que je suis en guerre avecles trois quarts de cette population dont j'ignore la languece qui est déjà suffisamment rigoloet que lequatrième quart ne me nourrit pas du tout. Comment ai-je pusubsister jusqu'à ce jour ? Mystère. Il est vrai qu'onest plein de dettesce qui est un autre mystère. Je necomprendrai jamais que nous ayons pu trouver un créditquelconque chez ces mufles jutlandais. L'échéance vaêtre mignonne. Si je parlais le danois avec une facilitééblouissante
je tenterais une révolutionpolitiqued'ailleurs inutile avec un monarque reproducteur dontl'éloge n'est plus à faire. -- Ah ! nous nous ensouviendrons de cette planète ! me disait Villiers del'Isle-Adamétant tous deuxles pieds dans la crotte froideun certain soir où il semblait que nous aurions pu livrer nosdroits d'aînesse pour un bon dîner devant un bonfeu.

Pourquoivous remercierais-je de vos démarchesmon vieil ami ?Qu'ajouteraient mes actions de grâces à votre manièred'être d'individu qui ne pense comme moi sur l'ombre d'aucunpoint et quicependantm'aime comme il peutavec le tronçonde coeur que lui a laissé la géographie.

8. --Tiens ! tiens ! voilà les gens de l'Aurore quicommencent à démonétiser leur Dreyfus. Quelarticle à faire sur ce « martyr » : Le piano deClémenceau ! -- Vous suivre ! me dit quelqu'un.Personne ne l'a voulu jusqu'à cette heureet c'est pourquoitout le monde vous a lâché. -- SipourtantBloy étaitavec Dieu ! Si Dieu était avec Bloy ! Voilà ce quiépouvante.

9. --Etonnante stupidité des protestants qui ne peuvent pascomprendre la différence des Ordres religieux et qui croientpar exemplecomme nos plus savants cordonniersqu'êtrefranciscain ou chartreuxc'est une manière d'êtrejésuite ou camaldule. L'ignorance hautaine de ces hérétiqueset leur mépris des notions exactes en matière dereligion sont incroyablesinsondables et sans remède. Ilfaudrait la puissance de Dieu pour surmonter l'orgueil de cesinsectes. Humainementtoutefoisj'imagine que la peur les materaitfort bien et que tout protestant menacé du gril ou seulementd'une confiscation bénigne deviendrait catholique subito.Ce n'est pas l'avis du curé Storpmais je me fiche tellementde ce qu'il pense !

10. --Situ veuxfaisons un rêve Catastrophe immédiatesicomplète qu'il n'y aurait pas à y revenir. Telbienfaiteur jeune encoremais raisonnable et sans promptituderesterait avec son argent et ses espérances. Moi je seraisbientôt enterré. O la belle jambe ! -- quand je seraisun peu avant de mourirerrant et sans painà 400 lieues deParisavec ma femme et mes enfants-- de me savoir passionnémentadmiré en diverses parties du globe. Je recevraispeut-êtrealorsdans les chemins ou dans les champsdes lettres belges oufrançaises me nommant « cher maître » et medemandant de la copie.

Il fautsubir les inconvénients de son état. Quand on a del'argentc'est pour le donner en pleurant d'amourà moinsque ce ne soit en grinçant des dents. Un jeune homme de mesamis a dit ce mot effrayant qu'il n'était pas né pourêtre pauvreayant eu la chance presque incroyable de venir aumonde après son père. Moi j'ai eu le guignon de naîtreavant le mien. On ne fait pas sa destinéeaffirmentavec raison MM. les Bourgeois.

11.-- A unSicilien qui prétend faire une étude sur d'Aurevilly etme demande des documents :

CherMonsieur. votre carteaprès avoir couru longtemps aprèsmoim'arrive enfinen Danemarkoù je suis actuellementdomicilié. Mon embarras est grand. Je suisici livré àla misère ce qui mettra finje n'en doute pas uneminuteà votre estime pour moi. Je suis privé de toutdocument sur Barbey d'Aurevillyque j'aien effetbeaucoup connu.Outre le Brelan d'excommuniésvous pourriez consulterutilement le Mendiant ingrat. Ce dernier livreje pensevousdégoûtera. Vous êtes Italien et mêmeSicilienc'est-à-dire plein de haine pour tout ce qui estfrançaispour tout ce qui n'est pas la servitude ou la pluslâche impiété. Je termine en sollicitantavidement votre mépris et s'il est possiblevos injures.Elles me consoleront de quelques éloges.

12. -- Lesvillégiatures. C'est universeld'une tristesse extrême.L'abandon des pauvres par tous les richessans exception. Si j'avaisle malheur de devenir un richeje ne consentirais jamais àm'éloigner dans cette saison. Je tiendrais à rester aumilieu des pauvresestimant ne pouvoir faire autrement sans infamiesachant ce que je sais. Je ne voyagerais que pendant ce qu'onappelle la mauvaise saisoninexactementpuisqu'alors les muflesrentrentles redoutables mufles d'oret qu'ainsi on ne lesrencontre plus par les chemins.

16. -- Apropos du Sacrifice perpétuel sur notre globe où unemesse est toujours célébrée quelque partàn'importe quelle heure du jour ou de la nuit : -- C'estsans doutece qui fait tourner la terreme dit quelqu'un. Parole d'unesimplicité angélique.

Un de nosvoisinsvoiturier abjectfait baptiser son enfant qui paraîtsur le point de mourir. Le baptême luthérien estvalable. C'est tout ce qui reste à ces peuples. L'Eglise nedevrait-elle pas ordonner des prières publiques pour demanderla mortaussitôt après le baptêmedes petitsenfants des hérétiques voués autrement àune existence d'imbécillité et d'impiété?

17. --Excursion à Skamlingsbanke et à Christiansfeld.Quelques sous étant venuson décida hier de s'amuser.Aujourd'hui doncavec beaucoup de fatigue et par une chaleurexcessiveon fait le voyage de Skamlingsbanke dans un char àbancs dénué de faste. Ce lieuqui attire un grandnombre de visiteurspasse pour le point le plus élevédu Danemark et d'où l'on découvre des étenduesimmenses. Assertion un peu trop lyrique. La carte spéciale quej'ai sous les yeuxindiquant le périmètrec'est-à-dire ce qui peut être vuUdsigtendeSkamlingsbankeest absolument illusoire. Les bois cachent plus de lamoitié des pays à voir etmême quand le tempsest clairle resteà l'exception de quelques écuriesou water-closets du voisinageest à peu prèsindistinct. Il est vrai qu'on peut se soûler sous l'oeil deChristian IX dont le buste ne chôme pas. Donc station aurestaurant et mangeaille triste.

Visitéla fameuse colonne commémorative des héros danoisvictimes de l'Allemagne en 64 ou à une autre époque.Cette colonne a étéparaît-ilcanonnéepar les Allemandset ainsi s'expliquent les brèches oudentelures qui donnent de loin à ce monument l'aspect d'uninconcevable tire-bouchon dressé vers le ciel.

Paysagecomme il s'en trouve quatre-vingt-dix mille en Danemark. Devant nousla mer (Lille Belt) et la Fionieà une portéede canon ; des champsdes arbres et surtout l'absence de Dieu. Uneseule joiel'orage. Tonnerrefoudrecarreaux luisants d'un délugetombant sur Kolding à l'horizon. A quelque distanceune fermeincendiée du ciel. Accident banal dans ces campagnes aux toitsde chaume. Je renais à l'espérance. Vers quatre heuresil faut s'arracher de ce paradis médiocre et courir versChristiansfeld en Prussecar nous sommes à la frontièredu Slesvig. Oh ! la sensation de se trouver en Allemagnene fût-cequ'une heure ! Et qu'est-ce que cela auprès de la sensationd'être chez les Hernhutes ou disciples de Jean HusàChristiansfeld même !

CesHernhutes onten cet endroitune sorte de couvent de femmesSchwesternhauset il y vient des curieux en assez grandnombre.

Noussavions quepour être bienvenu dans cette maisonil fautacheter quelque chose à la boutique annexéeespècede bazar sulpicien du protestantisme le plus acariâtrele plusrépugnantle plus morose. Ayant donc acquis deux ou troisbibelots peu précieuxune gueuse nous introduit. J'ai sentirarement une oppression aussi forteune aussi pesante présencede l'Abhorré. Je demande naturellement un abrégéde la doctrine religieuse de ce garnoun catéchisme de cediocèse du Puant. Mais je ne l'obtiens pas tout de suite. Ilfaut que Jeanne dise que je suis un journaliste parisienaffirmationmensongère productrice d'éblouissement. Alors toutchange. Plusieurs vieilles à physionomies obsolètescafardes et ligamenteusesse précipitent pour me procurer unebrochure allemande rareparaît-ilautant que fétide.

Presquerien à mentionnersinon que la renardière de cesparpaillotesgrouillant là au nombre de quatre-vingtsestextérieurement semblable à toutes les maisons de mêmesorteimitations basses et hideuses des communautéscatholiques. A peine remarqué-je la cuisine aux cafetièresinnombrables où des filles épluchent des carrelets oudes limandeset les deux chapellesc'est-à-dire deux vastespièces garnies de bancs peints à la céruse dontla blancheur ajoutée à celle des rideaux et des mursproduit un effet de brouillard étrangeobsédant etcontraire autant qu'il se peut à tout recueillement humain oudivin.

Lapremière de ces deux sallesou plutôt celle qui nousfut montrée d'abord est avantagée d'une copie de laTransfiguration qui est bien ce que j'ai jamais vu de plusatroce. L'espèce de table de nuit située au-dessous decette croûte et derrière laquelle pérorej'imaginele prédicateurest couverte d'une nappe oùse lisent-- brodés par des doigts ignorantson veut lecroirede toute pratique libidineuse -- en l'abject patois allemandles premiers mots du psaume XCIVpar lequel commencetraditionnellement l'Office divin. Cette prostitution nous estrévélée avec respect et tremblementun tapisimpénétrable cachant d'ordinaire la nappe aux yeux desprofanes. L'autre prétendue chapelle n'a pas davantagesollicité notre enthousiasme. Je subodoraisd'ailleursunehypocrisie si insalubresi malpropresi gluante à l'âmeque le coeur me manquait et que j'avais honte de me voir làavec Jeanne et notre pauvre Véronique.

Leshabitants horribles ignorent le françaismais le tonde quelques-unes de mes remarques inquiète visiblement notreconductriceet c'est à la fois comique et bizarre de sedemander ce qui adviendrait de nous chez ces vieilles si ellescomprenaient.

La visites'est terminéebien entendupar une escale devant un troncau-dessus duquel semble flottercomme la fumée agréabled'un holocausteune de ces émollientes gravures de propagandeévangélique dont s'étonne assurément leroyaume des cieux. Un contemporain de René ou duDernier des Abencerages en redingoteannonçant on nesait quoiles deux bras au cielà des guerriers iroquoisassis devant le feu du conseil et l'écoutant avec l'étonnementle plus légitime.

Inutile dedire quebravant tous les opprobresnous nous abstenons de verserla moindre obolel'horreur d'une offrande au diableentre les mainsd'un petit nègre agenouillé sur le troncétantd'ailleurstrop maladroitement rappelée par une réductionen plâtre ou graisse de brebis de la Jeanne d'Arc de Chapuréduction et oeuvre dont je n'entreprendrai pas d'estimerl'ignominie. Nous sortons enfin de ce mauvais lieuvraisemblablementchargés de mépris.

Mais nousavons encore à visiter le cimetière Hernhute -- hommeset femmescette fois -- et celavraimentdépasse tout.

Quelquescents pas. Une grille et je ne sais quelle banale inscriptionallemandetirée naturellement de la Bible. En pareil casilest mieux de ne rien citer. Quand les hérétiquesprennent dans ce qu'ils croient leurs mains ou qu'ils touchent del'extrémité de ce qu'ils croient leur langue la Parolevivantecette Parole tombe morte instantanément.

La grillefranchievoici le damier de l'enfer. De longues et multiples rangéesde dalles sur un sol noir qui semble nivelé à labroyeuse automobilesans herbes ni fleursavec le visiblesouci de tuer tout ce qui pourrait être vivant autour descharognes. Dortoir piaculaireplatitude épouvantable del'abîmesous des arbres sombres. Quelles nuits doivent avoirlieu en ce cimetière ? Quels fantômes sur ces sépulcres!

Au fond del'allée principaleune baraque en planchesque desvoyageursplusieurs foisont dû prendre pour un pissoirsij'en crois l'odeuret où se lisent de salopes exclamationsgermaniques. C'est là que viennent se recueillir les âmeshernhutes.

20. --Réponse généralisée et synthétiséede divers penseurs qui ont des plumes au derrière et qui lesdégainent contre moi de temps en temps : -- Ah pardonj'aidit que vous étiez un grand écrivainun homme de géniemêmeet je le dis encore. Mais je ne vous ai demandé nivos conseilsni vos réprimandes. Je ne suis pas de la crottede chienmoi ; j'existemoiplus que vouspeut-êtrejesuis quelqu'unMOIet je me fous de vousetc.etc. C'est ainsique j'ai perduhélas ! les plus précieuses relations.

A unmathématicien déjà mentionnéqui nedégaine pas [qui ne dégainera pasmais qui doits'esquiver un jour par la tangente] :

Il n'y aqu'une actionc'est l'Obéissancequi est la marquedes hommes supérieursdes vrais hommesla sublimeetsainteet salutaireet virginaleet miraculeuseet primitiveObéissance qui est tout uniment la dénominationthéologique du Paradis terrestre perdu Allez donc trouver unpauvre prêtrecelui que je vous ai déjà désignéou n'importe quel autremais un Prêtreô enfantc'est-à-dire un homme bon ou mauvaismais revêtu ducaractère sacerdotalayant dès lors le pouvoir mêmede Dieu pour donner la paix à votre âme qui est unempire dont vous ne savez pas la grandeur. -- Mon pèreayezpitié de moilavez-moipurifiez-moidéliez-moi! -- et puisla douceur des cieuxles yeux en larmesle coeurbattantle coeur brûlantla joie dont il semble qu'on vamourir Ah ! si vous saviezsi vous pouviez entrevoir une seule fois! La voilà l'Activité ! Savez-vous que la messeleSacrifice de la Messe est l'acte unique d'obéissancel'Acteessentielà ce point que lorsqu'il s'accomplittous lespeuplesdans un périmètre de dix mille lieuesontl'air de se tenir làles deux bras coupésles jambesparalyséesle tronc inertela voix morte

23. --Bouchers danois. J'ai déjà parlé de ces muflesinsolentsvoleurs et inexprimablement étrangers à leurprofession. J'ai mentionné ce fait remarquablece trait demoeurs barbares : les bouchers de ce pays ne sachant ni découperni parer la viandeni mêmesemble-t-ildistinguer lesdifférents morceauxet portant à leurs clientscommeà des bêtes férocessur des espèces degrandes truelles en boisdes quartiers saignants que rien neprotègeen étécontre le soleil et lesmouches. Un boucher danois ne trouverait pas à gagner sa vie àPariscomme balayeur dans un abattoir. Hier matinJeanne commandaitun gigot désignant très-exactement le morceau. Nousdevions en vivre aujourd'hui. Ce matinun autre morceaunaturellementnous fut serviet Jeanne le refusa. Le voyouforcéde le reprendrerépondit que n'ayant pas autre chose ànous donnernous pouvions crever de faim si cela nous plaisait cequi implique nécessairementpour ce goujatle droit dechoisir à la place de ses clients et de les servir comme illui convient. Peut-être aussi est-ce un simple trait del'hospitalité danoise à l'égard d'une famillefrançaise qu'on devine pauvre. Je pense avec amertume auxtriques sans nombre qui poussent dans les bois du Danemark et quiautrefoissans douteservaient à quelque chose. Au faitcette histoire imbécile de boucher ne semble-t-elle pas unesorte d'apologue rétrospectif du Luthéranisme qui serten effet ses tristes clients comme des animaux en cagedepuis troissiècleset qui choisit pour euxà son grélesplus horribles lambeaux ?

A ceproposje tiens à signalercomme une remarque des plusimportantesl'effrayant et universel ombrage de ces protestantsqu'il est à peu près impossiblequoi qu'on fassedene pas offenser un jour ou l'autre. Le comble de la déraisonserait de croire qu'on peut dire avec bonhomie à quelqu'uncomme cela se fait en France : Mon amique vous êtes bête! et rire ensemble de bon coeur aussitôt après. Ici lecas est grave. Il n'en faut pas plus pour qu'une ville soit informéede votre exécrable caractèrede votre insolence inouïeet du danger excessif de votre fréquentation. Cette manièred'être paraît une chose nationale comme le Danebrog.

Il y a untrésor non moins difficile à trouver que la «femme forte » des Proverbesc'est un Danois humble et bonenfanteût-il même abjuré le protestantisme.Songez à l'état d'une pauvre âme dont lesancêtrespendant 350 ansont rejeté comme des orduresen même temps que les six commandements de l'Egliseles 4e5e6e et 7e du Seigneur Dieu. Que Notre-Dame de la Merci ait pitiéde ce misérable peuple !

25. --Spectacle extraordinaire dans la rue. Défilémusiqueen têted'une « Société des frèresd'armes du Danemark. » Cette dénomination est déjàà se rouler par terre. Mais comment narrer le défilélui-mêmele défilé des musiciens recueillis etdes messieurs graves en amont et en avald'une théorie depetites filles vêtues de blancà l'exception de lacoiffureképis ou casquettes de jockeyrouge et blancheetchacun portant un petit drapeau national. La cocasserie de cettevision est indicible en toute langue. Il faut se rappeler que ceshérétiquessi désignés pour décrotterla botte allemandejugent grotesques nos processions du SaintSacrement.

Excursionà Krybbelyà l'extrémité du fiord deKolding. De ce point nous voyons exactement devant nous la petite îlede Fænoe et la Fionie. Paysages exquissi on veutmaislassants. Il est permis à un Françaisà unguelfe surtoutde demander s'il existe au monde un pays aussicomplètement et uniformément dénué degrandeur. C'est toujours la même aquarelle. Des échancruresde mer bleuedes hêtres au tronc clair sur des fonds sombrescomme dans les chromos anglaisdes moulins à vent et desmaisons peintes. Assezmon Dieu ! Je demande une autre pénitence.

27. -- Monpassétout mon douloureux passé ! Combien je voudraispouvoir en effacer de souvenir ! Si on savait de quel Orient je suistombé et par quelle catastrophe ! Epoque mystérieusepeines qui parurent au-dessus des forces d'un homme. Et ces annéesde dérélictiond'infidélitéd'ignominievenues après l'Eblouissement !!! Il m'est arrivé-- je vois encore le lieutout près de Parisdans unpavillon solitaire -- de veiller pendant des nuits d'un hivertrès-rude et d'interrompre les premiers chapitres du Désespérépar des gémissements si lugubresque des voisins en étaienttroublés Dieu qui avait voulu cette épreuvesavaitqu'elle serait pour moi l'occasion de tomberde rouler au fond d'ungouffre. Mais je tombais devant sa Face couverte de sang et je n'aipasun jourcessé de la voir. C'est ainsi que le Désespéréa pu être écrit. On dit que c'est un livre terrible. Sion savait ! J'ai été abandonné par une multituded'amis plus ou moins ignoblesplus ou moins clairvoyants. On voulaitbien être avec moià condition que cela ne coûtâtpas tropne dérangeât pas Puisabierunt
tristes

Il y a leCoeur de Jésusfuyons par cette porte adorable. Le boulangerle boucherle charbonnierle propriétaire ne nous y suivrontpas. Tout s'arrangerales fantômes s'évanouiront.Depuis dix ansnous ne vivons pas autrementma femme et moi. Nesommes-nous pas les bohèmes du Saint-Espritles vagabonds duConsolateur ?

29. -- LeMont-de-Piété de Copenhague ne prête que pourtrois moissans rémissionet il exige des intérêtspresque aussi forts que le Mont-de-Piété de Paris pourtoute une année. -- Les protestants nous enfoncentme disaiten 92un juif parisien.

30. --Dimanche. Grand'messe. Vu dans notre église quelquesprotestants. A côté de moideux femmes venuessansdoutepar curiositédont le voisinage me dégoûteme serre le coeur. Le contact protestant me devient chaque jour plusodieuxme fait un peu plus sentir mon exilma captivité. Jeserais cent fois mieux au milieu des Juifsdes mahométans oudes idolâtres. Ceux-làdu moinsreprésententchacun à sa manièreune pétition quelconque del'Absolu. Mais la médiocrité protestantela laideurla fadeurl'insipiditéla moisissurel'ignorancepédantesque et la sottise empanachée du protestantismequelle horrible dégoûtation ! Partout ailleursla hainedu Beaudu Granddu Vraide l'Absolu ne peuvent être que despentes. Icic'est le gouffre même.

Août

3. -- Unepersonne qui me fut très-chère est morte en Périgordla semaine dernière. Cette nuitétant profondémentendormije suis jeté soudain hors de mon lit par un vacarme ànotre portecomme si quelqu'un de très-pressédemandait qu'on lui ouvrît. Un moment fort indécis etmême anxieuxj'écoute battre mon coeur. Maisremarquant que le sommeil de personneexcepté le mienn'aété troubléje comprends que ce bruit a étépour moi seul et que les âmes souffrantes m'appellent.Cela m'est arrivé déjà et j'ai l'obéissancefacile.

Eglisepresque vide à l'heure de la messe. Il n'y a que nouslestrois religieuses et une demi- douzaine de pauvres enfants. Voyantcelaje repense à cette homicide époque des vacancesoù les pauvres sont si abandonnés et je vois clairementque le plus abandonné de tousc'est notre SeigneurJésus-Christ.

Suggestiontriste et combien profonde ! Ne suffirait-il pas de rassemblerderéuniren faisceauen gerbetoutes les misèrestoutes les afflictions des pauvres et toutes leurs souffrances ? Onaurait l'Histoire de Dieu.

On estembêté par une bonne. Histoire éternelle de cescréatures dans tous les pays du monde. L'erreur moderne est decroire que les individus faits pour servir peuvent être élevésau-dessus de leur niveau par des égardsde la bontéde la patience. Il est trop certain quejusqu'à la venue del'Esprit qui renouvellera la face de la terreles hommes en généraldoivent être gouvernés avec le bâton -- que cebâton soit une trique de chef de bande ou une crosseépiscopale.

4. -- Pasde lettressilence universel. Peine très-spéciale. LeSilence règne sur moi dans un magnifique trône demisère.

Salut duSaint Sacrement avec des cantiques allemands chantés par lesreligieuses au nombre extraordinaire de dixvu le temps des vacancesqui leur permet de se réunir de divers points du Jutland ou dela Fionie et de former une sorte de retraite ici. Tout cela esttrès-pieux et très-touchant. Il ne tient qu'àmoi de me croire dans le vieux et pauvre couvent des Augustins deDulmen

5. -- Onm'apprend que le triste de Groux est tellement déséquilibrépar la sale affaire Dreyfus qu'il a fait un tableau horrible : «Zola aux Outrages !!! » De profundis.

Vu unepersonne sans originalité à qui le seul mot desurnaturel fait horreur. Trois siècles deprotestantisme ont affaibli la raisondans ce paysau point qu'ilest quasi impossible de rencontrer un chrétien capable deconcevoir le christianisme s'il n'est pas exclusivement humain.

6. -- «L'Amour de Dieu. » Parole qui ne fait rien vibrer ici. L'Amourde Dieu ! Me voici en larmes. Le ciel me préserve desermonnermais ne puis-je pas diresans ridicule ou sansimportunitéqu'il y a une fontaine sur le seuil de tous ceuxqui meurent de soif ? Pourquoi ces malheureux ne boivent-ils pas ?

Allant àla grand'messecroisé un luthérien à figurebasse et sale qui va au temple tenant d'une main un gros livre àtranches d'or et de l'autre une pipe infecte qu'il fume «devant la Face de Dieu »sans doutecomme le disaitparlantà moi-mêmele professeur Grundtvigien Laurent Moltesen.Il y a des temples où on fume la pipe. Pourquoi n'ymangerait-on pas aussi ? Pourquoi ne s'y soûlerait-on pas ?Etc. Toutes les fonctions s'accompliraient devant la Face de Dieu. Ceserait très-beau.

7. -- Unedes trois religieuses qui se consument à instruiregratuitement les enfants qu'on veut leur confier nous apprend que lapetite chrétienté de Kolding passe pour la moinsfervente. Ce serait l'oeuvre d'une famille soi-disant catholique quiauraitautrefoisrépandu des calomnies atroces contre lecuré Storp et contre les soeurs. C'est au point qu'aprèsdes annéesles pauvres religieuses ne peuvent s'occuper desenfants qu'avec des gants parfumés et des égardsinfinissous peine d'encourir des reproches amersdes accusationsviolentes. Telle estje ne cesserai de le direla plus belle fleurde l'esprit luthérien en Danemarkune susceptibilitédiabolique ne permettant pas à un Danois d'excogiter autrechose que le soupçon.

Quant àl'abbé Storpquoi qu'il fasseil sera toujours blâméet je lui pardonne volontiers le prussianisme dont il m'accable parmanque d'éducation et débilité d'espriten levoyant payé de la plus ignoble ingratitude par des famillespauvres qu'il a littéralement tirées de la crotte.

Il y après de notre église une espèce de casinodénommé Alhambra et une sorte de jardin public affublédu nom de Tivolicomme à Copenhague. Les Danois sont encagéspour ces appellations de leurs bastringues. J'aimerais à voirl'Alcazar de Rejkjavik ou la Folie-Méricourt du Groenland.

8. --Bavardagespotins horribles sur nous. La méchanceté etl'hypocrisie de ces gens donnent une idée de la compagnie desdémons.

Aumathématicien :

Vousespérez de moi des conseilsdes indications de bonneslectures au point de vue religieux. C'est un peu difficilepuisqueje ne sais rien de votre culture intellectuelle. Votre désird'une Bible en français me donne à penser que vousignorez le latincomme de Groux.

C'est unmalheur. Le latin est la Langue de Dieula langue ducommandement et de la prière. C'est avec le fumier de Virgiled'Horaced'Ovide et de Ciceron que l'Eglise obtint la fleurmerveilleuseaujourd'hui flétriequi s'est nommée laRaison chrétienne. Il est indiscutable que les peuplesaussibien que les particuliersvalent à proportion de leur culturelatine. Cependant il y a eu des Saintsdes Grands do l'Amour quin'eurent besoin d'aucun engrais. Vous êtes peut-être deceux-là.

Mais jesuis peu capable de vous indiquer une traduction française dela Biblen'en ayant jamais fait usage. Les quais sont encombrésde traductions protestantes signées Osterwald qu'il fautécarter comme des ordures. Celle du jansénisteLemaistre de Sacy vaut-elle mieux ? Je n'en sais rienmais il y ades chances pour qu'elle soit meilleure. Tout est meilleur que lesprotestants..

LesConfessions de saint Augustin sont assurément untrès-bon livremais vous vous trompez quand vous dites que lemonde profane d'alors n'avait rien pour retenir un tel génie.Vous oubliez les lois de la perspectiveô mathématicienet vous regardez ce grand personnage comme s'il étaitimmédiatement sous vos yeuxsans tenir compte du recul énormede quinze siècles. Vous ne prenez pas garde auxtransformations eu translations indicibles que ce millénaireet demi a dû produire nécessairement. Pour ce qui est dela séduction du Paganismeje ne peux rien vous diresinonquen'étant pas humanistevous ignorez la Coupe d'or oùle Démon fit boire les hommesquatre mille ans.

Vouscherchez d'autres lectures ? Eh ! bienjetez-vous sur les Vies deSaints. Soûlez-vous-engavez-vous-en. Avalez surtout ce quivous paraîtra imbécile. Et vous verrez ! Je ne pourraispas donner un plus sage conseil à mon propre enfant

Vous meparlez de points obscurs pour vous« le dogme de l'enferl'irrévocabilité de la damnationla prédestinationet la réprobation à concilier avec le libre arbitre »Tous ces points de foiaussi tridenlins les uns que lesautrespuisqu'ils ont tous été fixés par leconcile de Trentene sont pas moins obscurs pour moi que pour vouset j'ose dire qu'ils le sont pour tout le monde. Mais il ne le sontpas plus que n'importe quel axiome de géométrieélémentaire ou de telle autre science qu'il vousplaira. Quand on ditpar exempleque le « tout est plus grandque la partie »sidans la même minuteje pense àl'Eucharistieje me trouve en face de la plus contestable desévidences. Ainsi de tout. Nous sommes dans les ténèbreset voilà ce que l'orgueil n'accorde pas. La Foi seule estclaire et c'est pour cela que l'Orgueilprince des Ténèbresla repousseayant l'horrible prétention d'être crului-même la Lumière. La Foi seule est certainequ'avons-nous besoin d'autre chose ?

Vousvoudriez comprendre comment la prescience de Dieu peut se concilieravec la liberté humaine. Ah ! pour moic'est bien simple.C'est comme si vous me disiez que vous ne comprenez pas commentl'idée du nombre trente peut se concilier avec l'idéedu nombre cinq multiplié par le nombre sixce que je necomprends pas davantage. Je saissans pouvoir le comprendreque la prescience divine et la liberté humaine n'ont aucunbesoin d'être conciliées parce qu'elles sont exactementabsolumentessentiellement et substantiellement la MEME CHOSE.

Vousvoudriez comprendre et vous vous croyez ambitieux !

Vous nevoyez pas qu'il vaut mieux savoir que comprendre. Vous avezétudié je ne sais quelles sciences naturelles pour enarriver à l'ignorance totale de ce rudiment de l'uniqueScience ! Autrefoisdu temps des Saintsau sublime TreizièmeSiècle surtout qui fut l'apogée de l'esprit humainlesenfants même n'avaient pas la permission d'ignorer que le rôleuniqueinfiniment glorieux de la raisonc'est de croireet que croire c'est savoirsavoir EN HAUT. Le reste découlaitde làle plus simplement du monde. Aussi les plus ordinairesparoles des gens d'alors produisent-elles en nous l'éblouissementquand nous les lisons dans les chroniques.

Aujourd'huion s'imagine que la raison consiste à expliquer des théorèmesou à conditionner des catalogues. On dit d'un homme qu'il estraisonnablecomme les putains disent d'un client qu'il estsérieux. Nous ne pourrions même plus faire debons esclavestant nous sommes devenus imbéciles. Cor Jésusacratissimummiserere nobis. Au sujet du conflit apparent desdeux libertéslisez les dernières lignes de la page248 duMendiant. Je m'ennuie de toujours écrire lesmêmes choses.

Un hommeintelligentun ingénieurexpliquera très-bien quedeux parallèles ne peuvent pas se couper à angle droit.Un pauvre homme incapable de comprendre quoi que ce soit et nefaisant usage que de sa raisonSAURAsans pouvoirl'expliquerqu'il en est ainsi et qu'il a falluabsolumentque lesdeux parallèles se rencontrassent pour que le monde fûtsauvé. On ne démontre que le contingentetcette démonstration est la besogne des esclaves. LeNécessairec'est-à-dire l'Absoluc'est-à-direl'Eblouissementest indémontrableet les Amis de Dieu sontassis dans des demeures impossibles à concevoir dont ilsn'auront jamais le souci d'étudier l'architecture.

Le voicile seuil de la Prière. De même que le Miracle est unerestitution de l'Ordrede même l'harmonie béatifique apour départ l'humble acceptation des antinomies. «Par ce Verbe éternel qui est le lieu des esprits et qui rendraisonnables les intelligencesj'ose vous prierMessieurs»disait Ernest Hello.

Quelsecourspour moisi vous vouliez faire ce que je vous demande !Songez qu'ayantjusqu'à ce jour et depuis environ trente ansdonné à tout le monde ainsi qu'il convient auxmendiantsje me trouveau plus beau milieu du onzième lustrede ma viedans cette situation de n'avoir à peu prèsjamais rien reçu en retour. Ah ! pardonj'ai reçuquelques pièces de 20 francs et mêmepour tout direuncertain nombre de billets de banque dont je fis tel ou tel usage.Maisà l'exception de quelques très-rares malheureuxqui donc m'a fait l'aumône dont j'avais besoinl'aumônede lui-même? En d'autres termesqui a voulu prier pourmoi ? confesser ses péchésfaire pénitencecommunier pour moi ? pleurer d'amour devant un autel sans arten sesouvenant de moi ? comme j'ai fait pour tant d'autres qui m'ont payéd'humiliations et de tortures

Vous-mêmequi êtespourtanton le croiraitun homme de bonne volontéqui donneriezje le vois bienjusqu'à votre painvous nesavez pas me donner celaet j'aurais beau vous dire « Je meurs»vous ne me le donneriez pas. Vous m'opposeriez des vuessentimentalesdes spéculations de votre esprit ! peut-êtrequelque misérable histoireet ma pauvre chair noircirait dansles supplices-- pendant vos admirations

Ilfaudrait pouvoir écrire des crisnoter comme de la musiqueles clameurs de l'âme ! Comment ! j'aurai endurédeuxcent quarante ou trois cents moistout ce qui peut être endurépour que des misérables à jamais inintelligiblesdesvendeurs de Dieudes charcutiers de Jésus-Christeussent aumoinssous la terreun pauvre lit sans malédiction oùil leur fût accordé de dormir sans désespoir etje n'obtiendrais pasl'ayant demandé éperdumentqu'uninfortuné bougre acheté par moien saignantmerémunérât d'un timide effort !

Au fondde quoi s'agit-il pour ne pas être un idiot ou un porc ?Simplementde faire quelque chose de grandde mettre de côtétoutes les sottises d'une existence plus ou moins longuede déciderqu'on paraîtra ridicule à trois concierges et àun notaire pour entrer en condition dans la Splendeur. Alorsvoussaurez ce que c'est que d'être l'ami de Dieu.

L'amide Dieu ! Je suis sur le point de sangloter quand j'y pense. Onne sait plus sur quel billot mettre sa têteon ne sait plus oùon eston ne sait plus où il faut aller. On voudraits'arracher le coeurtant il brûle et on ne peut pas regarderune créature sans trembler d'amour. On voudrait se traînersur les genoux d'église en églisedes poissons pourrispendus au coucomme disait la sublime Angèle. Et quand onsort de ces églises après des heures où on parleà Dieucomme un amoureux à une amoureuseon se voittel que les pauvres bonshommes si mal dessinés et si malpeints des chemins de croixmarchant et gesticulant avec piétédans des fonds d'or. Toutes les pensées qu'on ne sait passéquestrées jusqu'alors dans les cavernes du coeuraccourent ensemble ainsi que des vierges mutiléesaveuglesaffaméesnues et sanglotantes. Ah ! certesen de telsinstantsle plus atroce de tous les martyres serait choisi -- avecquels transports !

11. -- Pasde lettres. L'Aurore seulement. Voilà mon unique lienavec la France. Quel sale et ignoble lienô mon Dieu ! J'yvois que le Conseil de guerre de Rennes a voté le huis clospour l'examen du dossier secret de Polichinelle. Faut-ilcroire au dessein formé de traîner le procèsindéfinimentc'est-à-dire jusqu'à la minuteordinairement espérée par tous les criminelsd'un coupd'Etat ou d'un déluge ?

12. -- AVallette forcé de refuser l'édition de Je m'accusebrochure en forme de journal sur le roman de ZolaFéconditéet devant finir en même temps que le feuilleton de ce porc :

Votrerefus m'a fort embêtécela va sans diremais jecomprends que vous n'ayez pas pu faire ce que je vous demandaisetj'ai eu si peu d'amertume que vous continuez à être l'undes hommes à qui je pense volontiersc'est-à-dire avecdouceur et affectiondans ma détresse terrible. Maistout demêmeje crois que ma brochure pourrait bien être la «torche » que vous dites et avoir le succès d'une torche.

Verriez-vousun inconvénient à insérer dans le Mercure deseptembre la réclame que voicien vous disant que je n'ai pasd'autres ressources que la pitié de mes très-raresamis.

«Mon cher Vallettevoulez-vous informer vos lecteurs que LéonBloyprovisoirement domicilié à KoldingDanemarkcherche quelqu'un d'assez poilu pour éditer une brochure de150 à 200 pagesintitulée : Je m'accuse Cettesorte de pamphlet-- si on tient absolument à ce mot -- oùil est surtout parlé de Zolatraite accessoirement del'Affaire d'une façon très-impartialec'est-à-direde manière à calciner tout ce que les sinistresprécédents n'auraient pas réduit en cendres. »

On vientnous réclamer 21 couronnes pour les contributions. Salauds !

14. --Impression de Chemin de croix. A la huitième stationquandJésus parle aux Filles de Jérusalemj'aperçoisun homme horriblement peint qui frappe Jésus d'un coup debâton sur la tête au moment où il parle àces créatures en pleurs etalorsje me vois moi-mêmeen cet homme. Remarqué aussià la sixièmestationcelle de Véroniquele mot extraordinaire tirédu Missel romain : Deusqui nos ad imaginem tuam SANGUINEPRETIOSO RENOVAS. J'ai pensé quelquefois à écrireun Chemin de Croix.

15.--Cette journée si grande autrefoissi glorieuse encore dans lemonde catholiqueoù l'Egliseà peu près commeau dimanche de Pâquesn'a pas assez de chants joyeux et deluminaires pour honorer l'Assomption de Marie ; cette journéeque je voisque j'entends encoredans le lointain de mon enfance ;qui commençait par des salves d'artillerie auxquellessuccédait immédiatement le carillon sublime de notrevieille cathédrale ; qui me semblait toute remplie de fleursde parfumsde cris d'allégresse et qui finissait dans lesilluminations et les exploits du feu d'artifice ; qu'est-elle icicette journée magnifique de ma pauvre enfance ? Absolumentrien. Celebratio translatadit tranquillement l'Ordo.Douloureuse impression d'exil.

Vers lesoirtout devient sombre. Explosion d'une jeune drôlesse ànotre service. J'avais exigé que ses parents -- brebiscommeelledu troupeau catholique de Kolding et superfines crapules --s'abstinssent de venir chez nous. Offense qui ne sera jamaispardonnée. La vierge sale issue de leurs émonctoiresnous gratifie d'une scène atroce.

Véroniquerestée seule avec moise jette à mon cou et me dit enpleurant : -- Papaje voudrais mourir !

17. --Tout chrétien qui ne regarde pas chaque pauvre comme pouvantêtre Jésus-Christ doit être tenu pour unprotestant.

18. --J'apprends que Demanl'éditeur du Mendiant ingrat àqui j'avais proposé Je m'accuse aussitôt aprèsle refus de Vallettevient de partir pour l'éternellevillégiature des démons qui sertchaque annéetrois ou quatre moisdans tous les pays du mondeàdésespérer les pauvres.

19. -- Ily a des chrétiens qui manqueraient la messe dominicale avecune extrême facilitémais qui se feraient scrupule desecourir efficacement un pauvre-- au point de se donnerbeaucoup de mal et de vaincre des difficultés presqueinsurmontables pour en rater l'occasion. J'ai des bienfaiteurs belgesqui sont comme ça

20. --Pour les âmes fortesil y a très-peu de chosesimpossibles. Pour les modernespour les riches modernes surtoutl'impossible c'est de faire une chose qui gênerait.

21 --Cette nuitvers trois heuresje suis réveillé par monnom prononcé distinctementréveillé d'unemanière complète. Comprenant fort bienje me lèveet je dis un chapelet pour les mortsparticulièrement pourune morte dont j'ai cru reconnaître la voixtrès-vaguement.

Rencontréen sortantcet imbécile de Kanaris-Klein qui nous salue. Lesvacances sont finies et les cours recommencent. La vie mécaniquereprend. Une moitié de ce royaume donnera des leçonsl'autre en recevra. Ainsi chaque jourjusqu'à ce qu'on crève.Et cela est inutileà jamais inutileéternellementinutile. Pas une seule foisfût-ce par erreurne se glisseraune idéeune lueur de raisoncapable d'éclairerunesecondecet enseignement automatique. On apprendra des languesétrangèreson saura par coeur des manuels ou descataloguesmais les imbéciles resteront imbéciles pourtoute la durée des siècleset les talentss'il y enademeureront enfouis sous cette science de mort.

22. -- AJoergensen :

Vousquittez le Danemark pour longtemps peut-êtresans m'avoir vu.Si je suis pour vous ce que vous m'avez écritcomment celaest-il possible ? Comment n'avez-vous pu trouver aucun moyen de mevoir durant six mois ? Voilà ce que je n'arrive pas àcomprendre. J'étais si près de vous et si malheureuxdans votre propre pays ! Vous déplorez de n'avoir pu rienfaire pour ma délivrance. Maismon amije n'ai pas besoindes hommes. Trente ou quarante ansje n'ai reçu d'eux que destraitements cruels et d'horribles injustices. J'ai donc prisl'habitude de ne jamais compter même sur les meilleurset nousvivonssans aucune ressource terrestreexclusivement sur le Quæriteprimum regnum Deide l'Evangilesurtout depuis que noushabitons le Danemark. Ce que vous pouviez faire ou tenter de fairepour moivous le saviez. Je vous l'avais écrit et mafemme vous l'avait écrit. Cette action charitable de nousvenir voir a dû être possiblene fût-ce qu'un jourou deuxdans le long espace de six mois. En l'accomplissantvousauriez eu part aux douces paroles : Hospes eram et collegisti me ;in carcere eram et venisti ad me. Pourquoi faut-il que vous voussoyez privé de ce mérite etqui sait ? d'une telleconsolation ? CarenfinDieu m'avait peut-être conduit enDanemark pour vous donner quelque chose. Vous écrivez que jen'ai rien perdu en ne vous voyant pas. Hélas ! qu'ensavez-vous ? Adieu doncmon cher Jean. Que Jésus et sa Mèrevous accompagnent. Vous avez faitsans doutepour l'étrangeret le captifce que vous saviez faire. Etant un homme debonne volontévous apprendrez certainement un jour -- Dieuveuille que ce ne soit pas en souffrant ! -- que la droiturel'humilitéla puretéla foil'espérancelacharité même sont fadess'il ne s'y mêle un graind'héroïsme

23. -- Ilest convenu quedès demainnous commencerons une neuvainepour une pauvre vieille protestantemorte depuis longtempsqueJeanne a beaucoup aimée. Occasionune fois de plusd'admirerle mystère de la Communion des Saints. Voilà unemalheureuse créature enterrée dans l'hérésieil y a beaucoup d'annéeset qui était aussi éloignéede moien apparenceque le pourrait être unesauvagesse du Canada ou de la Terre de Feu. Eh bien ! je vais prierpour elle comme je prierais pour une parente qui m'aurait ététrès-chèreetcertainementavec la mêmeefficacité. Pourquoi cela ? Il y a donc des parentésd'âme indépendantes de toute consanguinité. J'yai pensé bien souventet c'est par cette fente que j'aientrevu les grandes orgues de la Vie éternelle..

Jeconstate avec chagrin qu'il n'y a plus d'esprit en Francemais plusdu tout. Cette forteresse de la rue de Chabrolce blocus del'Anti-Juifces parlementairesetc. Si tous cessaltimbanques ne mentent pas de concertcomme je l'imaginequefait-on des pompes à incendie au moyen desquelles uncommissaire de police désarmé noierait tranquillementles imbéciles factieux dans leur citadelleles forçantà fuir trempés jusqu'aux osinondés d'unridicule infini.

24. --Réponse généreuse de Joergensen disant que malettre lui a déchiré le coeurs'accusant d'avoir étélâche et m'annonçant sa visiteaujourd'hui même.Un moment nous déplorons notre misère qui ne nouspermet pas de le recevoir comme nous voudrions. Mais quelle craintevaine ! Assurément un mandat va venir. C'est toujours ainsi.Je reçoisen effet35 couronnestrois heures avantl'arrivée de notre hôte.

Délicede cette journée ! Comment douter d'un homme quilâchanttoutspontanémentaccourt sur une lettre capable de révoltertant d'autres ? Il me paraît admirable. Il comprend toutildevine toutil est toujours prêt à s'humilier. Pourquoifaut-il qu'un tel ami me soit montré juste au moment oùil va s'éloigner du Danemark et habiter Romesix moisenqualité de pensionnaire du gouvernement danois ? Heures douceset bienfaisantes ! Je me plonge dans cette âme comme dans unefraîche fontaine au milieu d'un bois. Je lui dis mon attenteamoureuse du Saint-Espritma certitude ancienne d'un Avènementprochainma satiété infinie des hommes et moninaptitude surnaturelle aux ombres de ce monde

Il m'avoueavec douleur la misère inouïe des catholiques danoisincapables de zèleprivés de lumièreàpeine décrottés du protestantismeet la hideusecanaillerie de la plupart des convertis ouvriersdevenus catholiquespar intérêt

[Pour laconfiguration extérieure et physique de Joergensenvoir plushaut8 marsmon étude sur lui et le mouvement catholique enDanemark.]

26. --J'ai la sensation de manger les miettes d'un festin. La visite deJoergensen n'a-t-elle pas étéhumainementl'uniquerais de lumière dans notre existence misérable. Malettre d'adieu :

Vous êtesmon hôte pour toujours. Votre générositénous a unis d'un lien très-fort. L'espace est vaincu. Enquelque lieu que vous allieznous serons ensemble. Prionsattentivement l'un pour l'autre. Il arrivera sans doute quevous vous souviendrez de mon âme douloureuse àSaint-Pierreà Saint-Jean-de-LatranàSainte-Marie-Majeureà Lorette ou dans quelque autresanctuaire fameuxpendant que je me souviendrai de la vôtredans l'humble église de Kolding où Dieu veut peut-êtreque je le supplie avec larmes longtemps encore. J'ose espérercependantqu'il me sera donné bientôt de quitter cepays hostile à la Rédemption. En attendantmacaptivité est aussi étroite que dureet il faut qu'onm'aide. Souvenez-vous de mes fillettes priant pour vousmatin etsoirvous en avez été le témoin. Faitesenretourprier pour moi vos innocents devant les tombeaux des Saints

P. S. Al'instant mêmej'apprends que le père jésuiteque vous avez vu ici part demain soir et que l'abbé Storp nereviendra que vendredi. Pas de messes pendant quatre jours. Payscruel ! Ne pouvait-on pas laisser ce prêtre quatre jours encore? Si un chrétien meurtil faudra qu'il se passe dessacrements et qu'il soit enfoui comme une charogne ?

Ai-jeparlé de l'Angelus luthérien ? C'est l'usage de sonnerles cloches au coucher du soleil etje croisà son lever.Inutile de dire que cela ne correspond à aucune prière.C'est simplement un appel aux âmes poétiques.

27. Onm'écrit de Bruxelles que Demandont j'attendais toujours laréponse à ma proposition d'éditer Jem'accusea donné l'ordre de ne lui transmettre aucunecorrespondance. Aggravation belge de la villégiaturedémoniaque. Evasiondisparitionévanouissementcompletabsolu. Quelle horreur !

Rage destoilettes claires. Il faudra pourtant parler de ça. C'esttellement caractéristique du Danemark !

28. -- Lesbras en croixgestes pour écarter les bourgeois et lesdémons.

Lettred'Yves Berthoumalheureux mais plein d'affectionimpatient deconnaître mon sort et demandant ce qu'il peut faire pour meservir. C'est une âme singulièrement rafraîchissanteet douce que celle de ce simple.

29. --Paroles pour séduire. -- Je ne suis et ne veux être nidreyfusardni antidreyfusardni antisémite. Je suisanticochonsimplementetà ce titrel'ennemile vomisseurde tout le mondeà peu près. Je suissi on veutl'homme impossible de la Genèse« manus cujuscontra omnes et manus omnium contra eumdont la main est levéecontre tous et contre qui la main de tous est levée ».Avec moi on est sûr de ne prendre parti pour personnesinonpour moi contre tout le monde et d'écoper immédiatementde tous les côtés à la fois.

30. --J'ai parlé des bouchers danoisj'aurais pu parler des litsdanoisc'est-à-dire de l'absence du Lit conjugal. J'ai parléaussi des latrines danoises et de plusieurs autres chosesremarquables. Il serait étonnant que je n'eusse pas un mot àdire du pain de Luther. Les ennemis de l'Eucharistie ne saurontjamais faire du pain.

31. --Hier soirvers dix heuresVéroniqueétant endormiea récité en latin et en entier le Patersans seréveiller. Le coeur battantla respiration suspenduenousavons écouté cela

Septembre

3. -- Cematincomme je sortais de l'Eglisechargé de peineayant vudonner le Corps de Jésus-Christ à des canaillesunbicycliste arrive sur nous avec une telle violence que j'en suisépouvanté. Une seconde plus tardil renverse un petitenfantet accélère son mouvementsans mêmeretourner la tête. Il y aurait plaisir à l'abattre d'uncoup de fusil.

Arrivéà la maisonje vois une grande partie des capucines dontj'avais rempli notre jardin arrachéesbrisées avecméchancetéje ne sais par qui. J'en ai le coeur crevé.Mes pauvres fleurs m'avaient coûté beaucoup de soins etelle étaient pour moi une consolation. Voilà donc latristesse complète et affreuse qui me ressaisit. Que Dieu aitpitié de moi !

Jeannemevoyant dans cette détresseécrit à un amidévoué qui pourrait facilement me délivrer.

[Cettelettreun cri des plus douloureuxn'a produitnaturellementaucuneffet.]

Allons-nousêtre forcés de fuir le Danemark précipitamment ?Le Lock-out qui estsi j'ai bien comprisune sorte de grèvedes capitalistes en réponse aux grèves ouvrièresmenace le royaume d'une ruine prochaine. On va jusqu'à direquedès demainà la suite de je ne sais quelledécisionil se pourrait que tout commerce fûtinterrompu et que la vie devînt impossible. Il y auraitpar-dessous tout cela une horrible et démoniaque maininvisible.

4. --Dormant plus tard que de coutumeaprès une mauvaise nuitjesuis réveillé vers cinq heures par le mot Léonprononcé avec la plus grande netteté. Je me lèveaussitôt et je dis l'office des morts.

6. -- Onm'informe que de Groux qui ne m'écrit plus jamais a uneexistence des plus misérables. Affaire Dreyfus d'un côtévadrouille continuelle de l'autreje ne vois aucun moyen pour cemalheureuxacharné au massacre de sa volontéd'échapper à l'abrutissement. Son talent de peintrequ'en 92 j'ai pu prendre pour du géniequ'est-il devenu déjà? Qu'en a-t-il fait ? Les dernières choses que j'ai vuesétaient exécrables.

A un agitéqui part pour la Grande Chartreuse

J'espèreque vous me donnerez un récit de votre expédition. Ah !je prévois un découragement peu ordinaire. Vous partezautant que je peux comprendreà la recherche du décormentionné dans le Désespéré. EhbienVous ne le trouverez pasd'abord parce que Marchenoirvisita la Chartreuse au coeur de l'hiverensuiteparce qu'il étaitpeut-être autrement disposé que vous. Je vous plains detomber dans l'horrible cohue des touristes dont le Désert dela Grande-Chartreuse est souilléempuanti à ce momentde l'année. Que deviendrez-vous ? Moi qui suis probablementplus arméje ne pourrais pas supporter cela deux heures.

Quelmalheur que vous ne m'ayez consulté ! Avec la plus grandeénergieje vous aurais dit : N'allez pasen cette saisonàla Grande-Chartreuse quid'ailleursje croisn'existe plus depuisle Désespéré. A cette époqueancienne déjàelle agonisait. Allez plutôt àLa Salette. Arrivant là dans les premiers jours de septembrevous serez à peu près seul et ce que vous recevrezétant un homme de bonne volonté envoyé par moic'est indicible.

7. --Rêves bizarres. 1° On m'offre d'éditer Jem'accuseet la proposition vient précisément deCharpentierl'éditeur de Zola ; 2° le facteur me verse11.556 francs et des centimes. Je crois voir encore ces chiffres etje sens encore l'émotion de ce coup de fortune. Ces songesétranges chez un homme qui rêve aussi peu que moine mefont pas un joyeux réveil. C'est tout juste si le facteur a labonté de m'apporter l'Aurore.
9. -- Choses vueschez un bienfaiteur : 1° une crainte extrême de passer pouravare ; 2° le besoin peu dissimulé de prouverl'ingratitude de l'obligé ; 3° le désir bienévident de mettre désormais sur le dos des autres lefardeau qui incommode. Il paraît que ces choses vont très-bienensemble. Que répondrait ce chrétien si un apôtrepar exemplemettons saint Andrévenu tout exprès duParadislui disait : -- Etes-vous bien sûr que vous n'avez pasle devoir d'offrir à Léon Bloy tout ce que vouspossédez sans vous réserver un centime ? Etes-vous biensûr que telle n'est pas la destination vraiela destinationdivine de cet argent que vous n'avez pas même acquis par votretravail et qui vous est tombé du ciel ?

11. --Suite des villégiatures. On va se rafraîchir le poitraildans de vertes prairies en donnant l'ordre aux larbins de ne fairesuivre aucun message. Les pauvrescela s'entendpeuvent se taperet pour ce qui est des Anges dont parle saint Paul qui demandentquelquefois l'hospitalité en habits de pauvresils attendrontle Jugement universel ou toute autre époque aussi incertaine.

12. --Nous connaissons un jeune homme riche qui achaque jourun peu plusde dix-huit ansmais notre confiance en Dieu en a toujours quinze.

15. --Suite de mes leçons de français au curé Storpqui s'efforce toujours de paraître bonhommesans cessertoutefois d'être imbécile résolument. Il me parlede la beauté du Suffrage universel outout au moinsde sonutilitéme blâmant fort de mon systèmed'abstention. Les idées de Léon XIII. Impossibilitéabsolue de faire entrer une idée supérieure dans detels cerveaux.

Employéla plus grande partie de ce jour à ma brochure Je m'accusequi devient un livre et dont la confection est pénible. Il estdifficile et si répugnant de lierde maintenircontinuellement ensemble l'ignoble roman et l'ignoble Affaire !

16. --Hier nous avions reçu un choc très rude. Aujourd'huirien pour adoucir notre peine. Cependant nous sommes très-calmesà peu près sans douleur. Effet tout surnaturel d'unevie meilleured'une appétence plus vive de la viespirituelle. Quand nous aurons donné la vie àcette pensée que nous n'avons rien à attendre deshommes et que Dieu doit nous suffirenous serons devenusinaccessibles à toute sollicitudeà toute souffrance.

A unfonctionnaire colonial qui se dit pauvre et même paralytique.Un incendie a brûlé ses livres et autographes et ilvoudrait renouveler son fonds :

Monsieurvotre lettre me donne lieu de croire que vous êtes un pauvreet c'est pour cela que je vous réponds. Si vous étiezun riche je ne vous répondrais pasà moins que ce fûtpour vous adresser des malédictions avec l'assurance la plusinjurieuse d'un mépris absolu. Mais vous êtes un pauvreet un malade. Alors non seulement je vous écrismais encoreje vous prie d'accepter mon dernier livre Peut-être ne leconnaissez-vous pas.

J'habitele Danemark en qualité de naufragéavec ma femme etmes enfantsau milieu des hérétiquessans moyen defuir. Ma vie est un miracle. J'ai des « admirateurs passionnés» qui sont richeset qui aimeraient mieux jeter leur argentdans les latrines que de m'épargner une heure de souffrance.Pourquoi ? C'est le mystère de la richesse que Jésus atant condamnée. Les démons doivent être riches.Encore une foisje vous offre le Mendiant ingrat dont jepossède quelques exemplaires. Cadeau absolument désintéresséveuillez le croired'un écrivain détestédétestateur de ce monde abominable.

17. -- Jeveux consigner ici la merveille de bonne volonté et de piétédontchaque journotre petite Madeleine nous donne le spectacle etde plus en plus. Elle fait souvent le signe de croixà toutpropos. Quand je dis la prière avec Véroniqueellevient s'agenouiller près de nousjoint ses petites mainsessaie de répéter nos paroles et donne tous les signesde l'attention la plus amoureuse. A l'église silence parfaitquelle que soit la longueur de l'officeà la grand'messe parexemple. Combien de traits encore ! Chère enfant de chrétiensvenue après tant de douleurset quelles douleurs ! Pourquoiest-elle dans cet affreux pays ? Pourquoi cette fleur parmi cesordures ?

18. -- Ade Groux :

N'avez-vouspas comprisdepuis longtempsque les infâmes catholiquesactuels ne peuvent être jugés que par un catholique dema sorte ? Quand vous ditesde manière ou d'autrevotreindignation contre cette racaillevous me faites suer. Pour lesvomir comme il fautil est indispensable d'avoirauparavantdégueulé Zolavous comprendrez ça plus tard. Etvos fureursà côté des miennesvous paraîtrontune sorte d'attendrissement eucharistique et fraternel Ah ! çaque me dites-vous de « l'Immaculée Conception et duSaint-Esprit dont ces salauds peuvent dégoûter »? Est-ce bien à moi que vous avez cru écrire ? Etdepuis quand l'infamiefût-ce d'une multitudeaurait-elle lepouvoir d'altérerd'abolir la Vérité ?

20. -- Onvient nous réclamer encore 20 couronnes pour noscontributions. Tapirs !

22. -- Amon pèlerin de la Chartreuse qui n'est autre que lemathématicien à qui j'ai déjà beaucoupécrit :

Quelenfantillage d'avoir espéré embraser le fond d'uneciterne en y précipitant un tison ? Les ecclésiastiquesmodernesà figures de mouflons ou d'alligatorsobservablesdans les défilés dominicaux de Saint-Sulpice -- étantdes puits et même quelquefois des fosses -- ont au fond d'euxla Vériténe l'oubliez pas. J'entends non la Véritéabsolue que tout chrétien porte en son coeurmais lavérité scientifique universelle : théologiephilosophiehistoirearts et littérature. Par conséquentils n'ont besoin de rienpas même de Dieuet le comble dudélire est de prétendre les emballer sur n'importequoi.

2. --Deman refuse d'éditer la brochure Zola. Ce refus s'est faitattendremais il est aussi net qu'on puisse le désirer.J'écris à d'autres.

29. -- Lemathématicien me lâche [pour allerm'a-t-on ditàun pasteur]. Que Dieu ait pitié de cette âme !

Octobre

1er. --Dimanche du Rosaire et commencement de l'interminable hiver danois. OSauveur Jésusadorable Evêque suant le sangn'allez-vous pas nous tirer d'ici !

8. --Ai-je ou n'ai-je pas mentionné déjà les tabliersblancs des bouchers ? Celaje pensemérite furieusementd'être remarqué. Donc les bouchers danois ont autour duventre des tabliers blancs grands comme des jupesavec desentre-deux de dentelles. Il m'est arrivémarchant lesyeux fixés à terrede me croire tout à coup enprésence d'une putain battant son quart. Vérificationfaitej'étais face à face avec un pauvre goujat fumantsa pipe devant des viandes.

Le romande Zola est fini et l'Affaire paraît enterrée. L'Auroren'aura donc plus à m'offrir que des blasphèmes ou descochonneries sans intérêt. Journal puant et illisible.

10. --Appris une chose horrible. Il paraît qu'en Danemark on atellement peur de l'inhumation prématurée qu'on ouvrela carotide aux morts ou prétendus morts avant de lesenterrerquand ils en ont fait la demande. Vainement objecterait-onqu'il faut alorsde toute nécessitéadopter àla fois l'idée de suicide et l'idée d'assassinat.Telles sont les fioretti du protestantisme.

13. -- Onvient de me dire que je passeà Koldingpour le cousin deDreyfus !!! Je cogne les astres de mon front sublime.

14. --Impression sinistre. Ce soirla nuit tombéevu dans lapetite rue voisine un groupe à peu près indistinctàl'entrée d'un passage peu éclairé. Des gensétaient là pour la levée d'un corps qui devaitêtre porté par eux dans le temple protestant oùil attendracercueuil entr'ouvertl'heure de l'enfouissement.Toujours dans les ténèbresbien entendu. Les famillesengendrées de Luther ne gardent pas leurs mortsun seul jour.

Cela sansun geste religieux quelconquesans rien qui rappelle qu'on est deschrétiens ni même des hommes. L'infamie de cette choseest indicible. Un sauvage croirait que ces gens appartiennent àla voirie et qu'ils sont là pour accomplir une besognesanitaire dangereuse et particulièrement fétide. Enquoi il se tromperait très-peu. Dans un monde où lesuffrage pour les défunts n'existe pas plus que la notion devie éternelleun parent très-cherun excellent amidécédés sontdans la minute qui suit leurdernier soupird'affligeantes charognes que la raisonprescrit d'oublier à l'instant même.

A ceproposil y a lieu de parler des innombrables boutiques de cercueilsdont s'enorgueillit le Danemark. A chaque pasétalage de cesmeubles à tous les prix. On peut acheter en même tempspour sa fiancée un pianoun cercueil et une salle àmangerles deux derniers articles en vieux chêneet le tout àtempéramentj'ose le croire. On penserait naturellementque ce peuple est très-brave devant la mort. C'est lecontraire. On crève de peurmais comme tout le monde meurt ennaissantc'est un commerce considérable.

15. -- 21edimanche après Pentecôte. Evangile des deux débiteurs.Tristesse et langueur en songeant à la nécessitéde prolonger notre séjourcombien de temps ? A la messejepense à l'autre nécessité d'accomplir mavocationde faire ce que Dieu veut de moiet je demande que cettechose inconnue arrive enfinpuisque je commence à devenirvieux. Comme toujours en pareil cas je crois entendre la multitudeinfinie des faibles qu'on écrase et des torrents de soldats enmarche

Payénotre terme. Nous revoilà sans le sou. Il fallait cela. Notrepropriétaire semblait attendre. Il faisait des chiffres etcertesil nous aurait traités avec la plus extrêmerigueur. On peut dire que celui-là se fiche un peu del'Evangile des deux débiteurs. C'est un cochon luthériendouceâtre et féroce.

16. --Crise de tristesse épouvantableétouffantemortellesi elle se prolongeait. Je me vois cadenassé dans un prisonnoire sans secoursni consolationpresque sans Dieu. Tel est effetde ce commencement d'hiver scandinave. Si le contact duprotestantisme est déjà horrible en étéque sera-ce par les jours noirs et les nuits glacées ? Neclaudas ora canentium teDomine.

Envoyéà un éditeur belge le manuscrit de Je m'accuseavec une crainte extrême qu'il ne le gardesans daigner merépondreut fert illorum consuetudo piratarum.

20. --Yves Berthouami excellent que j'avais prié de me chercher unéditeur à Parism'envoie deux lettres de refusune deChampionl'autre de Fasquelleéditeur de Zola. Cettedernière est fort curieuse. Avoir écrit à cetennemi était déjà une gaffe extraordinairemaistout de même cela me ravit de savoir que Zola sera ainsiinfailliblement informé de la tournée paradoxale decoups de soulier dans le derrière que je lui prépare.Cette réponse donc où Fasquelle proteste de sonadmiration pour moi -- ce qui ne manque pas de cocasserie --esten outresurprenantemise en regard de la réponse deson confrère Champion. Celui-ciqui déclare plusénergiquement encore son admirationne saurait m'éditerparce qu'il « n'édite jamais de livres de littératurepure »et que « sa maison a une spécialitéde livres » quepar conséquenton est en droit desupposer aussi étrangers à la littérature qu'àla pureté. Fasquelleau contraire ne peut m'éditerparce que je n'entre pas « dans le cadre exclusivementlittéraire des publications de sa maison ».

Il seraitpeu équitable de méconnaître que les éditeursde tout genre crèvent en même temps d'admiration pourLéon Bloy et du chagrin de ne pouvoir l'éditerjusteau moment où cet écrivain agonise lui-même d'uneautre manière. Le désespoir de ces braves gens est «à faire pleurer les pierres »comme le ditavec tantd'originaliténotre délicieux Crétin.

21. --Guerre du Transvaal. L'univers entier fait des voeux pour la défaitedes Anglais. C'est la première foisje pensequ'une pareilleunanimité s'est vue. Je ne me lasse pas d'admirer qu'un grandhomme à peu près sans DieuNapoléonait eul'intuition prophétique de la délivrance dumonde par l'humiliation ou la destruction de l'Angleterre.

24. -- Cematinayant fait à mon curé la demande vraiment naïvede ses prièrescet homme a paru céder à uneimpulsion intérieure et m'a déclaré soudain queje ne gagnerais jamais ma vie avec ma plume. C'est ainsi que le fil àcouper le beurre dut être inventé.

29. --Lettre banale d'un monsieur qui dit que je suis un crapaud et quis'afflige de savoir que je vis encore.

30. --Temps horrible. On nage dans la boue glacée. Chosetrès-danoise. On pave les rues avec beaucoup de soin etl'opération terminéeon jette sur les pavés unemasse énorme de terre pour ne pas risquer d'être àcourt de crotte. Les enfants de Luther ne peuvent pas vivre hors dela boue.

J'ai déjàparlé des latrines épouvantablessi nettementsignificativesdu protestantisme. Mais j'avais omis la hainemerveilleuse des bainsplus significative encore. Il ne faut paschercher à Kolding un établissement de bains. On ailest vraiquelque chose qui se nomme ainsimais à distance ethors de la villecomme autrefoisen Francela maison du bourreauou celle des lépreux. Encore cet établissement estivaldoit-il être tel que je n'oserais jamais y mettre le pied. Jecraindrais d'en sortir plein de vermine et beaucoup plus salequ'avant. En généralplus on est crasseux et moins onse lavechez Luther. Je présume que la veille de leur mariageou de ce qui en tient lieules vierges ou prétendues viergessont raclées par leurs parents.

Novembre

1er. -- Ilva sans dire que la Toussaint esticiun jour quelconque et que lagrande fête n'existe absolument pas. Si l'ignorance desluthériens était moins densemoins compactemoinslourdeils daigneraient faire aux Amis de Dieu l'honneur de quelquesoutrages. Mais toutchez ces brutesest éteint. Ténèbrescomplètes. Ils ne savent rien. Je ne pense pas avoirjamais senti une telle amertumeune telle horreur pour l'abjectionet la stupidité de ces renégats.

Dans notreéglisequelle tristesse de ne jamais entendre un seul chantliturgique ! Toujours des cantiquesje ne sais lesquelsen languedanoise. L'abbé Storp à qui j'en parlaisun jourmedéclara qu'il était impossible d'apprendre aux enfantsà chanterpar exemplele Credo en latin. Affirmationsingulièrement outrageante. Autant dire que les enfants de cepays sont idiots ou que le curé ne veut pas prendre la peinede les instruire.

Visited'une dame venue pour parler français. Quelle conversation !Je vérifieune fois de plusque le protestantisme vitexclusivement sur des lieux communs de conciergessi méprisablesqu'on a honte de les entendre et qu'on se vomit soi-même d'yrépondre : l'Inquisitionles crimes des papesl'immoralitédes moinesla non-sainteté de Mariel'absurdité ducélibat ecclésiastiqueetc. J'ai eu quelque mériteà garder ma patience. Mlle T.notre visiteuseest cependantune bonne personnenullement dénuée d'intelligencenimême d'un certain espritmais elle est fille de pasteur ettout raisonnementtoute logique succombe

2. -- A un[mort]sur l'Oubli des morts :

Vous medemandez ce que je pense de « l'oubli des morts » parmiles chrétiens. Les protestants qui ne savent rien et qui necomprennent rien ont un Ami qui leur fait sentir que cet oubliest un moyen sûr de tuer. Je le répèteils nesavent pourquoiet toute explication serait inutile. Le dogme de laCommunion des Saints ne peut entrernon plus qu'aucun autredansces intelligences murées par Luther. N'importeils sontavertis qu'il y a là quelque chose à détruireexactement comme lorsqu'ils entendent parler de la Sainte Vierge oudes Martyrs.

Le malheurde ma vie m'a forcé de vivre dans le voisinage de ces tristesanimauxet j'ai pu admirer leur flair. Ils ne voient pas oùest le Corpsn'étant pas des aiglesmais ilsle subodorent infailliblement comme des chiens. Voulez-vous savoir cequ'il y a de vitalde tout à fait essentiel dans l'Eglise deJésus-Christ ? Regardez ce que les protestants exècrent.Oh ! à leur insucar la Raison chez eux est si morte qu'ilsne peuvent même plus discerner ce qu'ils aiment de ce qu'ilsabhorrent. Ils assassinent l'Eglise avec une sûreté demain irréprochable et une inconscience prodigieusecomme desinstruments poussés à leur perfection.

Pour cequi est des catholiquesils savent ce qu'ils font. Lesbourreaux de Jésus ne le savaient pasc'est le témoignagede la Victime elle-même. Les catholiques le SAVENT. Les moinsinstruits ne peuvent ignorer que la prière pour les morts esten même tempsd'un profit incalculable pour les vivants etl'occasion d'une gloire accidentelle pour les élus. Mais quedis-je ? et qu'est- ce que cela si l'on vient à considérerque Dieu lui-même a besoin de cette prière ? LaToute-Puissance divineen effetne peut rien pour les mortsimmédiatement. Il n'y a que les mortels qui aient le pouvoirde secourir les morts. C'est une délégation de laJustice immuable à la Charité militante.

On parlede l'Eglise souffrante sans savoir ce que signifient ces motsétranges. L'Eglise qui souffrec'est la TroisièmePersonne de la Trinité ineffableI'Esprit-Saint lui-mêmela Vierge Marie ! en une manière infiniment mystérieuseet qu'il faudrait être plus qu'un Ange pour expliquer.

L'Esprit-Saintest le Gémissement adorableCelui qui « attend enattendant »le Consolateur qui repose au milieu des mortssurles ossements des Saints. C'est à lui que vont les prièrespour les défunts et son Règne en est avancéd'autant. Quand on ne prie pas pour les défuntson se rendcoupable du crime d'omission le plus énorme. Il arrive alorsceci qui est tout à fait sans nom.

La Mèredu Rédempteur a été couronnée en vain ettoute la série des fêtes ecclésiastiques est envain. La Nativité du Sauveur ne regarde pas les morts. LaCirconcision et l'Epiphanie ne regardent pas les morts. LaPurificationl'Annonciationla Passion et la Compassion neregardent pas les morts. Le Vendredi Saint et le Dimanche de Pâquesne regardent pas les morts. L'Ascension et la Pentecôte mêmeô prodige ! ne regardent pas les morts. La Sainte Trinitéet le Saint Sacrementet la Visitation et l'Assomptionet laNativité de Marie et l'Exaltation de la Croixet lesVingt-quatre Dimanches ne regardent pas les morts. L'ImmaculéeConception non plus ne regarde pas les morts. Enfin le Jour des Mortsne regarde pas les morts !

La misèredes mortsen un siècle privé de foiest un arcane dedouleur dont la raison est accablée.

Il m'estarrivépourquoi ne le dirais-je pas ? d'être réveillépar les mortstiré de mon lit par les morts -- par des mortsque je connaissais et par d'autres que je ne connaissais pas. Unepitié terrible me précipitaitme maintenait àgenouxles bras en croixdans les ténèbresetlecoeur battant comme une cloche sourde je criais vers Dieu pour cesâmes

-- Oùestme disaient-ellessaint Pierre qui n'avait ni or ni argentmais qui donna ce qu'il avait à l'heureux infirme de la Portesplendide ? Où sont les Onze autres qui doivent avec lui jugerla terreassis tous ensemble sur douze sièges très-beaux? Où sont les Martyrs et leurs si rapides souffrances quipréfigurèrent nos tourmentscomme la joie de l'Edenpréfigura -- rigoureusement -- la Tribulation inconcevable deJésus-Christ ? Où sont les Confesseurs et les Viergesoù sont les Prêtres et ce flot montant du Sacrifice quidevrait éteindre nos épouvantables feux ? Si nous nesommes pas secourusoù donc est la Joie du Pèreéternel ?

Il mesemblait que j'avais beaucoup d'autres choses à vous diremais le sujet est à crever n'importe quel coeur et voicidevant moi sur la table où je vous écrisl'image deNotre-Dame des Sept Glaivestelle qu'on la voit à la Salettenon plus debout comme au XXXIXe psaumemais assise sur lapierre et sanglotant.

4. -- Jefais des livres qui vivront et qui ne me font pas vivre.

Je viensde passer deux ou trois heures sur un brouillon de carte postale.Affaiblissement incroyabletrès-effrayant.

6. -- Aumoment de partir pour l'Egliseje suis frappé de paralysie.Le coup est faible et je peux me traîner encoreen m'appuyantsur ma femmemais sans beaucoup d'équilibre et aussiincapable de former des pensées que de les exprimer.

[Maintenantque je suis complètement guérije veux direl'admirable confiance de Jeanne. Elle voyait mon malplus grand mêmequ'il n'était. Elle pouvait penser que le voyage àl'église était dangereux. Il n'a été quedifficilepar la grâce de Dieumais la courageuse a toutacceptétout bravépour que je ne fusse pas privéde la communionsachant que c'était le remèdeunique. 20 décembre suivant.]

7. -- Unmédecin a ordonné le repos absolu pendant huit jours aumoins. Ce séjour dans un lit m'est extrêmement pénible.J'ai toujours détesté le lit. Mon mal est d'ailleursétrange. Il semble n'avoir fait que me traverser. L'attaque etl'entrée en convalescence ont étépour ainsidiresimultanées.

14. --Qu'importent les obstacles ? Si Dieu veut se servir des riches pourme délivrerassurément il le peut ; mais si cesinstruments le font trop vomiril n'en a aucun besoinc'estindubitable Je n'ai jamais manqué de ce qui m'étaitnécessaire. Quand j'ai eu besoin de souffrir beaucoupDieum'a comblé de souffrances. Quand j'ai eu besoin deconsolationDieu a déchaîné sur moi des tempêtesde consolation. Chaque chose est venue en son temps. Tout estadorable.

Aquelqu'un [dont je ne veux plus savoir le nom] :

Ecoutezceci que je n'ai jamais dit à personne. Ernest Hello étaitpersuadé que Dieu avait besoin de lui pour l'accomplissementd'un dessein très-mystérieux et très-grand. Ence sensil y avait en lui une sorte de prophète que j'ai seulconnu. Rempli de l'idée qu'un compagnon lui étaitnécessaire et rêvant que je pourrais être cecompagnonil consultaun jouril y a plus de vingt anslaVéronique du Désespéré qui fitcette réponse en me désignant : Celui-là seula quelque chose à faire. On ne put tirer d'elle unesyllabe de plus.

16. --Dieu peut tirer le bien du malsans notre consentement. Le Diablepeut tirer le mal du bienmais non pas sans notre consentement.

19. --Anniversaire de naissance de ma pauvre femme. Je lui offre le parfumde cette puissante fleur : « Jusqu'à ce que nous soyonsvenus à la pleine et manifeste vérité qui nousrendra éternellement heureuxtoute vérité noussera la figure d'une vérité plus intime. »BossuetHistoire des Variationslivre IV12.

29. -- Aun pauvrequi cherche de l'argent pour moi :

Que vousdiresinon que les jours ici pèsent comme le monde et que matristesse est à peu près insupportable. Dieu semblevouloir épuiser sur moi la puissance qu'il a d'éprouverceux qui l'aiment et qui sont à genoux pour sa gloire. Je suistriste en voyant une famille chrétienne sur un abîme ;je suis triste en songeant à ce que vous souffrez àcause de moi je suis plus que triste en regardant mon impuissance

J'avais unpeu espéré de Mme H.non que je pensasse qu'elle pûtagir directement d'elle-mêmemais par les autresenorganisant avec deux ou trois amis qu'elle peut avoir une sorte depetite croisadenon pas charitable-- les chrétiensmodernes ont trop avili ce mot-- mais héroïque.Elle ne fait même pas ce qu'elle a promis. Mme H. ne sait-ellepas que le Pauvre déçu est le plus redoutable desaccusateurs ?

30. --Saint-André. Journée horrible. S'il faut rester encoreicinous allons mourir. En revenant de l'égliseoùnous avons appelé à notre secours notre fils Andrémort en 95nous ne trouvons absolument rien de nouveau à lamaison. Aucune signe consolantaucune parole amie. Nous voilànoyés. Mon âme est immergée dans un vaste fleuvenoir dont je suis étouffédont j'agonise avec untourment infini. Ma pauvre Jeanne est forcée d'endurer le mêmesupplice et nous arrivons ainsi à la fin de cet effrayantjourprivés de forcesivres de souffrance. Une lettrehideuse d'une personne riche qu'on croyait amie et qui n'offre quedes conseils insultants au lieu du noble secours qu'on lui demandaitvoilà tout. Est-il croyable que notre innocent Andréque nous avons vu si cruellement mourirn'ait pu rien obtenir pournous ! Pourquoi Dieu traite-t-il de la sorte ceux qui l'aiment ?Pourquoi écraser des pauvres qui ont tant pleuré poursa Gloire ?

Avez-vousbesoin de bons conseils ? Essayez d'emprunter à un ami. Plusvotre ami sera richeplus les conseils seront excellents.

Décembre

1er. -- Jeporte à l'église ma tristesse affreuse. Après lacommunionattendrissementcrise de larmes. Absence de tout secourshumain.

2. -- AHenry de Groux :

Je vousprie de dire à tous ceux qui assurent m'aimer de ne plusm'envoyer leurs félicitations à propos de madélivrance ! Cette sorte de facétie à un hommedéçu pour la millième fois et qui en meurt estplutôt lugubre et ressemble singulièrement à unetentative d'assassinat. J'en suis à préférerl'ignoble silence de Georges D. que j'ai fait entrer dans l'Eglisedont la dernière née est une de mes filles spirituelleset qui aime mieux mentir que de m'envoyer -- me sachant si malheureux! -- une parole d'amidepuis tant de mois !

C'est toutde même à gronder de rage de penser que parmi tantd'individus qui croient m'admirer et qui prétendent me chériril ne se rencontrera pas un être sachantpouvant et voulant

Voilàoù nous sommes ! La délivrance ou la mort prochaine.Sans doutecette alternative rigoureuse n'est pasne peut pas être.Il faut que j'accomplisse toute mon oeuvre. Mais nous sentons ainsiet cette angoisse nous est versée d'une main prodigue.

3. --Etonnante obstination de la petite salope balayée il y a troismois. Elle nous guette chaque matin et cherche à secramponner. Aujourd'huielle a eu l'audace de se présenterchez nous. Nous savons qu'elle nous volaitque nos provisions deménage allaient chez ses horribles parents et qu'ellecommuniait souvent avec piété. Nous pouvonsdèslorstout supposer et tout craindre.

Notreseule amie paraît être ma visiteuse du 1er novembrequivient nous parler religionnous consulter et que j'instruisisen arrachant de sa plate-bande quelques lieux communs quirepousseront sans toute. Elle est ridicule et bienveillantemaistournerait facilement à l'aigre si on insistait sur le Pape oula Sainte Vierge.

8. --Froid horribleà geler les âmes. Nous avonsheureusement un peu de charbon.

Dieu s'estincarné pour être visible. Argumentum nonapparentium. Visibilia ex invisibilibus.

11. --Réveil suavecette nuit. Dans mon sommeil paisiblej'ai cruvoirj'ai vu certainement des yeux de l'âmeun fantômequi me rappelait une malheureuse fille aimée autrefois et dontla mort fut terrible. Elle était penchée vers moi et jem'efforçais en vain de la saisir. Enfin je sentis une pressionde la main dans la mainpression extrêmement douce etlointainese prolongeant jusqu'à mon réveil quije lepensefut ainsi causé. Maisavant ce réveillefantômeinterrogé sur son nomparut mettre sa têtesur mon épaule et prononça distinctement : Bertha.Je me réveillai alors tout à faitcertain que jevenais d'entendre une prière sortie du fond d'un abîmede plaintes inentendues et de souffrances impossibles àconcevoirun appel faible et désolé qui avait misquinze ans à monter jusqu'à moi et quim'arrivait enfin de cette manière Je ne peux pas dire ladouceurla pureté de cela !

14. -- Ungrand vent de neige a soufflé cette nuit. Tout est combléde neige. C'est le vrai hiver scandinave. Nous allonscependantànotre pauvre église jamais chauffée où la prièresemble mourir de froid au bord des lèvres. Que Dieu fortifienotre courage !

Commençanteévolution d'un ami belge qui deviendra certainement unlâcheur. Cela débute par de l'emphase et du mystère.Ah ! zut ! Les mystères de la Foi me suffisentje n'ai quefaire des mystères de l'amitié.

15. --Consolation immensebien inattendue. Nous découvrons la Citémystique de Marie d'Agreda jusqu'ici négligéeoubliée dans un coin de ma bibliothèque dans la penséeoù j'étaisdepuis longtempsque nous n'avions pasgrand fruit à en recueillir. Méconnaissance inexcusablede mes impressions religieuses d'il y a vingt-cinq ans. Or c'estexactement le contraire. C'est la Mère de Dieu elle-mêmequi nous donne ce secours et nous voilà inexprimablementréconfortés.

16. -- Lefroid redouble et devient à peu près insupportable.

Tout seprépare pour l'infâme Noël luthérienceluide tous les jours de l'année où Marie est le plusinsultée. Partout ailleurs il serait difficile de concevoirdes cantiques de Noël où la Mère de l'Enfant Jésusne serait pas nommée. Or c'est précisément cequi arrive ici. La crainte d'honorer Marie est telle chez cesrenégats qu'on ne lui accorde pas même le respect oul'attention qu'obtiendrait la femme la plus ordinaire.

18. -- AChamueléditeuren lui proposant Je m'accuse :

L'intérêtde cette rigolade copieuse est aggravé d'ailleurs et rafraîchide temps en temps par quelques réflexions d'un cynismedélicieux sur l'affaire Zola-Dreyfus qui dérouleàcôté ou au-dessus du feuilletonses vaines et puantespéripéties. Je pense que l'intensité et lacontinuité d'un sarcasme transsibérienqui vas'exaspérant le long de quatre mille lignesme vaudra tout aumoins le suffrage de quelques rabelaisiens très- précieux.

Dites-vousbien surtoutami Chamuelque c'est un pamphlet exclusivementlittéraire et que je me fous de la politique d'autantmieux que je suis installédepuis des lustressur un picintellectuel d'où le grouillement contemporain est àpeine discernable.

Je faissimplement la guerre à l'insulteur de Dieuau haïsseurfurieux et bas de toutes les choses spirituelles et grandesqu'estM. Zolaet je m'efforce d'exprimer la stupéfactiondouloureuse où me plonge l'avilissement de notre patrieautrefois couronnée d'éclairscapableaujourd'huidese prosterner dans les excréments de cette brute. J'aiprétendu faire une besogne de chrétiend'artistedeFrançaisen protestant de tout mon gueuloir contre cetteépouvantable ignominieetcomme j'ai lieu de supposer quevous êtes peu éloigné de mes sentimentsj'osecroire que vous ne refuserez pas de marcher

20. -- Aun poète belge :

Vous avezlu la Femme pauvrele Mendiant ingrat Aujourd'huicomme au temps du Désespéréje n'ai qu'àverser un peu de moi dans un livre pour qu'il déborde dedouleur. Je me rappelle bien qu'aussitôt après lalecture du Désespérécomprenant que celivre n'était qu'une déchirante autobiographieil vousparut dérisoire de ne m'offrir que d'économiques etaffamantes congratulations sur mon grand art de souffrir pourl'amusement des amateurs. Vous fîtes alors pour moi ce qui vousfut possibleje le crois Aujourd'huivous êtes parmi lespuissants de ce monde. Souffrirez-vous que celui que vous honorâtesautrefois comme un « grand artiste »et dont l'oeuvren'est pas finiepasse le temps de Noël dans un trou neigeux duJutlandabandonné au vertige du désespoir ?

[Sansréponsebien entendu.]

21. --Rien de la postesinon l'Aurore « aux doigts de bran »où se trouvent deux lettres de Zola qui veut absolumentprouver que son père n'était pas un coquincomme sicela pouvait intéresser quelqu'un sur la face du monde habité.

Lu avecdélices Marie d'Agreda. Il sort de ces révélationsune main divine sentie autrefoisavant mon entrée dans lecloaque littéraireet qui me saisit aujourd'hui plusfortement.

22. --Aucune lettre d'aucun humain. Je n'arrive pas à prendre monparti de ce silence. Je ne profère pas de plaintesmaisaudedansquelle clameur !

Préparationd'un arbre de Noël pour la joie des enfants. Jeanne a pu acheterune oie. On se réjouira comme on pourra.

Le curéne veut pas dire la messe de minuit avant six heures du matinsousprétextej'imaginequ'il n'y aurait pas d'assistants. Il yaurait les soeurs et moipeut-être aussi quelque autrepersonne. Dieu sait le vrai motif qui ne doit pas être sublime.Je ne lui en parle pas. Il m'opposerait la Prussecomme toujours.

23.--Quelqu'un sait-ilparmi les cochons sentimentaux qui se croientchrétiensque les larmes sans prière tuent lesmorts ?

A de Groux:

«Pas de nouvellesbonnes nouvelles »dit un lieu communéternel. Je souscris avec élan à cette forteparole. Cependantsi l'absence de nouvelles de mon ami Henry deGrouxpar exemplesignifie que tout va bien pour luije doisnécessairement conclure qu'une nouvellemêmeexcellentede ce peintreprouverait que tout va malet queplusieurs nouvellesbonnes ou mauvaisesdonneraient àcraindre une catastrophe. Rien de plus limpide. Mais tout de mêmec'est enfantincar enfinsi des nouvelles ne peuvent êtrebonnes qu'à la condition de n'être paspuisqu'ilest dit que les bonnes nouvelles ne sauraient jaillir que du néantde toutes nouvellesil n'est pas moins absurde d'en supposer demauvaises puisque ces mauvaises ne seraient pas et ne pourraient pasêtre des nouvelles -- la naturel'essence mêmedes nouvelles étantcomme on se crève à ledémontrerde n'être pas bonnesparce qu'alors ilfaudrait invinciblement les taire ; ou de n'être pas mauvaisesce qui forcerait de les déclarerchose précisémentimpossible.

Pour plusde clartéj'ajoute que les petits ruisseaux font les grandesrivièresque l'habit ne fait pas le moinequ'il y abougrement loin de la coupe aux lèvres et qu'il n'est jamaistrop tard pour bien faire.

24. -- Lecuré Storp explique l'impossibilité de la messe deminuit par l'hostilité de la canaille de Koldingdisposéepense-t-ilà venir faire du vacarme à la porte del'églisepeut-être dans l'église mêmecomme il est arrivé une fois. Explication qui me satisfaitsans diminuer mon amertume.

25. --Noël triste. L'absence de toute lettre est assez pour me tordrele coeurpuis le tempsqui était devenu moins rudes'estremis au froid. Entouré des pauvres miensje me vois sur unglaçonau milieu d'une mer hostilesous un ciel noir

26. --Lisant dans l'épître du jour que saint Etienne devant letribunal des Juifs vit la gloire de Dieuayant plein l'espritdes magnificences de Marie d'Agreda qui raconte qu'à cemomentla Sainte Vierge en personne vint assister le Protomartyr ;il me revient avec précision cette idéeautrefois sifamilièreque la Gloire de Dieu c'est Marie. Alors je songeamoureusement que la fonction de Marie est un mystère de forceet de splendeur dont rien ne peut donner l'idéequ'aucuneimage ne pourrait même faire pressentir ; que Marie est un êtreabsolument indevinableinconcevable et que la plus vaguela plusindécise prénotion de ce gouffre d'éblouissementsnous ferait mourir. Il faut remarquer cette parole de Marie d'Agredaextrêmement digne d'attention et dite plusieurs foisdediverses manièresque le Saint-Esprit n'a pas manifestéles mystères de Marie aux premiers chrétiens parce quela Sagesse divine s'y opposaitle moment n'étant pas venunon potestis portare modo.

Me voilàun peu consolé. Il est dit que Jésus viendra «dans la gloire de son Père ». Que se passera-t-il alorsdans l'Absolu ? Exactement ce qui s'est passé au moment del'Incarnation : FEMINA CIRCUMDABIT VIRUM.

Quellesdélices d'être chez soi ! C'est pour cela que le Paradisest si désirable. En Paradis seulement on sera chez soi.

27. --Dieu nous fait la grâce de ne pas nous laisser entamer par latristesse. Elle rôde seulement autour de nous.

28. --Notre épicier présente un relevé de compte. Nouslui devons près de 500 couronnes700 francs.

A Henry deGroux en réponse à une lettre extrêmementdouloureusemais qui me rafraîchit le coeur et m'apaise commeune voix amie :

Mon cherHenryj'ai écrit à huit personnes dont aucune nepouvait décemment se dispenser de répondrepuis j'aiécrità une neuvième qui est vousquelqueslignes toquées n'exigeant aucun retouret seul vous m'avezrépondu Je voudrais aujourd'hui vous parler raison et je nesais par quel bout prendre votre lettre qui n'est pourtant pasmerdeusemais trop pleine de choses qui gueulent de se voir ensembleJe suis disposé plus que vous ne pensez à me défierdes Belges. Au point de vue du muflisme démoniaquelescatholiques riches dont la Belgique est ornée me paraissentmalaisément surpassables. Cependant j'ai connu ce type enFranceParis et provinces ; il est la fleur du christianismecontemporain et ne peut pas souffrir de contrefaçon mêmebelge.

Il fautune bonne foisvous habituer à mon langage et enfoncer envous cette idée simple que je n'appartiens à rien ni àpersonnesinon à Dieu et à son Eglise. J'entendsl'Eglise invisible. La visiblej'en conviensest devenueabominablebien que je sois infiniment éloignéd'accorder à la vermine du cul de Zola ou de Clémenceaule droit exorbitant d'avoir là-dessus l'ombre d'un avis. Toutce qui n'est pas exclusivementéperdument catholique n'ad'autre droit que celui de se taireétant à peinedigne de rincer des pots de chambre d'hôpital ou de racler legratin des latrines d'une caserne d'infanterie allemande.

L'ignominiede cette Egliseil y a longtemps que je l'ai vueayantparmiracledes yeux pour la voir et que je l'ai racontée ouexpriméeparce que je suis du petit nombre de ceux àqui cela est permis ; et je n'ai besoinétant un hommeracheté du Sang de Jésus-Christni des maquereaux nides larbins à coups de souliers d'aucun journal quotidien pourm'apprendre ce que je dois penser tel ou tel jour. La feuille quevous lisez vous a fait avaler une sottise énorme qu'un instantde réflexion ne vous aurait pas permis de garder surl'estomac. Il y a des choses que le Papefût-il un monstrenepeut pas faire. Quant au Noël imbécileautant qu'inévitable d'Adamje vous l'abandonne. Il faitpartie de l'Ordure moderne et n'esten sommeni meilleur ni pireque du Wagner devant le Saint Sacrement de l'autel.

Ces pointsréglésun mot sur Con. de P. Je suis heureux d'abordque vous ayez dit votre mépris à celui de tous lessalauds contemporains qui m'a fait le plus de mal. Tous mes amis nefont pas ainsivous le savez. Ensuite je vous approuve de ne vousêtre pas exposé à je ne sais quelle odieuseaffaire en rossant ce misérable dont toute l'infamie ne vousest pas connue. C'eût été battre une charogneopération horribledangereuse et combien vaine ! Je suis aupoint de croire que moi-même venant à rencontrerl'individuje ne pourrais sentir que de la pitié.

Voussouvenez-vous de la prière de Léopold contre lesdeux gueusesdans la Femme pauvreet comment cette prièrefut exaucée ? Ne vous ai-je pas dit que cet épisodeétait absolument mon histoire ? Eh bien ! j'ai appris quel'une des deux scélératescelle que je donne àmanger à son chienest réellement mortemangéepar un cancerdans l'année qui a suivi. Quant àl'autreje n'ai assisté qu'au commencement de sa ruine etj'ignore de quelle affreuse manière elle a dû finir.Soyez sur qu'il y a quelque chose de ce genre pour l'ignoble assassindont je parle. Je pouvais agir contre lui assez dangereusement. Maiscela m'eût troublé. Je lui ai donc envoyé monpardon -- le remettant aux Mains de Dieu d'une façontrès-particulière. On verra.

Le motimportant de votre lettre est celui-ci : « Une honte infinied'espérer aucun refuge en dehors de Dieu ». Vous ai-jeassez écrit cela ? Ceux qui ont lu le Mendiant lesavent. Le jour est peut-être proche où vous le sentireztellement que vous tomberez à genoux pour y rester en pleurantjusqu'à l'heure de votre mort. Vous saurez alors ce que c'estque la Joie et ce que c'est le Méprismais vous ne le saurezqu'alors. Vous avez beaucoup compté sur les hommesmon pauvreHenryvous avez même cru que la raclure de canailles vomie parmoi pouvait présenter une surface d'héroïsme etvous vous étonnez d'être par terre au milieu d'unemultitude d'étrons ! C'est trop bêteavouez-le.

Vousparlez de votre misère qui est atroce. Voulez-vous comparervotre situation à la mienne ? Vous êtes déçude toutes manièreslittéralement sans un souetl'avenir vous paraît encore plus sombre que le présent.Tel est mon casavec cette différence que je savais àl'avance et depuis longtemps que toutes ces choses m'arriveraientles ayant demandées. D'où il suit naturellement que leshorreurs de la vie ont pour moi un sens qu'elles ne peuvent avoirpour vous. Je sais au moins qu'en souffrant cecije gagne cela..

J'aiessayé autrefois de lire Dante dans la meilleure traduction.J'ai même entrepris de lire le texte. L'ennui m'a terrasséun ennui à n'en jamais revenir. Je vois en lui un imagiersouvent admirablemais un penseur nul et une âme dejournaliste théologien. Il faut être un enfant poursentir une terreur quelconque à la lecture de son Enferet les diables qui pètent ne m'amusentmédiocrementque dans Callot. Quant à son Purgatoire et à sonParadisceux-là seuls qui ont étudiél'histoire de l'Art à l'école de Péladan peuventignorer que Dante partage avec Raphaël engendré de lui lagloire d'avoir préparé la Bondieuserie sulpicienne.

Les pluscélèbres chants de la Divine Comédie misen regard des visions les moins connues d'Anne-Catherine Emmerich oude Marie d'Agreda ou de cinquante autres font pitié. Toutesles fois que Dante est proposé à ma ferveurje croisentendre le plus homicide de tous les démonsle démondé la Sottise modernechuchoter que ce Florentin avec seslaques d'un Japon très-vieux remplaceen sommetrès-avantageusement pour les âmes contemporaineslacolossale splendeur de cette Troupe inspirée qui chanta milleans la Gloire de Dieu dans des églises « au cintresurbaissé » Pour tout direla Divine Comédieest un cadeau anticipé du protestantisme.

C'est unlieu commun sur la guitare de dire que l'art des Primitifs a étéla fleur du catholicisme et que la Renaissance a malheureusementsouillé cette fleur. Il faudrait abandonner cette idéeà Huysmans et à Jean Lorrainune bonne fois. Comme sil'Artqu'il soit des Primitifs ou de ce qu'on nomme gâteusementles Renaissants ou même de M. Dufayeln'était pas unmiroir pour se regarder soi-mêmealors qu'on pourraitfaire éclater toutes les lumières du Paradis en neregardant que Dieu.

Pour vousvenger de mes lieux communsvous avez feint de vous emballer sur lesviolences de Dante contre Boniface VIII et les rois de France. Oliseur de l'Aurorede la Libre Parole et d'autresfeuilles de commoditésne voyez-vous donc pas ici le pauvrejournaliste gibelin dont toute la finesse consiste à fourrerses ennemis oupour mieux direles ennemis de ses patronsen enfer? Misère aggravée par un tas de pions qui se sont donnéun mal de tous les diables -- c'est le cas de le dire -- pour ledisculper

Or voici.Boniface VIII est précisément le plus haut des Papes.Il n'est pas devenu un Saintje le reconnais ou plutôt jereconnais que l'Eglise ne l'a pas mis au nombre des saintsmais ilest l'auteur de la Bulle Unam Sanctam-- la plus grandioseparole qui ait été écrite depuis saint Jean --où il est affirmé que le Pape est le Chefle Maîtrespirituel et temporel de toute la terreacte le plus grand et leplus digne de la Papauté qui ait été accomplidepuis saint Pierre. Quant à la Francec'est le royaume deMarie Regnum Galliæregnum Mariæle royaume deFrance ayant été donné à la Mèrede Dieu par quelqu'un qui en avait le pouvoir et donné pourl'éternité. Par conséquent il n'y a lieu àaucun méprisà aucun dédainmême du hautdes pics de la Crottefût-ce dans les plus beaux vers du mondeet Danteicicomme pour Bonifaceest un sot. J'ai le chagrin de ledire. Donc vive Fellervive Crampon et à bas la vieillesoularde !

Ah ! çàmaisdites donché ! le peintreest-ce que vous allez mefourrer avec Drumontmaintenant. Si le puant individu ainsi désignévide son pot de chambrechaque matindans la gueule de Victorias'ensuit-il que je doive lui être assimilé parce quedepuis environ vingt ansje promulgue la nécessitéd'en finir avec l'abominable engeance de cette salope. Napoléonn'eut que cette idée qui n'était pas déjàsi mal pour un « raté »convenez-en. Je n'aiaucun besoin de l'Apocalypse pour discerner que l'Angleterre estparfaitement haïssable et que plus on crève d'Anglaisplus les séraphins doivent resplendir. Ceux qui les crèventet qui ne valent peut-être pas mieux seront crevés àleur tourde sorte qu'on ne sera pas un instant sans joie. Mais ilfaut que l'Angleterre soit saignée d'abord. Telles sont mesvues politiques.

Làoù je ne comprends plusmais plus du toutc'est lorsque vousme dites que le christianisme devient impossible avec ce lieucommun qui est un proverbe : « Si la parole est d'argentlesilence est d'or. » C'est comme si vous me disiez qu'il estimpossible de ne pas mourir de faimquand on a une invitation àdîner d'un ami sûr dont le domicile est à deux paset la table surabondamment garnie. Moij'ai toujours lu ceci : «La Parolec'est Jésuset le Silencec'est le Saint-Esprit». Portez ça à votre taire

31. --Idée scandinave et protestante. On se développeintellectuellement jusqu'à cinquante ans. Ensuite on rajeunit.Vainementje cherche dans mes souvenirs les plus lointains quelquechose d'aussi bête. On y tient tellement que les jeunesromanciers ne manquent pas de faire des gâteux de tous lesvieillards.

Nouslisons Marie d'Agreda. Impressions sublimes. Autour de nous l'ignobleallégresse des protestants qui célèbrent par despétards et des hurlements cette fin d'année et cecommencement d'une autre annéeéchéancesd'ailleursabsolument insignifiantes pour ces animaux qui ne peuventavoir en vue que de mangerde boire et de saillir leurs tropfécondes femelles.


1900
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Janvier

1er. -- AGeorges Rémond :

Vous medites que Georges D. vous a assuré m'avoir écrit quatrefois. Votre lettre précédente ne me parlait que dedeux. La déveine de ce garçon est galopante. Il estdésormais indiscutable que la poste lui en veut et quequarante autres lettres auraient le même sort. Priez-le donc dene pas pousser plus loin l'expérience. Dites-lui que je nepeux supporter la pensée qu'il se crève inutilementpour moi. Ne me suffit-il pas de savoir que j'ai en lui le plusattentifle plus exactle plus dévouéle plusadmirable ami ?

2. -- A unbienfaiteur ingrat :

Je ne vousai jamais dit qu'il ne fallait pas vous plaindre. Moi-même jeme plains souvent. Je vous ai reproché surtout et mêmeexclusivementje croisle mystère dont votre amitiés'enveloppait. Relisez-moi.

Engénéralje trouve cela peu digne d'un homme etdansla circonstancej'y ai vu un enfantillage mauvaisdésolant.Votre lettre veut être profondément humblemais elleest saturée d'amertumeet je devine que vous avez luttébeaucoup pour obtenir la grâce de m'écriresansviolence-- violenceje le dis en passantqui ne m'aurait pasdéplu. Ce qui peut me déplairec'est de vouloir àtoute force que je sois un saint et un prophète et de meparler en conséquence. Alorscomme je tiens de mon origine unsentiment très-vif du ridiculeje ne connais plusd'autre besoin que celui de me défendre avec les armes queDieu m'a donnéeset on est sûr d'écoper ferme.Le mot « j'y renonce » qui vous a fait souffrir étaitconditionnelpuisque précédé de laconjonction SI que vous n'avez pourtant pas dû prendre pour laseptième note de la gamme. Donc vous n'avez pas lieu de gémirsur une « promptitude » hypothétique exigéepar d'imaginaires circonstances. Tout cela est fort absurde etdéraisonnable. Ah ! certesouipar exempleque j'yrenonceraiset que je vous lâcheraiset que je vousplanteraiset que je vous plaqueraissi nos relations devaient êtresans virilité. Mais tel n'est pas le casn'est-ce-pas? Alors ! ?

Je croissavoir ce que c'est que de donner. J'ai passé une partie de mavie à çaet c'était quelquefois bien drôle.J'ai donc le droit de vous parler comme je fais. Deux mots pour merésumer. Il fallait ou ne pas faire ce que vous avez fait oul'ayant faitne pas le dire. Si je doisvous connaissantmieuxvous aimer beaucoupun peu plus tardce ne sera pas parceque vous m'aurez « donné de l'argent »fût-ceau prix d'énormes sacrificesmais parce que vous me l'aurezdonné par amour. Si le texte que vous citez du Mendiantpage 63ne vous semble pas conforme strictement à cesderniers motstant pis pour vous. La pensée que toutes meslignes peuvent être étudiéescommentéesdiscutées comme les lignes du Texte sacrém'indigneprofondément et me porterait à détester mespropres oeuvresparce que c'est trop bête.

Rien n'estplus facile que d'« être avec moi » La recetteinfailliblec'est d'avoirje ne dis pas de la bontémais dela bonhomieet de ne pas m'infliger une situation de bonzeque je trouve ridiculerapetissantehumiliante en vain et qui mefait horreur. Or vous êtes figé dans 1e respect. Il fautchanger cela. Alors seulement nous pourrons marcher ensemble. J'aisoif d'être regardé comme un pauvre hommetrès-isoléet plein d'amour. Rien de plus. Vous ne connaissez pas ma faiblesseni mon ignoranceni mon abjection véritableni ma tristessede démonet vous ne savez rien de la Joie qui est au fond demon âme.

Lettre duprince Ourousof m'apprenant qu'il est devenu complètementsourd. Il s'en console avec son « âme de bouquiniste »La musiquele bruit des feuillesles accents de la douce voixhumainel'échange rapide des idéestout cela adisparu. Mes amis sont fatigués de crier après moi. »Il ajoute à ces lignes tristes « qu'il n'a pas decroyances religieuses et qu'il vit (en attendant on ne sait quellehorrible mort) comme une bête ». Pauvre malheureux !

On m'écritque Léon Deschampsmon ancien impresario de la Plumea été enterrésamedi matin
30 décembre.Même sort que Rodolphe Salis. On crève au moment oùon pense avoir fait fortune. A quoi bon tant de saletés ?

7. --Nolite conformari huic sæculo. C'est ce que ditaujourd'hui l'Egliseau dimanche dans l'octave de l'Epiphanie. Quelcurieux travail de grouper les blasphèmes en usage parmi leschrétiensc'est-à-dire les démentisformels donnés à l'Esprit-Saint par les gens du monde !Le texte ci-dessus en est une occasion très-fréquenteet l'un des plus saisissants exemples.

Mespensées sont noires. Exagitat me spiritus nequam.

9. -- Aquelqu'un [qui est obscur et qui restera éternellementinconnu] :

Le siècledes charognes.

DanemarkKolding6 janvier 1900

Mon cherami

Nepensez-vous pas que le XIXe sièclenommé par vous «le Siècle des Morts »serait mieux et plushistoriquement désigné Siècle des Charognes?

Le motMORT a une force et une beauté qui ne conviennent pas ici.Beati mortuifut-il dit à Patmos par une Voix quicriait du ciel. Le même Esprit-Saint qui déclare laBéatitude des morts veut aussi qu'on prie pour euxet celaest recommandé dans la Liturgie très-redoutable.

Y a-t-ilpour un être humainquelque chose d'aussi important que d'êtremort ? Existe-t-il un état plus aimableplus enviableplusdésirableplus exquisplus spirituelplus divinplusépouvantableque l'état d'un mortd'un vrai mortqu'on met en terre et qui a déjà paru devant Dieu pourêtre jugé ? C'estalorsfini des contingences banalesdes devoirs du monde et de la sagesse des imbéciles.

Il s'agitseulement de savoir si on est mort dans le Seigneur. On estavalé par l'Absolu. On est absolument heureux ou absolumentmalheureuxet on le sait absolument.

Quoi decommun entre une telle manière d'êtreoù toutest grandet l'infirmité misérable des trucs modernespour s'apparenter à Ce qui n'est pas !

Ah ! quele nom de charognes convient mieux aux passagers du XIXesiècle ! et que ce siècle puant est bien leur vaisseau! Vous rappelez-vous l'image affreuse inventée par Edgar Poëces naufragés rencontrantau milieu de l'Océanunnavire qui serait pour eux la délivrancemais dont l'équipageest pourri et qui laisse derrière lui la peste ? On ne dit pass'ils
sont morts dans le Seigneurceux-là. On n'ensait rienon renonce même à toute conjecture.

Lesputréfiés du XIXe siècle qui vont asphyxierderrière euxle XXe -- si le Feu n'intervient pas -- sontmoins anonymes que ceux du démoniaque poète. Chacun denous a trop connu ces horribles voyageurset nous ne finirions pasde raconter leurs histoires.

Mais àquoi bon ? Voici déjà bien longtemps que le coeur memanqueet je me demande quelle aide pourra vous offrir un balayeursi découragé. J'ai cruil y a environ vingt ansqu'onpouvaitje n'ose dire purifiermais au moins décrotterquelque chose. Je cherche aujourd'huiavec amertumeune pauvreimage de Dieu qui se soit aussi complètement trompée.Franchementil y a trop d'orduremême pour deuxmêmepour deux cent mille.

Cependantmon amisi vous tenez absolument à marcherje marcherai avecvous. Ce sera bien le diable si je ne réussis pas àétriper quelqu'un. Il est clair que Le Scandale seraitun titre dérisoire si nous nous bornionspour tout officeàpasser une main caressante sur la croupe des contemporains.

Je reviensà ce mot de charognes dont l'élégance estincertaine et la suavité discutableet qui ne s'emploie quetrès-rarement dans les salons catholiques ; mais qui estl'unique pour exprimer ma pensée. Voudrait-on me dire de quelautre mot je peux faire usage pour qualifier et apanager suffisammentl'abomination que voici ?

Le petitnombre d'âmes vivantes pour qui le Sang de Jésus estvalable encorese trouve en présence d'une multitudeinconcevableinimaginée jusqu'ici. C'est « la troupeinfinie des gens qui se tiennent devant le trôneen présencede l'Agneauvêtus de robes blanches et des palmes dans lesmains ». Ces gens sont les catholiques modernes.

Interminablementils défilent sur la prairie qui est juste au devant du ciel.Puissoudainon s'aperçoit que les oiseaux tombent des nuesque les fleurs périssentque tout meurt sur leur passageenfin qu'ils laissent derrière eux une coulée deputréfactionet si on les toucheil semble qu'on soitinoculé à jamaiscomme Philoctète. C'est laprocession des charognes. Encore une foisquel autre mot ?

Cettehorreur appartient au XIXe siècle. A d'autres époqueson apostasiait bravement. On était ingénument etrésolument un renégat. On recevait le Corps du Christpuissans barguigneron allait le vendrecomme on aurait étésecourir un pauvre. Cela se faisaiten sommegentiment et on étaitdes Judas à la bonne franquette. Aujourd'huic'est autrechosemaisavant d'aller plus loinje demande à vous et àceux qui pourraient me lire de vouloir bien m'assister de leursprières.

Je n'aicessé de l'écrire depuis vingt ans. Jamais il n'y eutrien d'aussi odieuxd'aussi complètement exécrable quele monde catholique contemporain -- au moins en France et en Belgique-- et je renonce à me demander ce qui pourrait plus sûrementappeler le Feu du Ciel.

S'il y aune chose connue et inexplicablec'est que Dieu souffre tout.Voilà qui est entendu. Sans parler de la Sueur de Sang ni den'importe quel autre Mystère de cette Passion que je crus voirdans mon enfancelorsqu'une vieille parente qui m'endormait sur sesgenoux me disait : « Si tu n'es pas sageles Juifs tecracheront à la figure » ; sans rappeler aucun autreobjet de la Peur qu'il y eut à Gethsémanin'oublionspas la Dérision prodigieusele Blasphème irrémissibleet inégalable que le sale Apôtre mit au début desTourments divins : Osculetur me osculo oris sui.

A ceproposet pour le dire en passantquand donc viendra l'herméneutel'explicateur comme il ne s'en est jamais vupar qui nous sauronsenfin que le Cantique des cantiques est simplement un récitpréalable de la Passionantérieur d'une trentaine degénérations aux quatre Evangiles ?

Doncencore une foisDieu souffre tout excepté une seule chose.Non patietur vos tentari supra id quod potestis. Tout lerestemais pas cela. « Dieu ne souffrira pas que vous soyeztenté au-dessus de votre pouvoir. » Eh bienon croiraitque nous en sommes à ce pointet depuis longtemps déjà.C'est détraquant.

Jedéclareau nom d'un très-petit groupe d'individusaimant Dieu et décidés à mourir pour luiquandil le faudraque le spectacle des catholiques modernes est unetentation au-dessus de nos forces.

Pour cequi est des miennesj'avoue qu'elles ont fort diminué. Voicique je marche sur mes cinquante-quatre anset il y en a au moinstrente que je vois les catholiques faire des saletés. Je veuxbien que ces cochons soient mes frères oudu moinsmescousins germainspuisque je suiscomme euxcatholique et forcéd'obéir au même pasteurlequel estsans douteun filsprodigue; mais le moyen de ne pas bondirde ne pas pousserd'effroyables cris ?

Je visoupour mieux direje subsiste douloureusement et miraculeusementicien Danemarksans moyen de fuirparmi des protestantsincurables qu'aucune lumière n'a visitésdepuisenviron trois cents ans que leur nation s'est levée en masseet sans hésiter une seconde à la voix d'un sale moinepour renier Jésus-Christ. L'affaiblissement de la raisonchezces pauvres êtresest un des prodiges les plus effrayants dela Justice. Pour ce qui est de leur ignoranceelle passe tout cequ'on peut imaginer. Ils en sont à ne pouvoir former une idéegénérale et à vivre exclusivement sur deslieux communs séculaires qu'ils lèguent à leursenfants comme des nouveautés. Des ténèbres surdes sépulcres.

Mais lescatholiques ! Des créatures grandiesélevéesdans la Lumière ! informées à chaque instant deleur effrayant état de privilégiées ;incapablesquoi qu'elles fassentde rencontrer seulement l'erreurtant la société où elles vivent -- toute ruinéequ'elle est -- a pu conserver encore d'unité divine ! Desintelligences pareilles à des coupes d'invités de Dieuoù n'est versé que le vin fort de la Doctrine sansmélange ! Ces êtresdis-jedescendus volontairementdans les Lieux sombresau-dessous des hérétiques etdes infidèlesavec les parures du festin des Nocespour ybaiser amoureusement d'épouvantables Idoles !

LâchetéAvariceImbécillitéCruauté. Ne pas aimernepas donnerne pas voirne pas comprendreettant qu'on peutfaire souffrir ! Juste le contraire du Nolite conformari huicsæculo. Le mépris de ce Précepte estindubitablement ce que la Volonté humaine a réaliséde plus désastreux et de plus complet depuis la prédicationdu Christianisme.

Il seraitd'ailleursintéressant de grouper les topiquesproverbesdictonsadagesmaximes ou sentences morales accumulées aucours des sièclespar les chrétienscontrel'Evangile. On verrait qu'il n'y a pas UNE parole du Sauveur ou deses Amis qui ne reçoive chaque jourde la Prudence humainele démenti le plus insultant ; et nos dévoteson aimeà le croireseraient heureuses d'apprendre qu'elles parlenttout le tempscomme les démons.

Cettebesogne utile me requiertcomme dirait Huysmans qui n'est pasun apôtre moins estimé que François Coppéeou que saint Paul.

Je ne saisrien d'aussi dégoûtant que de parler de ces misérablesqui font paraître petites les SOUFFRANCES du Rédempteurtellement ils ont l'air capable de faire mieux que lesbourreaux de Jérusalem.

Beaucoupde mes pageset non des moins bonnesj'ose le direfurent écritespour exhaler mon horreur de leur vilenie et de leur sottise. J'aitoujours insisté particulièrement sur cette dernièrequi est une espèce de monstre dans l'histoire de l'esprithumainet que je ne puis mieux comparer qu'à une végétationsyphilitique sur une admirable face. Au surplustoutes les figuresou combinaisons de similitudes supposées capables de produirele dégoût sont d'une insuffisance plus que dérisoirequand on songepar exempleà la littératurecatholique ! Une société où on en est àcroire que le Beau est une chose obscène et que le P. Baillyest un écrivainest évidemment une sociétéformée par Satanavec une attention angélique et uneexpérience effroyable

Voulez-vousque nous parlions de leurs pauvresrien que de leurs pauvresdont j'ai l'honneur d'être ?

J'airencontréun jourà Parisune très-bellemeute appartenant à je ne sais quel mauvais apôtre quiavait su vendre son Maître beaucoup plus de 30 deniers. J'en aiparléje ne sais où. J'ai dû dire la révolteimmense et profondele mouvement de haine infinie que me fitéprouver la vue de ces soixante ou quatre-vingts chiens quimangeaientchaque jourle pain de soixante ou quatre-vingtspauvres.

A cetteépoque lointainej'étais fort jeunemais déjàfort crevant de faimet je me rappelle très-bien que je fisde vains efforts pour concevoir la patience des indigents àqui on inflige de tels défis et que je rentrai en grinçantdes dents.

Ah ! jesais bien que la richesse est le plus effrayant anathèmequeles maudits qui la détiennent au préjudice des membresdouloureux de Jésus-Christ sont promis à des tourmentsincompréhensibles et qu'On a pour eux en réserve laDemeure des Hurlements et des Epouvantes.

Ouisansdoutecette certitude évangélique est rafraîchissantepour ceux qui souffrent en ce monde. Mais lorsquesongeant àla réversibilité des douleurs ; on se rappelleparexemplequ'il est nécessaire qu'un petit enfant soittorturé par la faimdans une chambre glacéepourqu'une chrétienne ravissante ne soit pas privée dudélice d'un repas exquis devant un bon feu : oh ! alorsquec'est long d'attendre ! et que je comprends la justice des désespérés!

J'aipenséquelquefoisque cette meute dont le souvenir mepoursuitétait une de ces images douloureusesqui passentdans le fond des songes de la vie et je me suis dit que ce troupeauféroce étaiten une manière-- et bien plusexactement qu'on ne pourrait croire -- pour chasser le Pauvre.

Obsessionterrible ! Entendez-vous ce concertdans ce palais en fêtecette musiqueces instruments de joie et d'amour qui font croire auxhommes que leur paradis n'est pas perdu ! Eh bienpour moic'esttoujours la fanfare du lancerle signal de la chasse àcourre. Est-ce pour moiaujourd'hui ? Est-ce pour mon frère ?Et quel moyen de nous défendre ?

Mais cesatrocesdont le pauvre suant d'angoisse entend l'allégressesont des catholiquespourtantdes chrétiens comme lui !n'est-ce pas ? Alors tout ce qui porte la marque de Dieu sur terreles croix des cheminsles images pieuses des vieux tempsla flèched'une humble église à l'horizonles morts couchésdans le cimetière et qui joignent les mains dans leurssépulcresles bêtes mêmeétonnéesde la méchanceté des hommes et qui ont l'air de vouloirnoyer Caïn dans les lacs tranquilles de leurs yeux ; toutintercède pour le pauvre et tout intercède en vain. LesSaintsles Anges ne peuvent rien ; la Vierge même est rebutéeet le chasseur poursuit sa victime sans avoir aperçu leSauveur en Sang qui accouraitlui offrant son Corps !

Le richeest une brute inexorable qu'on est forcé d'arrêter avecune faux ou un paquet de mitraille dans le ventre.

Je suismécontent de cette espèce de parabole qui suggèremal ce que je pense et surtout ce que je sens. Mais quoi ? Del'absolu où je suis placéil m'est impossible de voirle richeet surtout le riche catholiqueautrement que persécuteuret dévorateur du pauvre. C'est ainsi que l'Esprit-Saint parlede lui et c'est exactement à la même vision qu'aboutitla science très-basse qu'on a voulu nommer l'économiepolitique.

Il estintolérable à la raison qu'un homme naisse gorgéde biens et qu'un autre naisse au fond d'un trou à fumier. LeVerbe de Dieu est venu dans une étableen haine du Mondelesenfants le saventet tous les sophismes des démons nechangeront rien à ce mystère que la joie duriche a pour SUBSTANCE la Douleur du pauvre. Quand on ne comprend pascelaon est un sot pour le temps et pour l'éternité--Un sot pour l'éternité !

Ah ! siles riches modernes étaient des païens authentiquesdesidolâtres déclarés ! il n'y aurait rien àdire. Leur premier devoir serait évidemment d'écraserles faibles et celui des faibles serait de les crever à leurtourquand l'occasion s'en présenterait. Mais ils veulentêtre catholiques tout de même et catholiques comme ça! Ils prétendent cacher leurs idole. jusque dans les Plaiesadorables !

Et vousvoudriez que je ne les appelasse pas des charognes !

Vous savezque j'ai toujours été admirablement situé pourvoir ces mauditspuisque je suis le « Mendiant ingrat »maisen ce momentavouez que mon poste d'observation estincomparable.

Abandonnéde tousexcepté de deux ou trois pauvrescaptif de la misèredans un pays hostile où rien n'est à entreprendremenacé continuellement de tout ce qui peut faire la vieimpossible et ne sachant pas quand finira ce tourment ; il vous estfacile de deviner ce qu'ont pu être mes sentiments et mespensées.

Certainsjoursil m'arrive de songer aux centaines de lettres passionnéespar lesquelles des étrangersdemeurés tels pour laplupartme remerciaient de l'immense bonheur que mes livres leuravaient donné. Il serait même un peu ridicule de direjusqu'où s'emportait parfois cet enthousiasme.

Laconsolation me fut accordée de guérir un assez grandnombre de ces malades.

--Apprenezleur écrivais-jeque tout cela est fort sérieuxet que je suis véritablement un pauvre.

Instantanémentla tumeur disparaissait.

C'étaitmême devenuà Montrougeune rigolade extrêmepour moi et pour les très-rares lépreux qui m'étaientdemeurés fidèles.

EnDanemark j'écris beaucoup moins à cette racaille etd'ailleursla farce horrible de démasquer une carcasse enputréfaction ne m'amuse plus.

Considéranttoutefoisque mon excessive détresse me conviait auxhumiliationsj'ai écrit quelques lettres. Certaines réponsesque je conserve avec soin pour les publier avec d'autresdans monfutur livre sur l'Argentme semblentau point de vue de l'Infamiebourgeoisepeu inférieures aux plus beaux chants de l'Iliade.Mais le silence de quelques chrétiens que je ne veux pasnommer encore vautassurémentd'être médité.

L'und'euxque vous connaissez peut-êtreest une sorte de poètequi se fitil y a douze ou quinze ansune sorte de réputationet devint prophète dans son paysen publiantsous sonnoml'oeuvre d'un autrela croyant très-ignorée.Il jouissaiten outred'une haute renommée de sodomite.

Al'apparition du Désespéréen 87il futun des premiers à me décocher son admiration. Aussitôtinformé de ma misèreil ne me lâcha pas tout desuitecomme on pouvait croiremaisau contrairem'offrit unepetite installation à Bruxelles ou aux environspour ytravailler dans son voisinageetsur mon refus d'être misdans mes meublesme fit tenir quelques centaines de francsdiligemment espacéesbien entendude manière àme profiter le moins possible. Je crois inutile d'ajouter qu'il nemanqua pas de se faire honneur de ces aumônes qu'un autrelui avait confiées pour moi.

Je nedécouvris que plus tarden même temps que cettedernière circonstanceles deux belles choses mentionnéesplus haut. Cependant une lettre extrêmement curieuseoùce renaissant m'envoyait des baisers m'avait étonnéet ce fut mêmesi je ne me trompesur cet étonnementexprimé que nos relations cessèrent.

J'eus lafantaisie de lui écrire de Danemarkle mois dernieraprèsdix ans de silenceen lui exposant ma situation quasi mortelle. Jele savais marié à une femme et riche. -- Aprèstoutme suis-je ditil n'est peut-être plus le mêmehomme. Pourquoi le priver de cette occasion de faire enfin quelquechose de propre ?

Ma lettreje croisne manquait pas d'énergie ni de beauté. Maispour y répondreil aurait fallu ce qui manque aux femmes pourécrire de très-beaux verscomme disait le grandCorneille.

Vousvoyezmon amique je suis en belle posture pour combattre. Songez àla force d'un homme qui n'attend absolument rien des hommessinon undégoût horrible et la plus excessive amertumeayant eule coeur saccagé pendant vingt ans. Vive Dieu ! alorset queles charognes se multiplient. Comptez sur moi.

Votre

LéonBloy.

10. --Dans le Mercure de Francearticle prodigieux de VictorCharbonnel. Ce hideux calotin ose insinuer et même dire assezclairement quelorsqu'il portait encore la soutanetoutes lesfemmes couraient après luiet qu'il n'avait qu'à sebaisser pour en prendre. Ta gueule ! Victorta gueule.

11. --Recherche d'un autre logement. Mes petits-enfantssi j'en ainecomprendront pas que leur infortuné grand-pèreayantdéjà tant écopé dans un trouse soitobstiné à y séjourner. Mais le moyen de fuir ?

Enterrementluthérien. Cortège vu de nos fenêtres. Il paraîtque c'est un cordonnier important qui fut ou qui aurait pu êtrehéroïque pendant la guerre. On l'accompagne avec unemusique gravemettons la Marche funèbre de Beethovenet on revient en jouant des valses ou des polkas. J'ai déjàvu celaet il paraît que c'est toujours ainsique le défuntait été cordonnier ou chambellan-- deux manièresd'êtred'ailleursà peu près aussi augustesl'une que l'autre -- mais cela valait d'être écrit.

12. -- AG. R.

Cher amije suis embarrassé pour vous répondre. Je ne voudraispas vous désobliger et cependant vous m'offrez ceci : Lestêtes de quelques amis à vous et à de Grouxentreprenant de se cotiser avec MES AMISà moi !!! àl'effet de récupérer le Salut par les Juifs entrain de pourrirdites-vouschez l'éditeur devenurestaurateur de latrinescomme il convenait. En suite de ce premiereffort on vendrait à mon profit le dit bouquin. Résultat: 5 ou 6 francs de rente par mois à l'auteurdans deux outrois ans. Il serait humainR.de ne pas servir d'aussi amèresplaisanteries à un écrivain chargé de famillequi ne se souvient pas de vous avoir fait du mal et qui ne demandeplus rien à personneheureux de savoir que ses amis sontrassurés sur son sort.

Toutefoisje ne crains pas que le Salut pourrisse chez notreentrepreneur de plomberie. Cet homme trop le désir et l'espoirde vendreun jouravantageusement son bouillon.

Pour cequi est des admirateurs dont vous me parlezje déclare avecénergie que le Salut par les Juifs a étéécritexclusivementpour les esprits angéliques etpour un très-petit nombre de chrétienstrois ou quatreau plusimpatients de rissoler dans l'huile bouillante. Les autresles dilettantiles amateurs de la musique de mes pensées oude la musique de mes phrasesqui me laisseraient parfaitement creverde misèreils me font horreur et je ne peux exercer àleur égard d'autre miséricorde que le mépris.

Ergojetrouve déshonorant de les avoir pour lecteurs et je préfèreque mes livres restent parmi les robinets et les appareilshygiéniques. Quand je serai devenu richece qui ne peuttarder avec de tels suffragesj'achèterai moi- même lebouillon du Salut et je donnerai ce livre àquelques-uns. Le reste pourrira chez moi.

Tout cequi peut être supposéavec une bienveillance extrêmec'est que vos amis ont entrepris de sauver quelque chose. Dans ce casil serait apostolique de leur dire que l'auteur devrait êtresecouru de préférence à son papier -- tout demême -- si on n'est pas des pharisiens et des maudits.

Mais nem'avez-vous pas parlé de Millerand ? Je n'étais paspréparé à l'opprobre d'être «demandé » par ce républicain. O douce mort ! ôaimable cimetière !

Aprèscette lettrevisite merveilleuse de notre curé m'apportant100 couronnes de la part d'un étranger qui ne veut pas sefaire connaître.

16. -- Jem'unis comme je peux à saint Marcell'admirable pape condamnédeux fois par Maxence à vivre dans une étable avec lesbêtes et qui finit par y mourir. Destinée symbolique ettout à fait étonnante. Nous avons connu un malheureuxqui se nommait Marcel et qui est mort comme çamais non paspour Jésus-Christ.

21. --Nous sentons la Liturgie comme certains êtres impressionnablessentent les changements de l'atmosphère.

22. -- Aun pauvre de l'enfer :

Monsieurje n'aime pas les fumisteries. Ce matinen mon absencema femmevoit venir votre lettre recommandée et ficelée!!! La trouvant tout à fait sans défense le facteur luidemande deux signatures qu'elle donne avec joiecroyant àune somme dont le besoin est extrême et qu'on attend chaquejour de la Providence. Le désappointement a étéplus que pénible et je me demande s'il y a beaucoup de crimesqu'on puisse comparer à la diabolique atrocité de semoquer ainsi des pauvres

Vous êtesparaît-ilcoutumier de ces farces lugubres. Je me rappellequ'en février derniervous nous jouâtes un toursemblable. Veuillez trouver ici l'assurance de ma rage.

P. S.Voici le facteur qui revient avec des papiers.

Est-ceenfin le message tant désiré ? C'est le mêmeque ce matinle MEMEune continuation de la même rigoladeféroce. Ma femme avait signé à droite au lieu designer à gauche. Zut !

Encherchant je ne sais quoije mets la main sur le livre de PaulFévalles Etapes d'une conversion. Ravissement derelire ce délicieux roman autobiographiquesi françaissi catholique et si mal fichu. Je me dis avec amertume que j'ai faittrop peu pour ce pauvre homme qui m'a aimé et dont l'imagepresque effacée me remue le coeur. En même temps que merevient le souvenir trouble de ses derniers joursje pense àces romanciers aux tomes innombrablesautour de qui flottependantleur vie et surtout à l'heure de la mortune si terriblearmée de fantômesparmi lesquels il s'en trouve qui onttué des âmes. Quelle effrayante pensée !

Retrouvéceci :

RevueModerne. N° 5110 février 1888. Lettre de LéonBloy à Charles Buet. Il faut pourtant que je te parle de tonlivre. Ce n'est pas facile. J'ai beaucoup aimé Févaldont les qualités de coeur étaient une espèce deprodige dans le milieu de chenapans littéraires où ilvécut. J'ai aimé et j'aime encore son talent si éloignéde notre art contemporain et de nos névroses. Ce romancierfort supérieurselon moiaux Alexandre Dumas ou aux Souliéde son tempsétait saturé d'une bonne humeur désormaisdéfunte à jamais et son esprit ressemblait à cesauthentiques bijoux en vieil or ou en vieil argent conservésdans les famillesqui font rougir tous les tocs_ actuels.

Ce qui neme plaît paspar exemplec'est le débordement diluvialde son écritoirela production à outrance dufeuilletonle flux alvin d'une incessante prose lâchéesur le papier des journaux dans les latrines de la curiositépopulaire.

Ce quej'aime bien moins encorec'est l'antilittéraire fureur deretaperde ressemeler catholiquement des oeuvres bien innocentesqu'il aurait fallu laisser telles qu'elles étaientsans semettre en peine d'abreuver de lectures aussi lamentablement châtiéesles cercles catholiques ou les bibliothèques paroissiales.

Il estvrai que l'argent gagné par des travaux si préjudiciablesà sa gloireFéval le faisait aussitôt passerdans la main des pauvres. J'en sais quelque chosemoi ! Je n'aijamais connu une aumônière aussi royalement ouverte quela sienneet sa piété peu clairvoyante mais d'unetendresse infinieavait pour support une humilité si vraiesi touchanteque c'est un réconfort de m'en souvenir.

Il fautsonger que cet hommedont la célébrité futgrandeavait dû sacrifier à Dieu non seulement cettecélébriténon seulement le salaire immense deses travaux de feuilletonistemais encore et surtout le seul publicen état de comprendre et d'applaudir l'artiste véritablequi était en lui.

Il se vitforcé de descendre jusqu'aux faibles et timoréscerveaux catholiques pour lesquels toute oeuvre d'art est unscandale. Il dut subir quotidiennement les conseils ou lesremontrances de prêtres et boutiquiers prodigieusementinférieurs à lui et il accepta cette immense culbuteavec simplicitépour se punir de n'avoir pas toujours aiméJésus-Christ de tout son coeur.

Noussavons pourtant qu'il en souffrait. -- Ah ! mon pauvre enfant ! medisait-il un jouren sortant de la boutique de Palméqued'humiliations ! Priez notre Sauveur pour qu'il me donne la force

Leslettres que tu publies donnent le caractère de Paul Févalavec son mélange de ferveur mystique et d'inaltérablegaîté. Je suis fier d'occuper dans ton livre une sivaste place.

28. -- AHenry de Groux :

Mon cherHenry. Je pense que vous ne pouvez pas douter de mes sentiments pourvous. Je vous embrasse donc fraternellement et tendrementen vouspriant avec douceursans le moindre mélange d'amertumedesupporter comme un homme que je vous dise ceci :

Dans votredernière lettre si violente où vous ne vous accusezde rienje remarque particulièrement le reproche de «sottise »reproche absolument confondantahurissant etabrutissant de la part d'un artiste incontestable quidepuis environdix-huit moiss'est laissé mettre dedanspar le plusbasle plus puantle plus imbécile des mufles contemporains.

C'esttout. Maintenant je vous prie de ne pas vous livrer à lacolèremais de réfléchir sérieusement etprofondément.

29. --Reprise du Fils de Louis XVI abandonné depuis tant demois. Jamais travail ne me fut aussi pénible.

Extraitd'une lettre de Jeanne à une personne privéed'équilibre : «Un homme ne doit compte de ses péchésqu'à Dieu. La femme n'a rien à y voirrien.Cela condamne d'avance toute jalousie qui n'est que le besoind'usurper ce qui appartient à Dieu seul ».

Février

1er. --Misère et tristesse. Pourquoi notre viesi exceptionnellementdouloureusen'aboutirait-elle pas à cette assertion divine :« Je ne vous ai demandé qu'une chosemes pauvresenfantsc'est de ne pas tomber dans le désespoir » ?

3. -- Aupauvre malheureux dont il a été parlé :

Si vousétiez un chrétien -- ce que je ne vois pas dans voslettres -- vous n'auriez jamais eu l'idée de la démarchequi m'a tant déplu J'ai vu celatoute ma vie d'écrivain: Des admirateurs qui n'étaient pas chrétiens et quicroyaient m'avoir lu ouce qui est pisdes admirateurs quim'entendaient mieux que je ne m'entends moi- même et quiavaient pitié de trouver si peu de raison chez unauteur de tant de génieetc.

Ah ! queje vous eusse aimécher monsieursi vous m'aviez écrit: -- Ouij'ai eu tortma démarche était sotte etindiscrèteet je vous prie de me la pardonner enconsidération du désir que j'avais de vous êtreutile. C'est cela qui eût été « de l'orpurdu diamantquelque chose enfin de peu banal ». Etj'aurais vu en vous un chrétien. Mais qui doncaujourd'huiest capable de s'humilier ?

Devantvotre précédente lettresi malencontreusementrecommandéevous me parliez d'héritage. Je n'en aijamais eu qu'un seulcelui de ma mèretrois mille francsenvironque j'ai donnés tout de suiteavant mêmed'avoir vu les espècesà un moins pauvre qui a cru etqui croit encoredepuis vingt ansque je lui faisais largesse dusuperflu de mes noces. Or il me fallut prendre sur mon pain tout secpour affranchir le cadeau. Eh bienje n'ai pas cru un instantet je ne croirai jamais avoir donné du diamant.J'accomplissais tout uniment le premier et le plus facile detous les actes que Dieu exige d'un chrétien.

5. --Guerre sud-africaine. Je songe que ceci pourrait être dit : --Contre toute raison et dépassant les espoirs les plus fous deleurs ennemisles Anglais ont attaqué les Boërs par leNatalc'est-à-dire du côté qui pouvait leur êtrele plus défavorable. Donc tout porte à croire quel'homicide Angleterre laissera dans ces montagnesses régimentsses chers millions et toute sa gloire. Pourquoi ? C'est que leZululand est à deux pas et que leur victimeNapoléonIVles appelle.

8. -- Quime donnera de fuir Luther ? Les catholiques modernes et surtoutcontemporains sont bien horriblesje l'ai assez ditmaisdu moinschez euxil y a la Messeil y a l'Eucharistie Icic'est l'enfertout seull'enfer tiède et bien élevéenattendant l'autre. Quelque chose comme de la merde qu'on feraitmijoter.

9. -- Malde gorge. Lecture de Pascal dont le scepticisme noir et l'occultemédiocrité ne me consolent guère.

10. --Envahissement de la ville par une multitude de paysans venus pour separtager 175.000 couronnes (environ 250.000 francs). L'argent estdistribué au célèbre établissement oùon tue les porcs en nombre infini. Cet établissement fait uneretenue insignifiante pour chaque livre de chair etau bout de l'anopère la restitution et la répartition au prorata.175.000 couronnes à ces éleveurs de cochons ! Grandefêtece soirchez les filles du port.

Le néantme pénètre. Je suis successivement dégoûtépar Tacite et par Pascal.

13. -- Undocteur consulté pour moi déclare l'anginesansindiquer le moindre remèdeet ne revient pas. Il paraîtque les médecins sont ainsi en Danemark où il est derègle que personne ne se tue. Au faitpourquoi les médecinsdu corps seraient-ils plus diligents que les prétendusmédecins de l'âmelesquels sont certainement lesindividus qui se crèvent le moins dans tous les pays oùl'on suce encore la tétasse de Luther.

14. -- Finde tout argent et recommencement d'un froid atroce.

16. --Tempête de neigemenace d'engloutissement. Service de la posteinterrompule chemin de fer ayant cessé de fonctionner.

17. --Lourdes. Un pèlerin m'envoie une vue de la Grotte sur cartepostale. A cette occasionje sensune fois de pluscette espècede répulsion tristemonstrueuse en apparence et déjàanciennepour ce lieu plein de mystère devenu le gouffrecentral de la sentimentalité contemporaine.

Je demandedeux choses : 1° un chrétien allant à Lourdes poury obtenir des souffrances ; 2° un autre chrétien richeguéri à Lourdes par le plus indubitable miracle etrevenant pour distribuer tout son bien aux pauvres. Tant que jen'aurai pas vu ces deux chosesje croirai que l'Ennemi a vouluprofaner par le cabotinage ou la médiocrité le Lieuunique où fut AFFIRME celui de tous les Mystères qu'ildoit le plus abhorrer : l'Immaculée Conception. Ce serait làsa plus grande bataille etjusqu'à ce joursa plus grandevictoire : Henri Lasserre et les Pères de l'Assomption.

Je merappelle la réponse admirable d'une vieille drôlessedont la fille malade avait été à Lourdes : --Votre fille a-t-elle été guérie ? -- Oh ! çalui a fait beaucoup de bien !_

19. -- Jevoudrais fixer ceci : Chaque jourun peu après le déjeunerJeanne endort Madeleineet cela se passe de la sorte. Jeannesur leseuil de sa chambrese met à chanter doucementpresque àdemi-voix. Aussitôt Madeleineinquiètequitte sesjouetsregarde etmalgré ellecomme un oiseaufascinévient à petits pas vers sa mèreenprotestant de sa volonté de ne pas dormirmais sans pouvoirs'échapperjusqu'au moment où Véroniqueembusquéela voyant entréeferme subitement la porte.Alors il y a souvent une petite scène de larmes bientôtsuivie du sommeil. Plus tardlorsque j'aurai le recul de quelquesannéesj'espère dire mieux cette scène exquise.

21. --Pénible continuation du Fils de Louis XVI.

22. -- Lecuré Storp. Impossible de lui faire comprendre quoi que cesoit. Il me ditentre autres chosesque l'Art est incompatible avecla forme littéraire du Mendiant ingrat c'est-à-direque les phrases de peu d'étendue ne peuvent avoir aucunebeauté. Cette idée prussienne me renverse. Au fond iljuge que je suis coupable de ne pas écrire des saletéspour nourrir ma femme et mes enfants.

Le Filsde Louis XVI. Sorti des généralités dudébutla nécessité d'entrer dans l'histoire deLouis XVII me paralyse.

23. --Visite du propriétaire et d'un mufleman qui voudrait louernotre appartement. Occasion nouvelle de vérifier le goujatismescandinave. Jamais un individu n'ôtera du bec sa pipe ou soncigareen entrant quelque partfût-ce chez des malades.

24. --Saint Matthiasl'Apôtre du Saint-Espritl'Apôtre isolédes autresau canon de la messecelui de tousje pensequ'oninvoque le moinsqu'on honore le moins dans l'Eglise. C'est une demes dévotions anciennes. Je le priecomme je peuxavec unegrande douceur triste et beaucoup d'espoir. Depuis vingt-deux ansj'ai tant appelé le Consolateur !

On nousenvoie de Belgique une brochure idiote sur le pèlerinage (?)de Notre-Dame de Pellevoisoindévotion nouvelledévotionneuve dirait Huysmans. Cela se passe chez des richesnaturellementlesquels sontbien entendudes chrétiensparfaits-- en attendant les malédictions et la damnation. Vædivitibus !

26. --Lundi gras. Une fille que nous employons nous montre un objet enargentune truelle à poisson gagnée par elle.

Ici ondonne une récompenseun prix de vertu au plus beau masqueau travestissement le plus réussi. Cette récompense estmise aux voix dans le bastringue mêmeoù les vierges dela ville viennent s'exhiberDieu sait dans quels oripeaux ! Misèremorale indicible par-dessus l'autre misère. S'il y a lieud'être dégoûté de la misère et de lavomirc'est lorsqu'elle se montre à l'occasion d'unemascarade publique. Nous voyons le pauvre chie-en-lit de cettemalheureuse. Que doivent être les autres ? Il est àremarqueren passantque les protestants n'ont aucun droit auCarnavalqui est une saleté exclusivement catholique.

28. --Maladie de Madeleine. Rougeole sans dangerdit-onmais nous sommessi tristes de voir souffrir cette enfant ! Si tristes de toutdepuissi longtemps !

Mars

1er.--Nuit cruelle. Notre pauvre petite se plaint de ne pas voir.Nous sentons bien que c'est une conséquenceun effettrès-passager de son mal. Cependant cette impression estaffreuse.

5. --Madeleinequ'on croyait guérienous alarme jusqu'àl'épouvante. C'est dans cette angoisse que j'écris LaDuchesse CaïnIXe chapitre du Fils de
Louis XVI
.Les lecteurs ne savent pas ce que leur plaisir coûtequelquefois aux pauvres écrivains.

7 --Journée terrible. Le médecinennuyé de lapersistance d'une petite fièvre à laquelle il necomprend rienprescrit une potion. Alorsnous voilà chezDieu de plain-pieddans son vestibule terrible. Dès lapremière gorgéela pauvre petite se tord dans les brasde sa mèrepuis elle tombe dans un abattement extraordinaireelle est mouranteelle meurt Ses mainsses petits pieds deviennentglacéselle râlenous assistons à son agonie.Un instant l'innocente regarde le grand crucifix etlaissantretomber sa tête vers nousreferme les yeux sans nous avoirvus. Moment effroyable !

Notrechère petite nous est rendue. A quel prix ? C'est Dieu qui lesait.

[J'affirmeavec forcepour qu'un jour mes enfants trouvent ici ce témoignageque le fait qui vient d'être raconté est indubitablementd'ordre surnaturelque la guérison de Madeleine fut un vraimiracle et que sur le commandement formel de Marie sans tachequelqu'un quitta notre enfantalors quepenchés surellenous attendions son dernier souffle.]

8. --Continué le Fils de Louis XVImalgré tout. «Seigneur Jésus ayez pitié des pauvres lampes qui seconsument devant votre Face douloureuse ! »

13. -- Lecuré Storp juge que je manque de justice et de charitéquand je parle des Luthériens. Pour lui tous ces protestantspresque sans exceptionsont de bonne foi. D'ailleursj'aurais beaudire ou écrire n'importe quoil'effet serait le même.Son parti est pris. Un Français se trompe toujours. Profondemisère de ce prêtre que tous les protestants malinsméprisent icià ce qu'on m'a dit.

14. --J'étonne fort en me soulageant d'un mal de tête par lemoyen d'une compresse d'eau sédativeremède banal s'ilen futmais ignoré en Danemark aussi complètement quesi c'était une vérité religieuse.

15. --Fragment d'une lettre à Johannes Joergensenl'excellent poètecatholique.

[Cettelettretraduite en danoisa été publiée dansle Tilskuerenimportante revue littéraire deCopenhague.]

Vous ai-jedit que la soeur Anne-Catherine Emmerichla Voyante stigmatiséede Dulmen està mes yeuxle plus grand de tous les poètessans exception ? Tellement grand et tellement poète quelorsque je pense à elletout s'efface.

Quelsouvenir que celui de ma première lecture de sa DouloureusePassion! C'était un ou deux ans avant l'atroce guerrefranco-allemande. J'étais très-jeune et déjàsi pauvre que même les murailles du sous-sol fétide quej'habitais avaient l'air de se reculer de moi ! Le précédentlocataire avait pris la fuitevaincu par les araignéeslesscolopendres et la vermine. L'humidité était telle quedes champignonsmalheureusement incomestiblespoussaient sur mesdictionnaires.

Meubléd'un lit de fer qui eût épouvanté un vagabondd'une table de cuisine qui pouvait avoir eu quelque équilibresous la Terreur et d'un vieux pupitre privé de pieds que jeconserve pieusement encoremon gîte paraissait immense tant ily avait de coins hostiles où ne pénétrait jamaisla lumière.

Ce fut làqu'étant maladeun jour de carêmeje luspour lapremière foisce livre extraordinaire. Je n'avais pasbeaucoup plus de vingt ans et je ne me rappelle plus riensinonqu'il y eut un torrent de délicesune pluie de larmes. Je mevis extrêmement à ma place dans la poussière etdans l'ordureet je sentis passer sur moi la Beauté divine !

19. --Saint Joseph. Fête singulièrement dure pour moi ! Que desouvenirs douloureux ! Vingt plaies profondes se rouvrent comme desfontaines. Et ma prière me semble si vainesi frappéed'impuissance ! J'ai demandénaturellementd'être tiréde cette Egypte. Mais je l'ai demandé sans foisansespérancesans amourayant été si cruellementdéçudepuis vingt ans ! Je ne sens rien en moi que laprésenceà une profondeur où je n'osedescendred'un sombre lac de douleurs dont les vagues furieuses mesubmergeront peut-être à l'heure de mon agonie.

20. -- Lecuré Storp me montre une nouvelle acquisition. : La bonneSouffrancede Coppée. Cette ordure doit lui plaireayantété faite pour lui. C'est une chose vraimentcurieuse que l'exactitude avec laquelle cet homme pense nonaussitôt que j'ai dit ouià propos de n'importequoi. Si je lui disais que Jésus-Christ est ressuscitéson premier mouvement serait de me regarder comme un hérétique.

Je toucheheureusement à la fin de mon livremais quels efforts et quede tourments ! Il faut être le Dieu des artistes et leRédempteur des écrivains pour savoir ce que leursoeuvres ont coûté.

22. -- Jereçois l'aumône spirituelle d'une pauvre servantepolonaise morte à l'hôpital et que le curé aassistée. Cette lamentable créaturequi ne connaissaitmême pas le danoissemble avoir été unexemplaire du dénûment et de l'abandon parfaits.J'assiste à ses funérailles et je sens une consolationvéritabledouce et profondecomme si cette misérabled'entre les pauvresses était une âme proche de lamiennedésignée pour me secourir.

23. -- Unedes causes de mon extrême désir de fuitec'est quenotre curé refuse positivement de s'occuper de Véroniquene voulant pas la confesser ni l'instruire. Abîme de l'âmeteutonne. Il craint peut-être de manquer de fidélitéà son empereur.

25. --Annonciation et dimanche de Lætare. Lettre d'un jeunehomme qui a senti le besoin de raconter à un captif qu'ilvoyage pour son plaisir. Cette lettreoù il n'est passupposéune minuteque je puisse souffrir usque admortemest suggestive d'une idée de conte. Des naufragéssur un radeau en sont à se dévorerlorsqu'un messageleur arrive par une bouteille. Secours miraculeuxréconfortinespéré venu d'un joyeux bourgeois tout plein d'or quia eu l'inspiration de confier aux flots inconstants le récitd'une délicieuse excursion agrémentée dequelques ripaillesetc.

27. --Sottise insondable du curé Storpqui trouve que mon désirde foutre le camp est peu charitable. J'ai tort de ne pas chérirles protestants et j'ai tort de m'occuper de Louis XVII. Vivemonsieur Ubu ! Vive Cambronne ! Vive toutexcepté la Prusseet puis zut !

31. -- Jene peux plus demander qu'une seule chosele moyen de fuir. LeDanemark me tue.

Avril

4. --Toutes les démarches sont vaineson est sans le sou et je neparviens pas à me guérir d'un très-mauvaisrhume. Je suis si triste qu'il me semble que je pourrais en mourir.

5. -- LeFils de Louis XVIachevé enfinest envoyé àFriedrichs.

Cher amiVoici l'objet. Je ne crois pas avoir rien fait de plus importantdepuis que j'écriset ma promesse est enfin accomplie. Jecompte sur vous pour les démarches Quant à Mme Brappelez-vous que je ne veux absolument pas qu'elle lise mon livreavant qu'il soit publié. Cette dame est faite pour donner del'argentpuisqu'elle en a trop ; mais ses millionsvenus je ne saisd'oùne lui confèrent aucune compétence en artni aucune juridiction sur un artiste à qui elle a eul'indicible honneur d'offrir une parcelle infinitésimale deson gigantesque superflu.

Je ne puisoublier la promesse que me fit autrefois F. de presser la ditepersonne dans le sens des frais d'impression. Ce serait uncommencement de salaire de mon travaillequel est énormesinon en volumedu moins en intensité comme l'enferthéologique de saint Thomasaux dernières heures dumonde. Les connaisseurs verront cela

8. --Dimanche des Rameaux. Temps horrible. C'est l'anniversaire del'imbécile roi Christian et tout le Danemark est en fête.Son ignoble gendrele prince de Gallesest à Copenhagueayant échappé à une tentative d'assassinat àla gare du Nordà Paris. Un jeune Belge a tiré sur cecochon et l'a raté. On les saigneordinairement. C'est plussûr et meilleur pour le boudin.

13. --Vendredi Saint. Le dernier vendredi saint du siècle est untreize.

Je lis queHuysmans vient de prendre l'habit des novices de Saint Benoîtà Ligugéle 18 marsaprès les premièresvêpres de saint Joseph. Comment ne sentirais-je pas l'amertumeen me souvenant de l'excessive injustice de ce chrétienmetrahissant de la façon la plus criminellepréalablementau lâchage le plus infectaprès avoir tant obtenu parmoi ! Car enfins'il est devenu chrétienc'est parce queDieu m'a envoyé à luic'est parce que j'ai priépour luiplus d'une fois avec violencec'est parce que j'ai acceptéde souffrir pour luiet tout cela il ne peut pas l'ignorercomplètementquelque aveugle qu'il puisse être. Jecrois fermement que cet homme a reçupar le dévouementde quelques âmesdes grâces peu ordinaireset quele malheureux a fait son CHOIX. Que Dieu ait pitié de noustous ! Ce pauvre Huysmans est-il condamné à augmenterle nombre des religieux médiocres et à écriredes livres estimables sur l'archéologiel'iconographiel'esthétique ou le bibelot du catholicisme ?

Cérémoniesdu jouradoration de la Croix dans notre église. J'y aiconduit Véronique. J'en reviens avec une tristesse énormeà travers une ville morte. Pourquoi les luthériensrespectent-ils le Vendredi Saintqui devrait être si exécrépar euxpuisque c'est le jour de la Rédemption ? Du fond deleur ignorance et de leur misèreils obéissent encoreà l'Egliseen cette manièremais moi je pleure et jecrie des lieux profonds.

19. --Jeudi de Pâques. Déménagement. C'est l'époquele jour marqué sur les almanachs danois ; Flyttedag.Dans toutes les villeson ne voit que des voitures chargéesde meubles et des gens aux mains salesmais peut-être moinsennuyés que moi. Depuis notre mariagec'est le neuvièmedéménagement. Quelle dérision d'y êtreforcé dans ce cul de bouteilleau lieu de nous évadervers la France dont je crois entendre la voix douce dans le silencedes nuitsvoix si triste et si lointaine qui me reproche de ne pasrevenir !

Lettreagréable de Redonneldirecteur de la « Maison d'Art »déclarant son intention d'éditer Je m'accuse

21 --Songe extraordinaire. J'étais avec Paul Bourgetredevenu monami (!) et nous regardions ensemble une grande forêtd'unpoint élevé. Rien n'était plus beau que cetteforêt. Seulement les têtes des arbres mouraientla forêttout entière étant empoisonnée par les racines.C'était l'EGLISE. Je disais alors à mon compagnon : «Souvenez-vous que je vous prends à témoinrappelez-vous que j'ai annoncé cela il y a dix ans. »J'ai été surprisà mon réveilde neplus retrouver l'émotion de ce songe qui a étépuissante et suave -- inexprimablement.

22. --Première communion dans notre église. Les pauvrespetits communiants sont à peine dixdont un bon tiers derenouvelants. J'aurais cru à une foule de parents et decurieux. Il est venu très-peu de gens. C'est une grande pitiéde voir se geler le Sang de Jésus-Christ à mesure qu'ons'avance vers le nord.

29. -- Unpersonnage qui se croit catholique et à qui Friedrichs a étéforcé de communiquer le manuscrit du Fils de Louis XVIme reproche de parler sans respect du protestantismeaprèsavoir reçu de « l'argent protestant ». Suis-jedonc à vendre comme un porc ? L'argent protestant ! Jesuis admirablement placé ici pour répondre que lesprotestants ne possèdent que ce qu'ils ont volé auxcatholiques. S'il y a un axiome en histoirec'est celui-là.Je me sens très-houleuxtrès-sombrequand j'y pense.

Mai

1er. -- Lecuré Storp me dit ingénument quelorsqu'un savantallemand a traité un point d'histoirec'est fini àtout jamais. Il n'y a plus à y revenir.

Persécution.La petite salope employée par nous l'an dernier et qu'il nousfallut jeter à la porteentreprend de se venger en déchaînantcontre nous les goujats de sa connaissance. Ce soiren guised'ouverture du mois de Marienous avons dû subir les injuresles plus atroces. Un vieil ouvrierlogé sous le toits'y estemployé généreusement. La nuit venuecemisérablecomplètement ivreest descendu nousinsulterou plutôt insulter Jeannequi lui répondaitavec calme à travers la porte verrouilléecar lebandit avait essayé d'entrerDieu sait pourquoi. Sa fureurs'exprimait par des hurlements effroyables. Sans moyen d'échangeraucune parole avec ce chenapan forcené qui ne paraissait pasen état de comprendre une langue humaineque pouvais-je faire? Frémissant derrière la porteje me tenais prêtà frapper dans le cas où il aurait réussi àla forcermais je ne pouvais faire une sortie et démolir cetivrogne âgé sans m'exposer à la plus extrêmerigueur des lois danoisesqui seraient implacables contre unFrançais. Le bel amour du Danemark pour la France fait partieintégrante de l'hypocrisie de ce peuple. Je ne pouvaissur cepointgarder la moindre illusion.

3. --Invention de la Croix et lancement d'ordures sur nos têtes.Nouvelle idée de la petite salope qui a fait ce joli complotavec l'ivrogne sympathique de la mansarde. Persécutionintolérable et folie d'espérer une protectionquelconque de la police quand on n'est pas propriétaireetsurtout quand on est Français.

5. -- Fêteforaine. Baraques et saltimbanques. C'est exactement la mêmecrapule que partout. Je fais le tour de cette foire et je peux mecroire dans une banlieue de ParisMontrouge ou Saint-Denisaveccette différence que le goujatisme est encore plus horribleme semble-t-ilen langue danoise. Peut-être aussi le putanatbanlieusard est-il surpassé. Les femmes sont épouvantableset le nombre en est infini.

6. --Joergensenrevenu enfin d'Italiem'apprend qu'on a parlé demoià Copenhaguedans une réunion d'étudiantscatholiquesl'autre semaineet que j'ai un ennemi acharnédans un jeune calotin auparavant vicaire à Frédériciaet maintenant secrétaire du Vicaire apostolique. Ce mauvaisprêtreun nommé Gamela dit de moi tout le malpossiblemais j'ai été défendutrès-vigoureusement par M. Mogens BallinJuif converti quim'admire et me propage -- bien que protestantlui ausside sahaineune page d'un de mes livres l'ayant personnellement offenseparaît-il. Situation bizarre. Me voici entre deux ennemis dontl'un m'attaque et l'autre me défend.

J'ai vu lepremierdeux foisà Koldingchez le curé Storp. Ilme fut peu sympathiquece que je me gardai bien de laisser voir.Mais comme il parlait le français très-purement--j'avais du moins cette illusion en l'entendant à côtéde son confrère-- je fis la gaffe de lui demander s'iln'était pas Français d'origine. Ainsi s'expliqueraitl'aversion de ce soutanier Joergensen me conseille de me tenir surmes gardes. Il est douteux que le chameau soit en état de menuire. Mais ma détresse d'âme est affreuse. Je sens quele Danemark nous devient décidément très-mauvaiset que le comble de la niaiserie serait d'espérer quelquechose des gens de ce pays.

7. -- AMogens Ballinà Copenhague :

Monsieurj'ai appris par une carte de notre ami Johannes Joergensen qu'on m'afait l'honneur de parler de moi dans une réunion d'étudiantscatholiques et qu'un avorton de prêtreayant dit beaucoup demal de ma personne et de mes oeuvresvous m'avez défendugénéreusement. J'estimerais que je suis exactement auniveau de cet ecclésiastiquesi je ne vous disais pas magratitude. La générosité devient rare dans cetunivers lamentable où la France paraît mouriret c'estun réconfort pour moi d'être sûrau moinsdedeux amisen DanemarkJoergensen et vous.

Lesinjures ou calomnies d'un abbé Gamelbien que je ne lesconnaisse pasont le pouvoirje l'avouede me faire souffrir. Jedevrais être pourtant bien habitué à ce genre detribulation. Mais je suis en exileffroyablement loin de ma patrieabsolument seul dans un troulivré à la plus menaçantemisère. En ce moment mêmeà bout de ressourceset dans l'impossibilité de prendre la fuite à cause desdettes qu'il m'a fallu fairepour ne pas mourir de faimje suisforcé d'endurerjusque dans ma maisonde goujates injuressans la consolation qui me restait en France d'un coup de forcevengeur. Je suis averti amplement que je n'ai aucune justice àespérer en Danemarkfussé-je en cas de légitimedéfenseet que ma qualité de Français surtoutme désigne aux outrages de la crapule.

Maisalorsque penser de cet ignoble prêtre qui sait tout celaquime respecterait si j'étais richequi me lécherait lespieds si j'étais puissantmais quime voyant pauvreisolédans un monde hostile et me croyant tout à fait vaincum'accable ? La hideur morale de cet Iscariotedont vousapprendrez un jour l'apostasie m'épouvante.

Seulementqu'il prenne garde. Je suis de ces vaincus foulés aux piedsqu'on croit mortsqu'on croit du fumiermais qui se relèventsoudain et qui rongent le coeur des vainqueurs.

Je comptesur vousmonsieur Ballinpour me renseigner exactement. J'aibesoin de savoir ce dont le drôle m'accuse en mon absenceetvous devez vous en souvenirpuisque vous y avez répondu.J'espère que vous ne me refuserez pas cette information.

Je neconnais ce Gamel que pour l'avoir rencontré deux fois. Il mefut présenté par le curé de Kolding et me parutmédiocre d'esprit autant que de figure. Une fois il medemandan'ayant rien lu de moice que j'entendais par « leSalut par les Juifs »ex quibus est Christusa ditsaint Paul. Découragé d'avance par la mauvaise grâcede l'individuje me vis bientôt forcé de renoncer àl'explication. Cependant je ne montrai pas de mépris. Ladernière fois que je le visil eut le tact gothique d'exhalerun grand dédain pour la France. Il m'eût étéfacile d'humilier cet idiot sacré. Je ne l'ai pas fait.Pourquoi donc me hait-ilsinon parce que je suis Françaisartistefier et pauvre ? Les âmes de domestiques sontimplacables.

Vousdevinez bien que je ne quitterai pas le Danemark sans quelques notes.J'ai déjà un volume entièrement consacréà ce noble peuple qui m'a traité avec tant d'honneur etqui m'a rendu si heureux. Le Danois Gamel et les missions catholiquesn'y seront pas oubliés.

A JohannesJoergensen

Mon amije vous prie de fermer vous-même la lettre ci-jointe àBallin et de la lui faire parvenir en l'appuyantsi c'estnécessaire. Je tiens beaucoup aux renseignements que jedemande. L'acharnement haineux du Gamel m'a été dur.Quelque habitué que je sois aux vileniesje n'ai pu medéfendre d'une tristesse horrible. Cela tient sans doute àce que je suis très-malheureuxmais surtout à cettecirconstance que le personnage est un jeune prêtre qui outrageen plein pays protestantun écrivain catholiquefrançais en exil et dans l'indigencedont l'âge et lestravaux devraient lui inspirer au moins un peu de respect. Quel autremot que celui de trahison pour caractériser un tel acte ? J'aieu un peu d'étonnementd'ailleurs. Le Gamel m'avait paru undomestique et un sot très-empanachémais je ne lesavais pas méchant. Il ira loin. Il appartient à cettelégion de prêtres épouvantables dont les PèresAugustins de l'Assomptionen Franceréalisent admirablementle type et qui ont avili l'Eglise depuis vingt ans

9. --Grande tempêtece matin. Le vent refouleavec une violenceextrêmeles eaux du fiord dans la plaine submergée etpleine d'épaves. Tristesse infinie.

11. -- (InDania in foro : Annunt. B. M. V.) Jour bizarre. On le nomme endanois Store Bededag
(Voir l'année dernière28 avril.). Ce qui est singulierc'est le choix de ce jour pourcélébrer l'Annonciation. L'Eglise ou plutôt leVicaire apostolique mettant Marie à la remorque desprotestantsc'est si monstrueux que j'en suis comme pétrifiéd'horreur. Il paraît que c'est très important de fairecoïncider la fête de l'Incarnation avec la grandesoûlographie scandinave.

12. --Bonne nouvelle enfin ! Nous allons pouvoir partir. Unadmirable ami m'a trouvé la plus grande partie de la somme. Lerestej'espère le trouver ici.

Lettrefolle d'Henry de Groux. Par une sorte de prodigeil m'écrittrois pages pour ne Rien me diresinon que sa vie est mystérieuse.Vers le soirautre lettre encore plus démente d'une personneagitée naguère et qui donne maintenant des leçonsd'équilibre chrétien Quel songe que cette vie !

13. -- Lamisère a ceci de bon qu'elle nous fixecomme des clousdans la Main de Jésus-Christ.

Réponsede Ballin. Il me raconte la scène. Il faisait une conférenceinspirée de mes vues sur l'Art et le mépris descatholiques modernes pour le Beau. D'abordprotestation d'un pèrejésuite (?)puis attaque véhémente de Gamel quidéclare ne connaître ni Verlaineni Helloet que jesuis coupable de quarante hérésies ! Etc.etc.Sommé de faire connaître ces hérésiesilavoue les ignorerdisant qu'un ami les a collectionnées etqu'il va lui envoyer la liste.

Monpremier mouvement est d'écrire à cet ânemalfaisant ou à son évêque. Mais aussitôtnous pensons que nous ne savons rien du pouvoir que tels ou telsmisérables ont de nous nuire et qu'il vaut mieux agir deParis. Parler de cela au curé Storp ne vaudrait rien. D'abordet avant tout il serait contre moieussé-je mille foisraison. Ensuite il est l'ami aux quarante hérésiestrès-probablement.

Pour enrevenir au Gamelunité représentative d'un groupecompactvoilà donc comment je suis lu par des gens qui saventmal le français ou quile sachant à peu prèsne possèdent absolument pas le génie propre de lalangue française. Ces critiquespréoccupésavant tout du désir de trouver des tares à un écrivainqui passe pour n'être pas un domestique et situés àplusieurs millions de lieues de la pensée de cet écrivainréussissent naturellement à découvrir des textesplus ou moins contestables dont ils abusent aussitôt par maliceou par sottise. Tels sont les missionnaires qui doivent restituer àl'Eglise les peuples scandinaves.

14. -- Ade Groux :

Je vousannonce tout d'abord que nous allons pouvoir rentrer en France. Ce nesera pas très-somptueuxmais enfin on cessera d'être enexil Maintenant quel accueil puis-je attendre de vous ? Vous aveztellement changé que je ne sais plus. Votre dernièrelettre est effrayante. Trois pages pour me dire que votre vie est unmystère impénétrable et que vous serez plusexplicite dans une lettre ultérieure ! voilà trois foisde suite que vous me servez ça. Seulement les deux premièresc'était un post-scriptum de quelques lignes ; cette foisc'est trois pages. Si je vous écrivaismoide telles chosesvous sachant malheureuxque penseriez-voussinon que je suisun méchant aliéné ?

La réponseà ma demande n'était pourtant pas bien difficile : «Voici l'information que vous désirez. » Ces onzesyllabes suivies d'un très-petit nombre d'autresm'eussentcomplètement satisfait.

Pourobtenir cette information si nécessairej'ai fait appel ànotre amitié de dix ansà tant de choses profondes quisont entre nous. Après une attente de près de quinzejoursj'obtiens enfin de savoir que votre vie est énigmatiqueinsondable et que votre dévouement pour moi est toujours lemême. Mais vous ne me dites pas un mot de la démarcheque je vous avais supplié de faire. Pas un MOT ! C'estprodigieux Le service que je vous demandais du fond de ma détresseétait si simplesi facileet je l'ai attendu avec tantd'angoisse ! Pourquoi me le refusez-vous ? Qu'avez-vous à mereprocher ? Mes livres sont pleins de vousdepuis huit anset lejour où vous m'avez demandé de sacrifier mon pain etcelui des miens pour un salaudje l'ai fait. En retourle 23 marsdernierlorsquesans rien demanderje vous ai laissévoir le désir profond de mon coeursilencerefus invincible.Aujourd'huije vous demande une chose très-simpletrès-importante pour moiqui ne vous coûterait rienetvous ne voulez pas me la donner ! Que voulez-vous que je pense et quevoulez-vous que je fasse ? Ce nouveau refus est si monstrueux que jeme demande si vous êtes encore mon ami.

A Ballin.Je lui annonceen quelques lignesque j'irai bientôt àCopenhagueavant de quitter le Danemark où je ne peux plusvivre :

Quant auGamelje suis peu surpris d'apprendre combien il a étésot et ridicule. Le nombre des imbéciles étant «infini »a dit l'Esprit-Saintil y aurait lieupeut-êtred'user de miséricordemais je crois le drôle malicieux.C'est plus grave. Mon désir est brûlant de connaîtrel'ami aux quarante hérésies. Je m'en doute un peumaisje le saurai à Copenhague. Quels missionnairesquels apôtres!

15. -- AFriedrichspour clore une correspondance :

Deux motsencore pour vous dire que le silence de F. ne cache pas grand'chose.Valette que le regarde comme un homme absolument véridique etqui esten outreun amine m'a rien dit sinonque « M. B.demande seulement 50 exemplaires du Fils de Louis XVI pour MmeB. ». C'est tout. Quant aux mots « violents et malpropres» qui affligent notre ami F.ils seront atténuésou effacésautant que possible. En généralvous me verrez très-maniablemais je suis forcé de medéfendre et de gueuler fermequelquefoisvous l'avezcompris.

J'avoueque je ne vois pas très-bien Mme B. distribuant à sesparpaillots 50 exemplaires d'un livre où il y a ce que voussavez. Cette aventure ne vous semble-t-elle pas donner raison auxsceptiquesdont je ne suis paspour qui la vie de ce mondeest un ensemble de rigolades. Mais le comble serait que Mme B. adorâtmon livrece qui est possibleaprès tout. Les mâlessont faits pour plaire aux femelles. Quant à tripatouillerle dit livrecomme la lettre de F. semble exprimer qu'on en auraitle désircroyez que c'est un rêve. Aucun émissairene verra les épreuvesje vous en réponds.

17. --Voyage à Copenhague. FrédériciaPetit BeltFionieGrand BeltSéelandenfin la bonne face de Joergensenqui nous attendait. « Copenhaguec'est vous »lui ai-je dit. Le reste a pu m'intéresserautrefois. C'estfini. D'autres voyageurs ont assez parlé de cette capitale dumonde scandinave. Je demande à me taireaprès tous cesbraves gens.

19. --Employé une après-midi à regarder tomber laneige. La mélancolie rôde autour de moimais il ne luiest pas permis de me mordre. Cependant je sens sa présenceredoutable.

Réponsede Ballinextraordinaire. Voilà un homme qui m'a laissécroire à son amitié et quitout à coupsedéclare mon ennemim'accusant de lui avoir fait beaucoup demal. J'ai beau chercherje ne trouve pas. [Il a fallu une révélationplus tard. Certaine page contre les Juifs avait perforé cecoeur.]

Ce matinachat du Figaro et du Gaulois à la gare deVesterbrogade. Chacune de ces feuilles à 15 centimesmarquée0 fr. 20 pour l'étrangerse paye à Copenhague 0 kr. 35oresc'est-à-dire 0 fr. 50. Piraterie à signaler.

20. 5edimanche après Pâques. Messe dans la somptueuse églisedes Jésuites. Comme toujours et comme partoutc'est le Mondeque cet Ordre paraît avoir en vuehuic sæculoconformaminidémenti formel au Texte Sacréblasphème et reniement effroyables. L'idée mêmede la pauvreté s'abolit. On chante fort bien à lagrand'messemais c'est de la musique pour plaire aux femmes dumondeaux femmes qui se décollètent chaque soir et quifont leur salut à moitié nues. Le Kyrieeleison et le Credo _ disparaissentmeurent dans une sorte decontre-point d'opéraet je me surprends à regretternotre pauvre église de Kolding.

21. --Promenade avec Joergensen dans l'aimable endroit qui a remplacéles anciennes fortifications de Copenhague. Nous parlons coeur àcoeur de la condition misérable des écrivains vraimentcatholiques en cette heure inexprimable de l'histoire du pauvremonde.

Au retourgrosse alarme. Madeleine a failli se tuer. L'Homicide cherche nosenfants. La chère fillette a roulé dans un escaliernoir situé au fond d'une boutique et n'a -- merveilleusementgardée par son ange -- qu'une meurtrissure. Un bonhomme demédecin nous rassure. Mais quel serrement de coeur !Joergensendont j'entends encore les exclamations de pitiéreste longtemps avec nous et ne s'en va que lorsque toute crainte adisparu.

23. --Kolding. Rencontré dans notre église un prêtredanois ou allemandje ne sais plusancien curé de Rejkjaviken Islandel'une des missions les plus redoutables qu'il y ait. Il aété forcé d'y renoncer et s'en va mourir dansune ville d'Allemagne. J'ai pu échanger quelques paroles avecce « bon serviteur » qui a vraiment donné sa vieet dont la physionomie douloureuse m'a paru très-noble. Ilfautd'ailleurssi peu d'âmedans cette nation avilie depuisquatre sièclespour donner de la beauté à uneface humaine.

A Ballin :

Joergensenne m'avait rien dit de vos sentiments à mon égardsinon que vous aviez pour moi un vif entraînement littéraireetjusqu'au moment où j'ai reçu votre lettre àCopenhaguesamedi dernierj'ai pu croire que vous étiez ceque vous paraissiez êtrec'est-à-dire un amiSoudain vous m'apprenez que c'est exactement le contraireque jevous ai fait un mal atroce et que je « devrais vous méprisersi vous étiez capable d'oublier l'homme pour l'écrivain». Telles sont vos paroles qui ne peuvent être comprisesque d'une manière :
l'homme est une canailleopinion de tous les journalistes à Parisdepuis environquinze ans. J'ai commencé par ne pas comprendreme demandantce que je pouvais bien vous avoir fait. On me dit que c'est unecertaine page du Mendiant ingrat qui vous est restéesur le coeur. Alors j'ai compris de moins en moins. Pourquoi vousprétendez vous « admirateur de mes oeuvres » sivous ne les lisez pas ? Je suis l'auteur d'un livrele Salutpar les Juifsqui estcertainement et indiscutablementcequ'on a écrit de plus généreux et de plus fortPOUR les juifsdans le monde chrétiendepuis le XIe chapitrede l'Epître aux Romainseffort inouï dont aucun juif nes'est aperçu. La page du Mendiant n'est qu'un rappel dece livre. En sommej'affirme qu'il est aussi témérairede toucher à la Race juive qu'au Saint Sacrement Ce passagevous a offensé à un tel point que « vous enappelez au jugement de Dieu » (!)ce qui ressemble à dudélire. Je mourrai sans avoir compris

28. -- AHenry de Groux :

Notreretour est assuré. Nous serons à Paris le moisprochainsans aucune splendeur visible. Nous partirions tout desuite sans la nécessité de parfaire une somme. J'aifait dernièrement le voyage de Copenhague dans cet espoir. Lesmétaux précieux ne manquent pas dans cette villeimmense et superbemais ils sontcomme à Paris ou ailleursdans des mains très-difficiles à ouvrir Le Danemarkn'est plus tenable. J'y suis détesté par quelquescatholiquesdont un prêtreet je suis en même tempsdéfendu par d'autres. Sans les latrines scandinaves qui sontla plus parfaite horreur de ce globecela marcherait peut-êtreencoremais il y a cette abomination indiciblepuis la misèrenoire et enfin le besoin furieux de Parisunique lieu habitable pourun écrivain français. Doncen route. J'arriverai sansle sou.

Ne croyezpasHenryque mon voyage en Danemark ait étécomplètement déraisonnable. Ce voyage étaitvoulupour des raisons profondes. J'ai failli en mourircen'était donc pas vulgaire.

Jecommence à me désintéresser du Transvaal. Lechambardement de Victoria m'eût consolé de bien desmaux. Mais c'était un rêve. Les calvinistes de là-bassont aussi haïssables que leurs conquérants etle comblede la niaiserie serait d'espérer ce magnifique désespoirqui aurait pu tuer l'Angleterre. Zut ! alors.

Lespropriétaires vous embêtent. C'est bien fait. Vous lesavez si honteusement flagornés dans la personne du Crétin! Vous avez maintenant votre récompense.

J'ai reçude vous un numéro du Journaloù Mirbeau parlaittrès-médiocrement d'une vieille femme assassinée.Eh bienécoutez. Un Suédois prend le bateau pour allerd'une île à une autre dans cette partie du monde pleined'îles et de bateaux. Au beau milieu de la traverséecevoyageur tire de sa poche des armes diversesetd'une main aussirapide que sûreassassine le capitaineexpédie lesdeux ou trois matelotsextermine je ne sais combien de femmes etd'enfantstout un lot de passagersetcette prouesse accomplie--enfin seul ! -- gagne dans un canot la terre la plus proche. On a pule pincer et les journaux de Copenhague ont publié ses adieuxa la viesous forme de lettre à sa mère. Cetexcellent luthérien se réjouit de penser que sonexécution prochaine fera crever cette vieille et qu'ainsi ilsseront bientôt réunis dans « un monde meilleur ».Vous savez peut-être queselon le doux protestantismele Dieude Moïse est un paternel et ineffable gaga qui ouvre les bras àtous ses enfants indistinctement.

On se sentpetit quand on entend ça.

Juin

1er. --Mogens Ballin m'envoie 600 couronnes. (840 francs) avec une lettrepouvant se résumer ainsi : « Je vous hais au point de nepouvoir penser à vous sans être agité par lacolère. Cependant vous avez besoin de 600 couronnes. Lesvoici. Je peux donner cette somme et je n'ai pas le droit de larefuser à un aussi grand artiste. »

[CeBallinà qui j'ai fait une réponse que je ne crois pasdevoir publiern'augmente-t-il pas la liste déjàcopieuse de ceux qui m'ont secouru sans le vouloircontraints parune force mystérieuse ?]

3. --Dimanche de Pentecôte. Entendupour la dernière foisl'horrible carillon du temple. Les luthériens affectent detenir beaucoup à cette grande fête quid'ailleursn'est pour eux qu'une occasion de débauche. Ces hérétiqueshonorent ainsi le Saint-Esprit beaucoup mieux que nouscela va sansdire. Oh ! ne plus les voirdans quelques jours !

11. --Bienheureuse fin de notre exil. Sublime dernière heure dans letrain qui nous porte à la frontière allemandepar unede ces belles nuits claires de l'été scandinave -- leciel même s'illuminant pour nous voir partir. Désormaisnous souffrirons en France.


Épilogue



Si jesuis content de mes lecteursc'est-à-dire si Mon Journalobtient la dixième partie du succès d'un mauvais livreje tiens en réserve une troisième série àpublier bientôt sous ce titre :

QUATRE ANSDE CAPTIVITE A COCHONS-SUR-MARNE

Lechef-lieu de cantonainsi désigné fort exactementétant l'un des grouillements bourgeois les plus bêtesles plus répugnants et les plus hostiles que j'aie connus enFrance ou à l'étrangeron peut compter sur moi pourune amoureuse préparation de ce nouveau tome.

Lagny8 avril 1904.